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En Couv’. Khalid Ziani: «Il va falloir former pas moins de 50.000 ingénieurs par an dans les métiers du IT»
Malgré les avancées de ces dernières années, le Maroc ne serait pas si bien outillé pour prétendre à une Digital Nation. La raison ? Une faiblesse en infrastructures télécoms et des coûts parmi les plus élevés au monde selon cet expert en IT et Télécoms.
La gouvernance et la réglementation des infrastructures télécoms au Maroc ne suivent pas les ambitions du Maroc dans le digital. Le retard est important, selon Khalid Ziani. La Vie éco a sollicité l’Agence nationale de réglementation des télécommunications (ANRT), notamment sur l’épineux problème de partage des infrastructures et pourquoi l’Agence ne publie plus les indicateurs détaillés dans les tableaux de bord du secteur des télécoms. Des demandes d’information qui sont restées lettre morte.
Peut-on parler aujourd’hui d’une véritable économie numérique au Maroc ?
L’économie numérique au Maroc repose sur une consommation de services numériques essentiellement produits à l’étranger. En termes de production de services numériques, le Maroc se distingue, sur le plan international, dans deux seuls secteurs, à savoir la monétique, portée par trois éditeurs de solutions monétiques et l’outsourcing des secteurs du Help Desk et de la relation client.
Ces deux secteurs ont su connaître une croissance internationale. Ce sont également ces segments qui créent le plus d’emplois et de valeur ajoutée au Maroc. En revanche, on peut constater qu’il y a un mouvement très important de digitalisation qui se généralise à tous les domaines comme les banques, les assurances et les services e-Gov. Néanmoins, ce mouvement n’a pas contribué à faire naître des acteurs majeurs de l’outsourcing des métiers de l’informatique, en raison d’un manque de maturité du marché marocain où les solutions proposées par les outsourceurs ou les éditeurs de logiciels marocains sont peu nombreuses.
D’ailleurs, le nombre de fournisseurs de solutions Cloud a progressé ces dernières années, mais peu d’entreprises recourent à cette technologie. Quelles en sont les raisons ?
Le mouvement de migration des infrastructures informatiques vers des acteurs du Cloud computing au Maroc n’a pas pu se développer en raison, principalement, des coûts proposés par les seuls opérateurs télécoms et qui sont très élevés. L’absence d’opérateurs d’infrastructures télécoms au Maroc est la principale explication du non-développement du Cloud computing dans le pays, et du fait qu’aucun Hyperscaler (Google, Microsoft, Amazone ou Netflix, ndlr) n’ait choisi d’installer ses Data-Centers au Maroc et de faire du pays son hub africain, alors qu’on aurait pu bien se positionner sur ce segment.
Le Maroc n’est-il pas assez outillé, selon vous, en termes d’infrastructures télécoms qui lui permettraient de tirer profit du plein potentiel du digital ?
Les infrastructures télécoms sont évidemment la base de toute connectivité numérique. Dans un monde où tout devient connecté (les téléphones, les mobiles et même les objets, ndlr), où l’usage des services numériques devient une nécessité «vitale» et avec une contrainte de bande passante qui croît de 35% chaque année, les infrastructures télécoms sont devenues au centre de toutes les politiques de développement du numérique des Etats du monde entier. Au Maroc, le secteur des télécoms s’est bien développé durant la période 2004-2013, mais connaît depuis une dizaine d’années une stagnation. Ceci est dû principalement à une réglementation qui n’a pas pu contribuer à l’émergence d’opérateurs d’infrastructures télécoms qui permettent une mutualisation des coûts d’investissements dans les infrastructures télécoms entre les 3 opérateurs commerciaux détenteurs de licences.
La gouvernance du secteur est-elle mise en cause ?
Effectivement, le cadre de gouvernance du secteur n’a pas su s’adapter aux politiques d’aménagements numériques des territoires et notamment en ce qui concerne la politique de régionalisation avancée. Il s’agissait d’accélérer et d’adapter au mieux les infrastructures télécoms aux besoins et contraintes de chaque région. Résultat: une fracture numérique importante en termes de connectivité entre les territoires, la connectivité en haut débit se concentrant sur les zones denses car elles sont les plus rentables pour les opérateurs télécoms. Pour y remédier, un fonds de soutien universel a été instauré par le régulateur, mais il est resté insuffisant et il est souvent utilisé pour d’autres besoins de financement de projets numériques comme le programme Génie ou le Registre social unifié.
Le Maroc aspire à devenir une Digital Nation, mais la question des coûts, notamment d’internet, se pose avec acuité. Les ambitions de digitalisation risquent-elles d’être freinées à cause de cela ?
Il faut tout d’abord rappeler que le Maroc se distingue par une prépondérance de l’accès à internet par le mobile (3G et 4G, ndlr) et 87% de la population dispose d’abonnements prépayés avec des recharges qui sont soit dématérialisées soit distribuées chez les commerçants, notamment les épiceries. La distribution des recharges coûte cher aux opérateurs télécoms à raison d’environ 10% du chiffre d’affaires qu’elles génèrent. Aujourd’hui, le tarif d’accès à internet par mobile en prépayé est de 10 DH le Go, l’un des plus élevés au monde. Cela veut dire que 87% de la population et la totalité de la catégorie la plus défavorisée du pays paie internet au prix le plus cher. Outre le prépayé, il y a les abonnements forfaitaires récurrents et les tarifs des accès pour le marché des entreprises. Dans le cas des abonnements forfaitaires, le tarif de l’accès à internet est environ moitié moins élevé, mais reste cher par rapport aux pays comparables au Maroc. Concernant les tarifs pour le marché des entreprises, ils sont très diversifiés et négociables pour chaque client et avec chaque opérateur. Ils restent néanmoins très élevés, du fait de l’absence d’un marché de gros de l’accès internet et d’un opérateur d’infrastructures télécoms au Maroc.
D’ailleurs, les acteurs de l’offshoring se plaignent souvent de ces coûts…
Tout à fait, le secteur de l’offshoring souffre énormément de cette problématique, puisque le coût des télécoms est le deuxième coût d’exploitation le plus lourd, après les salaires. D’une part, cette situation peut avoir des conséquences sur le développement de ces acteurs et sur l’emploi. D’autre part, ce secteur s’est adapté pendant la pandémie, en développant le principe des agents déportés qui travaillent à distance à partir de leurs domiciles. Malheureusement, cette expérience n’a pu être mise en œuvre que dans les zones denses, notamment l’axe Rabat-Casablanca. Si toutes les régions étaient connectées en haut débit (Fibre ou ADSL), les agents auraient pu être recrutés partout sur le territoire.
Quelles sont vos recommandations pour développer une véritable économie numérique au Maroc ?
Il faut, en priorité, mettre en place une gouvernance de l’économie numérique comme celle adoptée pour la transition énergétique, avec un leadership royal. Il faut ensuite réformer le secteur des télécoms et introduire les opérateurs d’infrastructures télécoms, tout en confiant aux régions l’équipement des territoires en infrastructures télécoms en modifiant la loi 83-21 sur les Sociétés régionales multiservices. Ceci dit, la condition sine qua non à une Digital Nation est la disponibilité des compétences. Il va falloir former pas moins de 50.000 ingénieurs par an aux métiers du numérique. Enfin, il est nécessaire d’attirer les Hyperscalers et de permettre l’atterrissage des câbles sous-marins en provenance des Etats-Unis, d’Asie et d’Europe au Maroc.
