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En Couv’. Agriculture, le grand tournant

Instabilité des marchés, émergence de nouveaux concurrents, évolution de la consommation intérieure, aléas climatiques, ressources en eau difficiles d’accès… autant de problématiques auxquelles l’agriculture marocaine fait face. Autant de facteurs aussi pour un nouveau changement.

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Une équation à plusieurs variables. Les unes tout aussi impossibles à prédire que les autres. La production est malmenée par six années successives de sécheresse. Sur le plus grand marché à l’export, l’UE, au-delà de la grève dans le secteur de l’agriculture et des actes de vandalisme contre les cargaisons de tomates marocaines, c’est l’appel au boycott, jusque-là relativement limité, qui fait la hantise des producteurs. Et puis, il y a aussi la perspective du 24 mars, et l’arrêté attendu de la Cour européenne de justice sur l’accord agricole et de pêche. Il décidera certainement de l’avenir des échanges commerciaux à caractère agricole entre les deux parties, sachant que le Royaume est en passe de transférer une grande partie de la production de ses tomates, entre autres, vers Dakhla. Plus encore, l’entrée projetée sur le marché européen des producteurs sud-américains, membres du Mercosur, la concurrence de plus en plus accentuée de la Turquie, mais aussi de l’Égypte, notamment pour ce qui des agrumes pour ce dernier pays…, tout cela est de nature à brouiller la vision sur le marché de l’Union européenne, principal débouché de la production marocaine et pourtant toujours demandeur en produits du Royaume.
Par contre, le marché anglais, plus réduit, est en expansion, au même titre que le marché russe, sur certains produits, les agrumes plus précisément. Le marché africain, quoiqu’encore peu structuré, est prometteur, le Moyen-Orient, l’Asie, les États-Unis…, autant d’opportunités de diversification qui s’offrent au Maroc. Cela dit, la sécheresse et le changement des habitudes de consommation des Marocains posent également un problème dans cette équation. Le Royaume a de plus en plus de mal à se fournir en céréales à prix compétitifs à cause surtout de la guerre de l’Ukraine et du renchérissement des coûts de transport. Et encore, la reconfiguration géopolitique mondiale, en cours, n’a pas livré toutes ses surprises.
Indépendamment des cours, sujets à fluctuation, les importations du Maroc en blé ont presque doublé pendant ces sept dernières années, passant de 3,62 millions de tonnes en 2017 à 5,87 millions de tonnes l’année dernière avec un pic de 6 millions de tonnes en 2022. Selon les estimations, le Maroc consomme environ 10 millions de tonnes de blé. Les importations du sucre et ses dérivés ont grimpé de 45% pendant la même période, atteignant 1,68 million de tonnes contre 1,16 million de tonnes en 2017. Nos achats de fruits à l’étranger ont plus que doublé (76.813 tonnes en 2017 et 160.505 tonnes en 2022). Pour des raisons qu’il sera long à expliquer, notons toutefois que le boycott des produits laitiers en 2018, combiné aux effets du Covid, y est certainement pour beaucoup, les importations d’animaux vivants sont passées de 13.251 tonnes en 2017 à 64.345 tonnes en 2023. Les importations de l’orge, destinée principalement à l’alimentation du bétail, ont connu une progression de 170% durant cette même période. Les importations de produits laitiers ont presque doublé. Alors que les fromages ont connu une hausse de 30% au moment où la production nationale a connu une forte diversification ces dernières années.

Les habitudes changent
Notons, c’est un détail important, que l’évolution de l’importation de ces produits est restée quasiment linéaire durant ces sept dernières années. Ce qui traduit un changement de fond du niveau de consommation des Marocains. C’est le cas pour la demande en riz aussi dont les importations ont été multipliées par cinq au moment où les achats à l’étranger des conserves de légumes ont connu une hausse de 50%.
Certes, le modèle de consommation alimentaire du Maroc est encore largement dominé par les céréales, principalement le blé tendre. Cela fait des années que celui-ci s’est progressivement substitué aux céréales traditionnelles qu’étaient le blé dur et l’orge.
Mais, aujourd’hui, de nouvelles tendances sont en train de s’installer. Les Marocains veulent, par exemple, toute une palette de produits agricoles (tomates, oignons, pommes de terre…) à tout moment de l’année et à des prix raisonnables. C’est sans doute le prix à payer pour la réussite du pari de la productivité du Plan Maroc Vert. Encore qu’avec les changements climatiques et le renchérissement des prix des intrants, cela pose un léger problème de disponibilité en grande quantité pour certains produits, mais aussi et surtout de distribution.

