Affaires
En Couv’. Les télécoms, un frein pour les ambitions du e-Maroc
Industrie 4.0, intelligence artificielle, robotique, blockchain, organisation de la Coupe du monde 2030… Le Royaume affiche ses ambitions et veut jouer dans la cour des grands. Mais pour cela, il doit commencer par ouvrir son secteur des télécoms et adapter ses infrastructures.
Le Maroc, une future Digital Nation ? Que nenni! En tout cas, pas en se reposant sur la configuration actuelle d’une économie numérique encore à ses balbutiements et dont les principaux maillons connaissent des défaillances majeures. Que ce soit au niveau de l’accompagnement des start-up, de la gouvernance ou des infrastructures, le tableau de bord ne prête pas à l’optimisme.
La nouvelle stratégie de transition numérique, qui sera dévoilée incessamment, traite les problématiques du secteur et pose les conditions nécessaires pour favoriser l’émergence d’une économie numérique robuste. Il faudra néanmoins patienter quelques années, le temps que tout cela devient opérationnel. Sauf que le Maroc affiche déjà des ambitions très fortes dans des domaines qui requièrent des infrastructures de pointe, nécessitant une connectivité de très haut débit, comme l’industrie 4.0, l’intelligence artificielle, l’internet des objets, la healthtech, la blockchain…
Situation très contrastée et grands défis de connectivité
La course à la technologie, à la robotisation et à la 4ème révolution industrielle ne doit pas être de longue haleine. C’est aujourd’hui ou jamais. Et avec ses infrastructures actuelles, le pays sera rapidement recalé de cette course.
À l’heure où on parle déjà de la 6G – 100 fois plus rapide que la 5G – qui sera déployée à moyen terme au niveau mondial, le Maroc peine toujours à se débarrasser du réseau 4G qui n’est pas du tout compatible avec les ambitions technologiques, industrielles et économiques du pays. C’est bien d’organiser la Coupe du monde de football et de prétendre à un futur hub digital africain, mais disposons-nous des infrastructures compatibles avec nos ambitions, somme toute légitimes ?
«Le Maroc affiche effectivement des ambitions importantes, notamment pour l’organisation de la Coupe du monde 2030. Pour assurer le cahier des charges de la FIFA, il nous faut une large couverture de la connectivité très haut débit. Ce qui n’est pas assuré pour le moment», déclare Khalid Ziani. Pour l’expert en télécoms, le secteur est dans une situation très contrastée. Il fait face à des défis majeurs : le passage à la 5G, la couverture du territoire en infrastructures de très haut débit, essentiellement en fibre optique, et le remplacement de la partie cuivre pour les antennes télécoms. «Le secteur n’est malheureusement pas organisé pour faire face à ces challenges, en particulier pour mutualiser les coûts afin de déployer ces infrastructures télécoms. Le Maroc n’est pas également outillé sur le plan réglementaire pour attirer des investisseurs qui assurent le métier d’opérateur d’infrastructures», regrette Ziani.
Le marché a donc besoin de réformes réglementaires majeures et courageuses en vue de mettre en place un cadre plus adapté et accélérer le déploiement des infrastructures, tout en s’attaquant de manière pragmatique à l’épineux problème de partage des infrastructures.
Pour avoir des éléments de réponse concernant notamment le blocage au niveau du dégroupage, le retard du déploiement de la 5G (prévu initialement en 2023), les raisons de la non-publication de la Note d’orientation générale, La Vie éco a contacté l’Agence nationale de réglementation des télécommunications (ANRT) qui n’a pas daigné répondre à nos sollicitations.
Les retards sont importants face à un secteur privé qui crie à la cherté du coût de la connexion et la faiblesse des infrastructures, aux côtés de citoyens qui se plaignent de la qualité de la couverture du réseau et de la connectivité. Le régulateur, lui, est aux abonnés absents.
Est-ce que l’ANRT est la seule responsable ?
«Je pense qu’au contraire l’ANRT fait de son mieux pour accélérer la cadence et obliger les opérateurs à déployer et investir massivement dans les infrastructures télécoms. Malheureusement, le cadre légal et réglementaire ne permet pas au régulateur d’imposer une accélération et surtout un déploiement en mode mutualisé», tempère Khalid Ziani.
Ce qui manque, selon lui, et qui va résoudre plusieurs dysfonctionnements, c’est l’introduction d’opérateurs d’infrastructures sur le marché marocain et l’attribution par l’ANRT de licences spéciales à ces nouveaux acteurs, ce qui leur permettra de se concentrer principalement sur les infrastructures. Les opérateurs de télécommunications, eux, se focaliseront quasi exclusivement sur les services proposés aux citoyens, tout en bénéficiant d’une mutualisation des coûts. «Au lieu que chaque opérateur déploie sa propre infrastructure, il va s’appuyer sur celle d’un opérateur d’infrastructure et minimiser ainsi les coûts. Ces derniers seront divisés par trois. On pourra à partir de ce moment-là déployer des investissements importants sur tout le territoire et même au niveau des zones qui ne sont pas rentables pour les opérateurs», souligne l’expert.
