Affaires
En Couv.’ Hydrogène vert : Ce qu’implique le choix du Maroc
Le Royaume se contentera-t-il du rôle d’un pays exportateur brut de ressources naturelles ou vise-t-il le rôle d’un acteur clé dans la nouvelle carte énergétique mondiale ? Il semble qu’il ait opté pour le deuxième choix, avec toutes ses implications. Voici pourquoi.
En matière d’hydrogène vert, le Maroc a fait son choix. Un choix assumé, aux implications géostratégiques conséquentes. Là où d’aucuns voyaient un retard d’allumage s’est révélé, en fait, une période d’observation pour mieux cadrer ses objectifs. Et justement, le temps lui a donné raison.
Passée l’euphorie, la réalité est bien là. La preuve : Sur plus de 830 projets annoncés entre 2020 et 2023, selon certaines études, à peine 7 à 9% ont atteint aujourd’hui un stade avancé. Ainsi, à mesure que la «fièvre H2V» tombe, avec ses applications les plus ambitieuses, le Maroc construit sa propre chaîne de valeur non pas autour du gaz ou du e-carburant dans ses nombreuses déclinaisons, mais plus précisément autour de l’ammoniac et, accessoirement, de l’acier vert.
En d’autres termes, commencer relativement modeste, par rapport aux pays déjà très avancés comme la Chine, le Chili ou encore l’Inde et même l’Australie, sans citer certains pays du Golfe, pour grandir progressivement, avec pour cap de devenir, à terme, un hub énergétique régional.
En comptant le Maroc, mais aussi l’Égypte et la Namibie, voire la Tunisie et la Mauritanie, rien que pour la région Afrique, c’est déjà une nouvelle carte énergétique mondiale qui se dessine à vue d’œil.
Loin des zones exportatrices des hydrocarbures. Et d’après les spécialistes du secteur de l’énergie, des corridors d’approvisionnement sont déjà en cours de conception. Dans la zone Asie, des routes maritimes géantes sont prévues entre l’Australie, le Japon et la Corée du Sud.
En Europe, des oléoducs sont en cours de conversion ou de construction pour transporter de l’ammoniac vert depuis les ports d’Afrique du Nord. Ailleurs, des terminaux spécialisés au Chili et en Namibie pour expédier de l’hydrogène comprimé vers l’Allemagne et les Pays-Bas et les autres pays de l’Europe.
C’est une nouvelle réalité qui implique des changements d’ordre sécuritaire. «L’Histoire nous enseigne que toute révolution énergétique s’accompagne d’une réorganisation militaire», note-t-on. L’hydrogène vert ne devrait pas échapper à la règle.
Et les observateurs attentifs auront noté que depuis quelques années, le Royaume a entrepris de moderniser et de renforcer son système de défense maritime, dans le sens de sécuriser ses côtes, ses eaux profondes et ses installations portuaires. Les acquisitions récentes, entre autres exemples, de patrouilleurs, de nouveaux hélicoptères, de drones et de dispositifs de défense électronique sous-marine rentrent dans ce cadre.
Sur un autre volet, entre devenir un pays fournisseur de l’énergie ou une nation énergétiquement souveraine, le Royaume a également fait son choix. Là encore l’Histoire l’a montré : alors que certains pays pétroliers se sont contentés de rester des exportateurs de brut, et donc de ressources naturelles, d’autres ont pu bâtir une économie diversifiée solide.
Une nation énergétique
Le Maroc, ne voulant pas devenir un exportateur primaire, ce dont il a sans doute déjà les capacités, décide de prendre le temps de se doter de moyens nécessaires lui permettant de contrôler, du moins en grande partie, la production, la technologie, la distribution et les revenus de l’hydrogène vert.
À travers des partenariats internationaux solides, il teste les technologies d’électrolyseurs les plus prometteuses, accueille des industries des EnR, notamment l’éolien, et entame la transformation et la valorisation du gaz (en ammoniac, acier vert…), tout en maîtrisant les contraintes à l’intermittence des énergies renouvelables avec le recours au BESS, des batteries produites localement.