Manque de convergence
Le fait est là, les habitudes alimentaires et de consommation des Marocains changent. L’évolution de l’importation reflétée par ces produits «remarquables» relevés dans les statistiques de l’Office des changes en dit long. Le Maroc a importé en 2023 près de 15 millions de tonnes (environ 14,98 millions de tonnes) de produits alimentaires. En 2017, on en était à un peu plus de 10,33 millions de tonnes, soit une augmentation de 45%. En valeur, cela est passé de 37,51 milliards de dirhams à 82,16 milliards de dirhams. Ces chiffres, produits par l’Office des changes, n’intègrent pas le tabac, les boissons et les produits de la mer. L’essentiel de ces importations, hormis le sucre, provient de l’Union européenne. Nasser Bourita, ministre des Affaires étrangères, vient de l’affirmer il y a quelques jours : «L’Union européenne exporte plus de produits agricoles vers le Maroc, avec un excédent de 600 millions d’euros». Ce qui fait dire à certains observateurs que le Royaume aurait tout intérêt à s’adresser à d’autres marchés, notamment l’Amérique latine pour son approvisionnement en céréales, entre autres.
Bref, si on les comparait avec ces importations, les exportations en alimentation, boissons et tabacs, s’élèvent à un peu moins de 4 millions de tonnes pour une valeur de 76,8 milliards de dirhams. En 2017, on était à 3,47 millions de tonnes pour une valeur de 49,38 milliards de dirhams. On notera au passage que nos exportations agricoles ont sensiblement gagné en valeur. Un simple calcul montre que la valeur des produits agricoles exportés s’est améliorée de 35% durant les sept dernières années.
On aurait pu importer nettement moins et la situation aurait été certainement meilleure, même si jusqu’à aujourd’hui, et de l’avis même des experts de la Banque mondiale, le secteur de l’agriculture a fait montre d’une résilience remarquable, malgré la particularité de la conjoncture. L’absence de convergence de politiques publiques pendant les deux dernières décennies a fait que deux secteurs clés allaient à deux vitesses différentes, l’Agriculture et l’Équipement, alors qu’au départ ils devaient aller ensemble. Il n’y a pas d’agriculture sans eau, c’est une évidence. Et l’eau, c’est l’Équipement qui est chargé de sa gestion. Cela est d’autant plus vrai avec l’accélération des changements climatiques. À mesure que le Plan Maroc Vert avançait, l’Équipement devait suivre, avec la construction et la mise en service des barrages programmés et des stations de dessalement projetées depuis le lancement, en 2009, de la Stratégie nationale de l’eau. Cela n’a pas été fait. Et aujourd’hui, nous payons les frais des erreurs de deux décennies de gestion du PJD.

