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Conserves de tomates : Le Maroc érige un rempart contre le dumping
Baisse de la production, des parts de marché, des prix et des emplois… La branche de production nationale a subi de plein fouet les importations massives de produits originaires d’Égypte, à vil prix. Mais la mise en place d’un droit antidumping devrait «remettre les pendules à l’heure».
La conserve de tomates, la fameuse «maticha delhok», qu’elle soit entière, concentrée, pelée, ou en morceaux, est un produit de grande consommation que l’on retrouve dans tout foyer marocain qui se respecte. Durant Ramadan, il connait même un pic de consommation, étant un ingrédient indispensable pour la préparation de la Harira. Mais peu de Marocains se doutent que ce produit, a priori anodin, soit au cœur d’une guerre commerciale des plus intenses, qui oppose producteurs marocains et exportateurs égyptiens.
Une guerre commerciale sur fond de dumping, qui a amené les producteurs du Royaume, regroupés au sein de la Fédération nationale de l’agroalimentaire (Fenagri), à organiser leur riposte en introduisant, en 2023, une requête d’antidumping des importations des conserves de tomates originaires d’Égypte auprès de la direction générale du Commerce. Après avoir répondu favorablement à cette requête, et après enquête, les services du ministère ont livré leur verdict fin mars dernier : l’effet dommageable de l’accroissement des importations en dumping sur la situation économique de la branche de production nationale est avéré, et un droit antidumping provisoire de 29,93% sur les importations de conserves de tomates d’origine égyptienne est recommandé.
En attendant l’application effective de cette mesure, les producteurs marocains affichent leur satisfaction. «Nous nous réjouissons actuellement que ce processus touche à sa fin, ayant démontré l’existence effective du dumping pour les concentrés de tomates d’origine égyptienne», confie Abdelmounim El Eulj, président de la Fenagri. S’il estime encore «prématuré» de juger de l’impact de l’entrée en vigueur de cette mesure, il reste toutefois persuadé que «les pendules seront remises à l’heure» en permettant une concurrence loyale entre le concentré de tomate local et celui importé de l’Égypte.
Croissance exponentielle des importations
Il faut dire que grâce à des prix «défiant toute concurrence», les importations en dumping de conserves de tomates «made in Egypt» ont connu une croissance sans précédent ces dernières années. Les données recueillies auprès de la Fenagri parlent d’elles-mêmes : ces importations sont passées de 4.915 tonnes en 2018 à 7.394 tonnes en 2022, soit une augmentation de 50% en cinq ans. La valeur financière de ces importations a été, quant à elle, multipliée par deux, passant de 56,6 millions de dirhams à plus de 115 millions de dirhams, soit une augmentation de 103%.
Le taux d’importation de ces produits d’origine égyptienne par rapport aux importations globales est, lui, passé de 59% de la quantité totale importée en 2018 à 72% de celle importée en 2022. Enfin, la part de marché des produits égyptiens est passée de 19,2 à 29,4% par rapport à la consommation nationale.
Ainsi, depuis 2018, résume Abdelmounim El Eulj, «les importations de conserves de tomates originaires d’Égypte ont augmenté de manière significative en pratiquant des prix de dumping sur le marché domestique». De quoi déstabiliser une filière considérée comme un levier important contribuant à la garantie de la sécurité alimentaire nationale en produits finis de large consommation. Selon la Fenagri, cette branche de production nationale assure une production moyenne annuelle de 21.000 tonnes, soit un taux de couverture des besoins locaux de 60%. Plus de 90% de la production nationale est assurée par trois industriels, à savoir Les Conserves de Meknès, Les Conserveries marocaines Doha et Moroccan Food Processing, qui commercialisent les marques Aïcha, Delicia et La Prairie.
Des dégâts considérables sur la production nationale
Les dégâts subis par cette branche du fait des importations en dumping sont nombreux, impactant à la fois les capacités de production, les volumes, les prix de vente et les emplois. De ce point de vue, le dossier des conserves de tomates apparait comme un cas d’école des effets néfastes du dumping. «L’augmentation brusque et inattendue des importations en dumping égyptiennes a engendré un dommage grave aux industriels locaux actifs dans le concentré de tomates entrainant un arrêt de leurs activités pendant 2020-2021 pour une partie des entreprises concernées et une suspension de fabrication de deux marques locales (marque Mabrouka et La Chaîne) similaires au produit importé en dumping», déplore le patron de la Fenagri. Une situation qui a contraint le reste des opérateurs locaux concernés à changer de positionnement marketing et à évoluer qualitativement au niveau des produits et des marques commercialisées.