Et le plus important, c’est la pleine implication des opérateurs locaux dans la chaîne de valeur : OCP et Nareva dans un premier temps, et en amont, dans la R&D, avec notamment les travaux menés par l’UM6P et, plus tard, par certains établissements universitaires publics. En ce sens, et c’est juste un exemple, la filiale d’InnovX, HydroJeel, a développé pour le compte du groupe OCP toute une plateforme d’hydrogène de Jorf Lasfar.
En parallèle, l’Institut de recherche en énergie solaire et en énergies nouvelles (Iresen), l’UM6P et le groupe OCP ont lancé, en 2022, une autre plateforme technologique d’envergure : Green H2A.
«Cette infrastructure, une première à l’échelle africaine, a pour ambition de jouer un rôle majeur dans le déploiement industriel de la filière de l’hydrogène vert et de ses applications au Maroc. Elle permettra d’investiguer, tester, démontrer, adapter au contexte local et mettre à l’échelle les technologies innovantes de ce secteur porteur du futur», a-t-on précisé auprès des initiateurs de ce projet.
Changement de dimension
Entre-temps, l’Offre Maroc a été déclinée, et des projets sont déjà lancés, d’autres sont encore à l’étude. Aujourd’hui, les huit projets actuellement en cours, dont le projet Chbika (qui a clôturé la phase pre-FEED et passe à la phase suivante FEED), le programme OCP à Jorf Lasfar et Tarfaya, et six autres en phase pre-FEED, qui totalisent un investissement de 319 milliards de dirhams, sont axés sur la fabrication de l’ammoniac vert, d’abord pour répondre aux propres besoins de l’industrie nationale, mais aussi pour l’export.
Il y a eu donc beaucoup d’incertitudes, c’est un fait. Ce qui n’a pas empêché le Maroc d’aller droit au but : produire la molécule d’hydrogène et ses dérivés, avec toute la chaîne de valeur, sans attendre davantage, comme l’a d’ailleurs souligné récemment le ministre de l’Industrie et du commerce, Ryad Mezzour. Ce faisant, cette fois sur le plan économique, c’est un changement de dimension qu’il est en train d’opérer.
C’est clair, le Royaume ne compte pas jouer un rôle de figurant sur la nouvelle carte énergétique mondiale. Pour rappel, lorsque le Maroc avait lancé l’écosystème de l’automobile, une aventure similaire à bien des égards, les investissements les plus importants se chiffraient en milliards de dirhams, le partenariat signé avec Renault en 2016 portait sur un investissement de 10 MMDH (900 millions d’euros).
Aujourd’hui l’investissement de départ dans la filière du H2V se chiffre en milliards de dollars (centaines de milliards de dirhams). Le total des six investissements annoncés dans l’H2V, en phase de signature de contrats préliminaires de réservation du foncier, est de l’ordre de 32,5 milliards de dollars. On est déjà parti sur une capacité d’électrolyse de 13 et 16 gigawatts, sinon plus, si l’on considère que l’investissement nécessaire pour la production d’un gigawatt en hydrogène vert est estimé entre 2 et 2,5 milliards de dollars.
Pour avoir une échelle de valeur, la plupart des projets actuellement développés dans le monde tournent autour de 2 GW (sans compter les projets chinois en cours, au Chili, avec ses 70 projets lancés, l’objectif est de 10 GW à fin 2025).
Autre indicateur clé, chaque gigawatt de capacité en hydrogène vert permet la création de 35.000 à 40.000 emplois directs, indirects et induits. Avec son objectif de 200 GW d’ici 2040, le Maroc compte créer pas moins de 4 millions de postes d’emploi dans le secteur.
À plus court terme, le Royaume vise une capacité installée de 30 GW à l’horizon 2030. Ce qui représente déjà un volume d’investissement de plus de 100 milliards de dollars (ce qui devrait générer au moins 1 million d’emplois).
