Affaires
En Couv’. Industrie, début d’une épopée chinoise au Maroc
À mesure que les entreprises chinoises s’installent à Tanger Tech, un nouveau projet de parc industriel prend forme à Khouribga. Une Zone économique spéciale dans la pure tradition chinoise. Un concept qui a fait ses preuves et que le Maroc entend développer.
Les faits d’abord. La région Béni Mellal-Khouribga a signé, jeudi 20 juin, un mémorandum d’entente (MoU) avec l’aménageur chinois de parcs industriels Holley Global pour la création d’un complexe industriel marocain baptisé Afrique du Nord pour un investissement de près de 1,5 milliard de dirhams. La zone industrielle, dont l’emplacement exact est la commune de Beni Khlef, à une douzaine de kilomètres de Khouribga, sera réalisée sur un terrain de 300 hectares et devrait permettre d’accueillir différents types d’activités, de l’automobile à l’industrie liée aux énergies renouvelables en passant par l’électroménager, l’agroalimentaire, l’électronique ou encore le textile, entre autres. L’électronique englobe, soit dit en passant, la fabrication de produits, tels que les smartphones, les ordinateurs et les composants électroniques.
À terme, elle devra permettre la création de pas moins de 20.000 emplois directs. À première vue, c’est un projet qui rentre pleinement dans les objectifs de la nouvelle Charte de l’investissement élaborée par le gouvernement Akhannouch, soit l’attraction des IDE, principalement dans l’industrie, secteur créateur d’emplois et de richesses. C’est un projet qui cadre également avec la politique du gouvernement en matière de développement local et régional, puisqu’il va certainement contribuer à la diversification de l’économie de la région et orienter son développement vers des secteurs industriels prometteurs ainsi que les technologies modernes. Certes, mais, à y voir de plus près, c’est bien plus que cela.
C’est le commencement de la nouvelle ère industrielle tant de fois annoncée par le ministre de l’Industrie et du commerce. Il ne s’agit pas là, en effet, d’un parc industriel ordinaire. C’est le modèle exact des fameuses zones économiques spéciales (ZES) qui ont fait l’ascension économique de la Chine. Selon les spécialistes, le miracle industriel chinois repose, en grande partie, sur la création de ces ZES. Les quatre premières ont vu le jour en 1979.
Puis, quelque 300 à 400 ZES et autres Zones franches d’exportation ont permis aux Chinois, en trente ans (1980-2010), de «passer du stade d’une agriculture paysanne dominante au stade de première économie manufacturière du monde». Dans ces ZES, les Chinois produisent à bas coût, pour exporter vers l’Europe, l’Amérique et le reste du monde, mettant ainsi en difficulté les industries manufacturières occidentales tout en accumulant des réserves de change considérables. C’est un modèle de développement que la Chine a décidé d’exporter dans certains pays, notamment en Afrique, mais aussi en Asie et en Amérique centrale. Cela fait partie d’une stratégie de soft power adoptée par la Chine vers la première moitié des années 2000. Le pays alors en pleine expansion économique a décidé de faire bénéficier certains «pays amis» de ce modèle de développement. Lors du Forum sur la coopération Chine-Afrique, organisé en novembre 2006, Pékin s’était engagé à ouvrir les trois premières ZES en Afrique. Sur le fonds, au-delà d’une conquête du marché africain, cette initiative avait un tout autre objectif : elle faisait partie d’une politique de restructuration de l’économie chinoise. D’autres zones étaient également visées : la Russie, le Pakistan, le Viet Nam, la Corée du Sud, l’Indonésie…
Un modèle qui marche
Les industries à forte demande de main-d’œuvre, mais moins compétitives et ayant atteint leur maturité, comme le textile, le cuir ou les matériaux de construction et, plus tard, l’électronique, l’industrie chimique et l’industrie automobile et l’agroalimentaire, étaient encouragées à s’implanter à l’étranger. C’était en quelque sorte le début de la délocalisation de l’industrie chinoise, un phénomène qui a largement profité à la Chine elle-même. C’est ce qui fait la réussite rapide de certaines de ces ZES.
Le modèle reste le même, une société chinoise, publique au début puis de plus en plus privée, développe en partenariat avec les autorités, ou même le gouvernement central dans certains pays, un parc industriel autour d’une activité de base. Le gouvernement chinois n’intervient pas directement, mais accompagne en termes de subvention de prêts de facilité de transfert de devises. Les entreprises y trouvent des terrains, des bâtiments industriels, l’accès à l’énergie, aux réseaux de transport, à Internet, y disposent d’une main-d’œuvre formée, adaptée à leurs activités, et y bénéficient d’avantages fiscaux.