Révolution agricole
Cependant, le fait est que le PMV a apporté plus que des chiffres. Il a apporté un changement de mentalité. Une nouvelle vision pour l’agriculture qui n’est plus considérée comme une activité vivrière ou rentière, mais un investissement rentable. Le total des investissements privés générés durant la période du déploiement du PMV en est une preuve. Entre 2008 et 2018, les partenariats publics-privés ont ainsi donné naissance à plus de 1.500 projets agricoles sur une superficie de près de 112.000 hectares, pour un investissement de l’ordre de 22,3 milliards de dirhams. Au terme de ce programme, la capacité de faire face à des aléas climatiques et de marchés, la capacité d’adaptation et d’évolution est à un point où l’agriculture a déjà négocié avec succès un tournant, sans que l’on s’en aperçoive. Devant les étals des marchés régulièrement approvisionnés, l’on ne sent aucun changement. Sauf la vague inflationniste alimentée souvent par le renchérissement des cours internationaux et les pratiques des intermédiaires beaucoup plus que par les pénuries des produits alimentaires. Bref, le changement est là. Nouvelles cultures, micro-irrigation, bio, nouvelles variétés de semences, semis direct…, c’est ce qui fera sans doute la différence pour l’agriculture marocaine.
Les spécialistes le savent, lorsque le Maroc a adhéré au GAT, qui a donné naissance par la suite à l’OMC, il avait désigné cinq groupes d’aliments comme «produits stratégiques vitaux». C’était en 1994. Et les cinq groupes de produits sont les céréales, dont principalement le blé et l’orge, les oléagineux, le sucre, le lait et les produits laitiers et, enfin, les viandes rouges et blanches. Ce sont les produits dans lesquels le Maroc est tenu de réaliser un niveau maximal d’autosuffisance. Évidemment, et cela les spécialistes le savent aussi, il est impossible d’arriver à une autosuffisance de 100% dans toutes ces catégories. Il faut reconnaître aussi qu’en trente ans, les habitudes alimentaires ont commencé à évoluer. D’autant que les changements climatiques font par exemple qu’il est difficile d’atteindre un niveau élevé d’autosuffisance dans les céréales. Ce n’est pas impossible, nuance. Puisque, par exemple, avec le programme Al Moutmir lancé par l’OCP, il y a cinq ans – et qui a mis au service de petits agriculteurs une équipe de 80 ingénieurs – combiné aux recherches de l’INRA, notamment la mise au point de variétés de céréales à forte valeur ajoutée et peu consommatrices d’eau, et les projets de mobilisation de ressources non conventionnelles de l’eau, le dessalement et l’interconnexion des bassins hydrauliques, ainsi que la généralisation de la micro-irrigation, il sera possible de produire assez de céréales pour répondre à une grande partie de la consommation locale.
nouveau paradigme
D’ailleurs, la stratégie Génération Green prévoit des projets de plantation de cultures résilientes aux changements climatiques. Plusieurs projets du genre ont été lancés récemment à travers le pays au même titre que des cultures hydroponiques pour l’alimentation du bétail. En matière justement de la production des viandes et des produits laitiers, les deux filières se portent plutôt bien. Ce qui n’est pas encore le cas pour le sucre et les oléagineux. Dans le monde post-Covid, et c’est sans doute le cas pour plusieurs pays, la souveraineté alimentaire est érigée en priorité par le Royaume.
Bref, la situation est aujourd’hui telle que le Royaume est tenu de diversifier ses marchés aussi bien à l’import qu’à l’export. L’émergence de concurrents dans l’environnement immédiat, comme l’Égypte et la Turquie, entre autres, mais aussi lointain comme les pays de l’Amérique latine, est un véritable challenge. L’entrée sur le marché européen, par exemple, des producteurs des pays du Mercosur – les deux parties étant en train de négocier un accord de libre-échange – est de nature à poser de sérieux problèmes à nos exportateurs d’agrumes. La saisonnalité et l’agriculture intensive pratiquée dans ces pays font qu’ils sont très compétitifs.
Le Royaume reste, jusque-là, le premier fournisseur de l’UE en fruits et légumes. Ses exportations ont même connu une hausse de 6% en valeur entre 2022 et 2023. Mais il ne faut pas perdre de vue qu’il est talonné par l’Afrique du Sud et le Pérou, un pays d’Amérique latine. Et ces deux pays ont vu leurs expéditions vers l’UE s’améliorer respectivement de 17% et 9% toujours en valeur et pour la même période. La Turquie, qui avec le Costa Rica complète le top 5 des grands exportateurs de fruits et légumes vers l’UE, a réalisé une hausse spectaculaire de 33,5% de ses envois. 18% pour cet autre pays de l’Amérique latine.
Ces chiffres donneront certainement matière à réfléchir pour les décideurs et les producteurs marocains. Une chose est sûre, le Maroc l’a toujours montré, il est capable de s’adapter aux changements des marchés et d’en conquérir d’autres. Si les 27 décident d’ouvrir leurs portes à la culture intensive latino-américaine, le Royaume est déjà inscrit, lui, dans d’autres logiques de production. Un exemple, s’il en est besoin, le Maroc vise 100.000 hectares de culture bio et 600.000 tonnes de production à l’horizon 2030. Résilience et adaptation donc.