Par ailleurs, le taux d’utilisation de la capacité de production nationale a enregistré une tendance baissière de 60% en 2018 à 53% en 2022 alors que les importations en dumping d’origine égyptienne ont connu une forte croissance. Ce qui a contraint la branche nationale à diminuer son volume de ventes de 11% durant cette période. Les parts de marché de la branche de production nationale, qui s’élevaient à 67% en 2018, ont quant à elles baissé sur la période considérée pour atteindre 59% en 2022, en raison de l’augmentation massive des importations d’origine égyptienne.
Vu la stagnation suivie de la baisse des niveaux de production et de vente, la branche de production nationale, sous pression, a été contrainte de baisser les emplois permanents de 33% entre 2018 et 2022, avec un recours à l’intérim qui devient une option pour les entreprises. De plus, du fait de l’absence de visibilité sur l’avenir du secteur et de la sous-utilisation de la capacité de production installée, les investissements dans la filière ont été gelés.
Enfin, côté prix, il est à noter que la marge de dumping pratiquée par les exportateurs de ces produits d’origine égyptienne est de 29,93%. Ainsi, le montant de dumping enregistré pour l’Égypte en 2022 est de 34,43 millions de dirhams HT, soit 29,93% de la valeur des importations d’origine égyptienne.
Cette situation a contraint la branche nationale de production à pratiquer des tarifs de vente en dessous du coût réel du prix de revient, à cause des prix pratiqués pour les produits importés d’Égypte qui sont largement plus bas que ceux des marques nationales. Un écart qui, du reste, n’a eu de cesse de se creuser d’année en année, passant de 13 à 35% de 2018 à 2022, selon la Fenagri. Cette dernière explique que malgré la hausse progressive des coûts des intrants, la branche de production nationale a été contrainte de freiner l’augmentation raisonnable de ses prix de vente et même à abandonner des marques de premier prix, «tout en continuant à creuser une perte permanente sur les produits vendus». Ce qui a abouti à des marges négatives.
Au final, résume notre interlocuteur, «la branche de production nationale de concentré de tomate s’est trouvée face à des défis existentiels menaçant sa continuité à cause des importations en dumping d’origine égyptienne, avec des répercussions néfastes sur l’emploi et le maintien de l’approvisionnement du marché local en produits finis made in Morocco». L’application du droit antidumping devrait permettre de retrouver un second souffle et de jouer à armes égales avec les produits égyptiens. Confortée dans son bon droit, la Fenagri envisage même, en concertation avec ses membres représentant les différentes branches alimentaires locales, «d’examiner de près toutes les opportunités offertes par la mise en œuvre des mesures de défenses commerciales prévues par la loi 15-09, et ce, à même de défendre les intérêts de l’industrie agroalimentaire locale contre toute concurrence déloyale». À suivre…
Ces autres facteurs qui exacerbent le dumping
Les conserves de tomates importées d’Égypte, en plus de bénéficier de cette pratique de dumping, sont avantagées par d’autres facteurs de production qui accentuent la concurrence déloyale sur le marché marocain. Le premier d’entre eux est la dévaluation continue de la monnaie égyptienne qui a pour conséquence de rendre le prix de vente de plus en plus bas. Ce qui engendre inévitablement un accroissement de la demande sur les importations d’origine égyptienne au détriment de la production nationale. En outre, les producteurs égyptiens bénéficient d’un coût de l’électricité industrielle bien plus avantageux. En Égypte, le coût du kWh pour l’industrie est de 0,047 dollar, comparé au Maroc où il est de 0,1 dollar le kWh, soit le double. Le coût du fuel industriel, qui est lié au prix du pétrole, est lui aussi bien inférieur. En Égypte, le coût d’un litre est de 0,296 dollar, alors qu’au Maroc il est de 1,5 dollar, soit cinq fois plus cher.
Enfin, pour ce qui est de la main-d’œuvre, le coût du salaire minimum (SMIG) s’élève à 174 dollars dans le secteur public et l’équivalent de 100 dollars dans le secteur privé en Égypte. Au Maroc, il est de 331 dollars dans le secteur public et 291 dollars dans le secteur privé, soit un coût trois fois supérieur.