De nouveaux alliés
C’est donc un enjeu multiple pour le Royaume. D’abord faire son entrée dans le secteur énergétique, avec ses retombées économiques surtout en matière d’emploi, tout en renforçant sa souveraineté alimentaire en termes de production des fertilisants, et décarboner son industrie des phosphates et une partie de son industrie, tout court.
Cela tout en répondant, en partie, aux besoins de l’Europe, estimés à 20 millions de tonnes d’ici 2050, dont la moitié importée. Le Maroc, et c’est une évidence qui n’échappe à personne, se positionne déjà, à travers plusieurs initiatives, en hub énergétique de taille notamment pour l’UE.
La filière est également une occasion pour renforcer et accélérer les projets d’intégration industrielle avec certains pays alliés, notamment les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, avec laquelle il vient de signer un accord de protection des investissements et qui a exprimé son intérêt pour la coopération dans le domaine des énergies renouvelables, de l’hydrogène vert, de l’industrie des phosphates, entre autres.
Notons à cet égard que l’Arabie saoudite est l’un des rares pays qui se sont déjà lancés dans la production de l’hydrogène vert avec un projet, NEOM, de 2 gigawatts d’électrolyseurs (8,4 milliards de dollars d’investissement). Un échange de données en la matière est de nature à accélérer le développement de cette filière dans les deux pays.
Bref, notons qu’en plus des six projets déjà en cours, validés par le Comité de pilotage, pas moins de 50 dossiers de projets ont été soumis pour examen à cet organisme. Ce chiffre est déjà un signe de réussite de l’approche du Maroc.
Approche qui se résume en deux aspects. D’abord la progressivité en termes d’outputs, l’ammoniac pour commencer, et puis, plus tard, les autres dérivés comme le fuel synthétique, le méthanol et le kérosène.
Ensuite, pour la sécurisation des investissements, l’État mobilise le foncier, met à la disposition des investisseurs des infrastructures mutualisées de transport, d’énergie et d’eau, et surtout offre un cadre législatif à la fois clair, sûr et incitatif.
Ce qu’il faut retenir, c’est que, selon l’Agence internationale de l’énergie, en 2023, le monde en produisait près de 180.000 tonnes d’hydrogène vert. Selon les projections, ce chiffre pourrait dépasser les 100 millions de tonnes par an d’ici 2030.
La valeur marchande projetée dépasse un trillion de dollars. D’ici 2050, elle pourrait atteindre 1.400 milliards de dollars par an. Ce n’est plus une question de niche environnementale, mais c’est un véritable enjeu géopolitique. Un enjeu dans lequel le Maroc ambitionne de jouer une carte majeure.
Maroc-Arabie Saoudite, un duo gagnant
Le modèle construit par ACWA Power à NEOM est intéressant pour le Maroc à plusieurs égards. C’est un cas d’étude. Il montre que pour une production compétitive d’hydrogène vert, il faut prévoir 4 GW d’énergies renouvelables afin d’assurer un fonctionnement continu 24h/24 pour 2 GW d’électrolyseurs.
À l’échelle marocaine, avec l’objectif fixé à terme de 30 GW d’électrolyseurs, il faut déployer environ 60 GW d’énergies renouvelables. Les études montrent que dans le cas du Maroc, pour obtenir cette capacité de manière optimale, il faut compter 70% d’éolien et 30% de solaire, soit une proportion de 42 et 18 GW respectivement.
Par ailleurs, selon les estimations, les surfaces techniques nécessaires (soit moins de 6.000 km² pour l’éolien et moins de 800 km² pour le solaire) restent modestes par rapport au potentiel national estimé à environ 15.000 km² pour l’éolien et 100.000 km² pour le photovoltaïque.
Rappelons en ce sens que dans le cadre de l’Offre Maroc, l’État a déjà identifié un million d’hectares (10.000 km2) de foncier public, dédié, accessible et à fort potentiel en matière de production d’hydrogène vert.
Ce foncier est d’ores et déjà couvert par les arrêtés du ministère de l’Énergie. Et comme tout le monde le sait, une première phase verra la mise à disposition de 300.000 hectares.

