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Gaming : Fin de la partie pour l’amateurisme

Le programme «Video Game Creator» entame sa seconde édition. Mais pour comprendre ce qu’il change réellement, retour sur la première promotion : 40 jeunes formés au jeu vidéo, entre méthode, création et premiers pas vers une industrie culturelle en construction.

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Le jeu vidéo avance désormais à découvert dans les politiques culturelles marocaines. Plus seulement comme secteur émergent, mais comme industrie à structurer, talents à former et récits à produire.

À Rabat, il n’est plus une passion solitaire ni un loisir importé, mais un terrain d’apprentissage, un champ de bataille créatif, un espace où se forgent des compétences et, surtout, des trajectoires.

Le lancement de la deuxième édition du programme «Video Game Creator» vient confirmer une intuition devenue politique : le gaming n’est plus un divertissement périphérique, mais une industrie culturelle stratégique.

Pour en mesurer la portée, il faut pourtant revenir à la première promotion, celle qui a essuyé les plâtres et posé les bases. 40 jeunes, venus des quatre coins du Royaume, plongés pendant neuf mois dans la fabrique concrète du jeu vidéo.

Ce qu’ils y ont appris, ce que cela a changé et ce qu’ils sont devenus en disent sans doute plus que n’importe quelle allocution sur ce à quoi peuvent s’attendre les futurs bénéficiaires.

Grand «reset»
Tout commence en janvier 2025, sur le campus de l’Université internationale de Rabat. Là où la deuxième édition installera sa phase professionnalisante à l’ISMAC, la première, elle, a pris racine à l’UIR. Un choix fondateur.

Pendant près de dix mois, du 6 janvier au 3 octobre 2025, 40 jeunes Marocains sélectionnés parmi plus de 2.000 candidats ont intégré le programme «Video Game Creator», fruit d’un partenariat entre le ministère de la Jeunesse, de la culture et de la communication, ainsi que l’ambassade de France au Maroc.

Une formation intégralement prise en charge, pensée pour réduire les barrières sociales et territoriales, et destinée à former bien plus que des techniciens.

Car l’ambition est large. Il ne s’agit pas seulement d’apprendre à coder ou à dessiner des personnages. «Le programme couvre tous les aspects de la création d’un jeu vidéo : game design et storytelling, programmation, design graphique, sound design, gestion de projet et pitch final», explique Adil Bouazza El Amouri, responsable du développement commercial à l’UIR et coordinateur de la première édition.

Une immersion totale dans une chaîne de production souvent fantasmée, rarement comprise dans sa globalité. Les contenus, fournis par ISART Digital, garantissent un niveau international, tandis que l’UIR s’impose comme pionnière d’une formation innovante sur un terrain encore largement vierge au Maroc.

Très vite, la pédagogie se distingue par son exigence. Ici, pas de cours hors-sol ni de théorie abstraite. L’approche est résolument pratique, professionnalisante, fondée sur des ateliers, du travail en équipes pluridisciplinaires, du mentorat, des projets collaboratifs et du prototypage réel.

Chaque participant doit transformer une idée en prototype fonctionnel, présenté devant un jury, avec un accompagnement continu et des retours réguliers. Une mécanique implacable qui oblige à faire des choix, à renoncer parfois, à apprendre toujours.

Génération manettes
Pour Ilyas Salout, développeur qui s’en sort déjà avec brio et gamer aguerri, la formation n’a pas changé la passion, mais elle l’a canalisée. «Techniquement, elle m’a permis de mieux comprendre comment transformer une idée ou une mécanique que j’imaginais déjà en quelque chose de concret, jouable et propre», raconte-t-il.

Là où l’intuition dominait, la méthode s’impose. Penser en systèmes, en optimisation, en logique de gameplay. Mais le véritable basculement se joue ailleurs. «Sur le plan créatif, j’ai appris à prendre du recul, à ne plus seulement créer ce qui me plaît, mais à réfléchir à l’expérience du joueur, au rythme, à la cohérence globale». Une maturation plus qu’une révélation.

Même constat chez Zhor Elhamdouchi, pour qui le programme a fait basculer le game dev dans une autre dimension. «J’ai arrêté d’empiler des idées», dit-elle, «je pense désormais en expérience joueur: core loop, feedback, UX, coherence». Le principal ennemi ? L’ambition démesurée. Le fameux scope creep, ce moment où un projet s’emballe et se perd.

Là encore, la formation agit comme un cadre. Définir un MVP jouable, prioriser l’essentiel, couper sans état d’âme ce qui n’apporte pas de valeur. Une discipline qui, aujourd’hui, lui permet de travailler comme game designer sur des projets éducatifs mêlant pédagogie et innovation, dans un environnement où l’itération et le travail collectif deviennent des réflexes professionnels.