En Afrique particulièrement, que ce soit en Égypte, en Éthiopie, en Zambie, au Nigéria et même en Afrique du Sud, la zone est développée à proximité de ports ou dans une zone de production agricole comme dans le cas de la ZES dédiée aux activités agro-industrielles en Éthiopie ou encore dans une zone minière, comme c’est le cas en RDC où la ZES est destinée aux activités de traitement et de raffinage des métaux.
Même si le modèle est sur le point d’être dupliqué à Khouribga, il n’en reste pas moins que la ZES marocaine a ceci de particulier: l’activité industrielle qui sera développée dans ce parc n’a rien à voir avec le secteur d’activité principal de cette région qu’est le phosphate et où le port le plus proche, celui de Casablanca, est à plus de 130 km. À Beni Khlef, là où la zone de 300 hectares sera installée, l’autoroute Casablanca-Béni Mellal n’est pas loin, à peine quelques kilomètres, la ligne ferroviaire Oued Zem-Jorf Lasfar non plus.
À Khouribga et contrairement à d’autres cas africains, le développeur chinois n’aura pas à mettre en place toute une infrastructure logistique et du transport autour de la zone. Dans certains pays, ils ont même été amenés à construire une centrale électrique dédiée pour faire marcher les usines dans le parc industriel, voire un port pour faciliter l’export. Ce n’est pas le cas de Khouribga.
La BRI en développement
D’autant que, contrairement aux cas précédents en Afrique notamment, pour le parc industriel de Beni Khlef, l’aménageur peut, pour mobiliser sa mise de 1,5 MMDH d’investissement, bénéficier d’un financement dans le cadre de l’initiative La Ceinture et la Route (la BRI). La convention officialisant l’adhésion du Maroc à cette initiative, signée en janvier 2022, vise justement à favoriser l’accès aux financements chinois prévus par l’initiative La Ceinture et la Route pour la réalisation de projets d’envergure. Elle vise de même l’établissement de joint-ventures dans différents domaines, tels que les parcs industriels, les énergies, la R&D, la coopération technologique et technique, entre autres.
Il en va sans doute de même pour les entreprises chinoises qui viendront s’installer dans cette zone une fois mise en service. Ces entreprises vont aussi bénéficier des multiples avantages fiscaux qu’offre le Maroc ainsi que des mesures d’incitation prévues dans la nouvelle Charte de l’investissement. Les activités prévues cumulent en effet plusieurs critères d’éligibilité, dont entre autres la situation (Zone A, dans le rural), les projets à caractère industriel, le nombre d’emplois prévus, soit autour de 20.000 postes, ou encore, selon les entreprises, le montant de l’investissement.
Évidemment, comme c’est d’ailleurs le cas un peu partout où elles sont installées, la future ZES sera ouverte aux entreprises non chinoises. La zone de Tanger Tech en est un exemple concret, ces parcs industriels sont destinés à recevoir principalement les entreprises chinoises. Par l’ouverture de ces ZES, le gouvernement chinois encourage des opérateurs chinois ayant atteint leur limite de croissance au niveau local à s’implanter à l’étranger. D’autres considérations peuvent également entrer en jeu, comme c’est le cas des ZES adossées à des gisements de matières premières minérales, aux hydrocarbures ou encore, et c’est le cas du Maroc par exemple, la possibilité d’accès avec plus de facilités aux marchés américain et européen. Des opérateurs privés étrangers peuvent également s’installer dans ces zones, ne serait-ce que par souci de rentabilité de la part des développeurs, ou dans le cadre de partenariats avec des sociétés chinoises, tout comme des entreprises locales quand la législature du pays hôte le permet. Il faut dire que les opérateurs chinois se trouvent déjà en terre connue, bien avant l’ouverture de la première ZES.
Tanger Tech, qui est un modèle différent de parc industriel de haute technologie, sert certes de laboratoire et accueille déjà plusieurs investisseurs, notamment dans l’automobile et la mobilité électrique, mais les entreprises chinoises sont déjà présentes, surtout dans l’Atlantic Free Zone de Kénitra (automobile), les ZAI de Nador (énergies renouvelables) et de Jorf Lasfar ou encore à Ben Slimane (industrie pharmaceutique), entre autres.