La mauvaise gouvernance, bientôt un lointain souvenir
Mais pour cela, outre la révision de la réglementation, il faudra s’attaquer à la mauvaise gouvernance, clarifier les responsabilités et les prérogatives de chaque institution et structure impliquée dans la transition numérique du Royaume et surtout aplanir les différends apparus ces dernières années entre certains acteurs des secteurs public et privé. Pour Ziani, les choses semblent entrer dans l’ordre avec l’arrivée du gouvernement de Aziz Akhannouch. «Le problème c’est qu’on dispose de deux structures, l’ANRT et le ministère de la Transition numérique. Ils dépendent directement du chef du gouvernement et ne coordonnent pas efficacement. Les attributions du ministère ne concernent pas la partie télécoms, qui est du ressort de l’ANRT, ceci alors que la réussite des chantiers du département du numérique dépend étroitement de la qualité des infrastructures télécoms», explique notre interlocuteur.
Cette dissonance a été résolue dernièrement grâce à l’instauration par le chef du gouvernement d’un Comité pour la transition numérique auquel participent tous les acteurs impliqués directement dans ce chantier, notamment l’ANRT, l’Agence du développement du digital (ADD), la Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel (CNDP) et l’ensemble du secteur privé, réunis au sein de la Fédération des technologies de l’information de télécommunication et de l’offshoring (APEBI) et l’Association des utilisateurs des systèmes d’information au Maroc (AUSIM). De plus, le chef de l’Exécutif nommera six experts indépendants. «On aura, grâce à cette configuration, une gouvernance claire qui englobe l’ensemble des acteurs du secteur. La stratégie nationale de transition numérique va être appliquée par l’ensemble des secteurs concernés et va faire un focus particulier sur le volet de la connectivité qui sera l’un des maillons essentiels de cette feuille de route», se réjouit Ziani. Une chose est sûre, le gouvernement veut en finir avec les problématiques liées aux infrastructures télécoms et de la connectivité. L’ANRT travaille actuellement sur la configuration d’une licence d’opérateur d’infrastructures, pour la lancer prochainement et ouvrir le marché à de nouveaux investisseurs. Une ouverture qui changera la donne et accompagnera sans aucun doute le Maroc dans ses ambitions de Digital Nation.
Témoignage
Khalid Ziani,
«La situation est très critique»
«Les infrastructures télécoms existantes ne sont pas suffisantes pour répondre à l’ensemble des besoins de la population et à la couverture générale du territoire. Nous sommes actuellement dans une situation très critique et cela se traduit par des coupures de télécommunications. Les personnes qui utilisent les télécoms de manière très poussée n’arrivent pas à faire fonctionner leurs applications de manière optimale. Il faut accélérer la cadence pour mettre en œuvre les nouvelles infrastructures télécoms, notamment le déploiement de la fibre optique sur l’ensemble du territoire. Par ailleurs, il faudra favoriser une ouverture du marché marocain des télécoms sur le monde. Nous ne pouvons plus fonctionner dans un environnement fermé. Nous devons nous ouvrir et attirer le maximum d’investisseurs internationaux, les GAFAM, les opérateurs d’infrastructures… dans l’objectif de doter le Maroc d’installations de très haut niveau afin qu’il puisse revendiquer une position de hub pour le continent africain. C’est une opportunité que le pays doit saisir. Pour satisfaire cette ambition, il faut que le Royaume ouvre sa réglementation pour permettre à ces investisseurs de venir, les rassurer et sécuriser leurs investissements».
ANRT : Une note d’orientation qui tarde à voir le jour
La Note d’orientation générale (NOG) du secteur des télécoms 2023-2026, censée sortir cette année des tiroirs de l’ANRT, tarde à émerger. Et pour cause, la NOG 2019-2023 aura été un échec sur plusieurs plans. Le principal couac est lié à l’énorme retard du déploiement de la fibre optique. La NOG a prévu 2 millions de prises FTTH (Fiber to the Home) à terme. Or, aujourd’hui, à peine 800.000 sont effectives. Des retards ont été enregistrés sur les principaux objectifs de la Note à cause des contraintes liées à ce secteur fermé où la réglementation ne suit pas. Pour le moment, l’ANRT ne devrait pas se prononcer sur une quelconque NOG, la prochaine stratégie de la transition numérique devra s’en charger. Dorénavant, pour la conception de cette ligne directrice du secteur, plusieurs acteurs de l’économie numérique mettront la main à la pâte dans le but de dresser des objectifs réalistes et avoir une lecture plus globale du secteur.