Pour Haidar Abdulkahar, l’apprentissage dépasse la technique. Certes, le programme lui a permis, en tant que designer, de prototyper seule des jeux avant d’impliquer d’autres profils, consolidant ainsi les bases de ses projets. Mais le véritable défi s’est logé dans l’humain. «La gestion des relations interpersonnelles inhérentes au travail en équipe sur un projet créatif», confie-t-elle.

Désaccords, tensions, arbitrages. Autant de situations réelles, accompagnées par des mentors, qui ont transformé une expérience académique en préparation concrète au monde professionnel. À la clé, une confiance nouvelle, un réseau solide et la possibilité, jusque-là impensable, d’envisager une carrière dans le secteur.

Moussaab El Mahraoui parle, lui, d’un changement de regard. Avant, le jeu vidéo était avant tout un objet créatif. Après, il devient une architecture. Une structure technique, une logique de production, une ingénierie au service du récit interactif.

«La formation m’a montré que derrière chaque expérience immersive se place une architecture technique solide», explique-t-il, évoquant moteurs de jeu, optimisation des performances et pipelines 3D. Le travail par projets, orienté vers des problèmes concrets, l’oblige à penser comme un développeur professionnel,

à structurer son code, à connecter ses compétences. Depuis la certification, il évolue vers des projets XR et VR, avec une crédibilité renforcée et une vision produit assumée.

Pas de «lag»
Ces parcours, différents mais convergents, dessinent le véritable bilan de la première édition. «Les retours sont très positifs», confirme Bouazza El Amouri. Impact concret sur les compétences, clarification des orientations professionnelles, confiance retrouvée…

Certains poursuivent le développement de leurs jeux, d’autres s’orientent vers des formations spécialisées ou des carrières dans le gaming et le digital. Tous, ou presque, repartent avec une compréhension claire de ce que signifie produire un jeu vidéo de bout en bout.

C’est précisément cette expérience que la deuxième édition, lancée à Rabat, entend prolonger et amplifier. Avec une différence notable : là où la première promotion suivait sa formation professionnalisante à l’UIR, les trois mois de formation professionnelle de la nouvelle édition se dérouleront à l’Institut supérieur des métiers de l’audiovisuel et du cinéma.

Un déplacement géographique, mais une continuité pédagogique. Même exigence, même ambition, même promesse faite à la jeunesse marocaine : celle de ne plus seulement consommer des jeux, mais d’en être les auteurs.

Dans un pays qui affiche sa volonté de devenir un hub des industries culturelles et créatives, «Video Game Creator» n’est ni un gadget ni un effet d’annonce. Il est un laboratoire. Et pour les futurs bénéficiaires, un avertissement autant qu’une invitation : ici, on apprend à jouer sérieusement.


Le lexique en bref
Dans l’univers du jeu vidéo, les mots circulent vite, souvent en anglais, parfois mystérieux pour qui n’a jamais mis les mains dans un moteur de jeu. Petit décryptage des termes clés qui structurent la création vidéoludique, de l’idée au produit fini.

Le game design correspond à la conception globale du jeu : ses règles, ses mécaniques et l’expérience proposée au joueur, du début à la fin.

Le gameplay désigne la manière dont le jeu se joue concrètement, c’est-à-dire les actions possibles, leur fluidité et leur intérêt pour le joueur.

Le storytelling est la façon dont une histoire est racontée dans un jeu vidéo, souvent de manière interactive, en impliquant directement le joueur.

Le level design consiste à concevoir les niveaux du jeu afin de guider le joueur, doser la difficulté et rythmer l’expérience sans le contraindre.

La core loop est la boucle d’actions principale que le joueur répète tout au long du jeu et qui conditionne son engagement.

Le MVP (Minimum Viable Product) est la version minimale mais fonctionnelle d’un jeu, permettant de valider son concept sans le complexifier.

Le scope creep désigne l’accumulation incontrôlée d’idées et de fonctionnalités qui rend un projet difficile à terminer.

Le pipeline de production correspond à l’organisation des différentes étapes de création d’un jeu, de la conception aux tests.

Le moteur de jeu est le logiciel qui permet de créer le jeu en gérant l’affichage, la physique, les interactions et le son.
L’UX (User Experience) concerne le confort et la clarté de l’expérience du joueur, notamment la lisibilité, l’ergonomie et la compréhension du jeu.

Le sound design regroupe l’ensemble des sons du jeu, des musiques aux bruitages, essentiels à l’immersion.