L’Afrique comme horizon
Il n’en reste pas moins qu’au moment où les premières entreprises commencent à s’installer à Tanger Tech, un projet de plus de 2.000 hectares initié en 2016, la nouvelle ville compte déjà une dizaine de primo-installés, la signature de ce MoU pour la création de la ZES de Beni Khlef annonce le début d’un nouveau palier dans la politique industrielle marocaine. Cela coïncide avec la mise en œuvre d’une nouvelle Charte de l’investissement, la multiplication de zones d’accélération industrielle et l’entrée du Maroc de plain-pied dans des domaines clés comme les énergies vertes, la mobilité verte ou encore l’agriculture de pointe, l’industrie de défense et les nouvelles technologies de la communication. On compte actuellement, et c’est un détail, environ une centaine de projets chinois importants au Maroc.
Bref, tout cela n’est sans doute pas sans rappeler la situation, il y a une vingtaine d’années, avec le lancement, en 2005, du Plan Émergence dont l’objectif était la mise à niveau du secteur industriel, sa modernisation et la consolidation de sa compétitivité. Le Maroc voulait alors, et là le parallèle est permis avec les ZES, s’inspirer des «Maquiladoras», ces unités industrielles situées à la frontière nord du Mexique, qui assemblent à bas coût des produits d’exportation.
Une forte délégation, formée de responsables de l’Administration, des opérateurs économiques et des représentants des associations professionnelles, a été conduite par Salaheddine Mezouar, alors ministre de l’Industrie, du commerce et de la mise à niveau de l’économie, au Mexique pour voir de près le fonctionnement de ce réseau d’unités industrielles. C’est que le Maroc avait l’intention de lancer les premières «Maquiladoras» en Méditerranée, des entreprises de sous-traitance installées dans le nord du Maroc pour accueillir des investisseurs européens qui souhaitent profiter d’une main-d’œuvre qualifiée bon marché et orienter le produit fini essentiellement vers l’exportation. Tanger Free Zone (TFZ) a vu le jour à cette époque et c’était le début de l’épopée automobile marocaine. Contrairement aux attentes, le textile n’a pas profité pleinement de cette politique, à l’instar des nouveaux métiers d’alors comme l’aéronautique et l’offshoring. Aujourd’hui, deux décennies plus tard, c’est un nouveau cycle qui démarre, avec de nouveaux atouts et de nouvelles ambitions avec pour horizon tout le continent africain.
L’industrie chinoise en Afrique
La Chine a encouragé la délocalisation de son industrie manufacturière vers l’Afrique ces dernières années, en créant des ZES dans plusieurs pays africains. Ces zones offrent des avantages fiscaux, des réglementations simplifiées et des infrastructures de qualité pour attirer les entreprises chinoises.
Les principaux pays concernés jusque-là sont:
• Éthiopie : La ZES de Dire Dawa est l’une des plus grandes et des plus réussies d’Afrique, attirant des entreprises chinoises dans des secteurs tels que le textile, l’assemblage automobile et la fabrication de produits électroniques.
• Égypte : Le canal de Suez et ses zones économiques spéciales adjacentes attirent des industries lourdes et chimiques.
• Kenya : La ZES de Mombasa est une plaque tournante pour le commerce et la fabrication, avec un focus sur le textile, l’agroalimentaire et l’assemblage de véhicules.
• Maurice : Connue pour sa stabilité politique et son environnement réglementaire favorable, l’île attire des entreprises chinoises dans les secteurs de la finance, des technologies de l’information et de la communication (TIC) et de la bijouterie.
• Afrique du Sud : Les ZES sud-africaines attirent des entreprises manufacturières dans des secteurs tels que l’automobile, l’aéronautique et les produits pharmaceutiques.
D’une manière globale, en Afrique, les ZES ciblent une variété de secteurs manufacturiers, notamment le textile et habillement qui est l’un des plus importants bénéficiaires de la délocalisation, avec des coûts de main-d’œuvre et des réglementations environnementales plus favorables qu’en Chine. Il y a aussi l’électronique, l’agroalimentaire avec la transformation et la conservation des produits alimentaires dans les zones à proximité des ressources agricoles et des marchés en croissance. On compte également le secteur automobile, notamment l’assemblage de véhicules et la fabrication de pièces détachées automobiles qui se développent dans certaines ZES, notamment en Afrique du Sud et au Kenya. Et enfin, les produits chimiques, une activité installée dans les régions connues pour leurs ressources naturelles abondantes et les coûts d’énergie relativement bas dans certains pays africains.


