Affaires
Chaîne de valeur minière: Un filon industriel hautement stratégique
Le Royaume vient de signer un accord-cadre relatif aux minerais critiques avec les USA. Il intègre ainsi une chaîne de valeur mondiale, mais vise plus qu’un rôle de fournisseur de matières premières. La transformation, le raffinage et, pourquoi pas, l’usinage, voilà son nouveau défi.
Le 4 février, le Maroc et les États-Unis ont signé un accord-cadre relatif aux minerais critiques. Le Royaume fait partie d’une dizaine de pays signataires de ce type d’accords, dont la Guinée, en marge de la Conférence ministérielle sur les minéraux critiques organisée par le Secrétaire d’État américain, Marco Rubio, avec la présence de 50 pays.
«Aujourd’hui, les États-Unis, de concert avec leurs partenaires et alliés, se sont engagés à remodeler le marché mondial des minéraux critiques et des terres rares», annonce le Département d’État. Et si le Royaume a été invité à faire partie de ce processus, cela ne relève pas d’un hasard.
Le Secrétaire d’État US a, effectivement, expliqué que le Maroc a un «rôle clé à jouer en raison des gisements dont il dispose, mais aussi en raison de la volonté du Royaume d’investir dans la transformation et de sa coopération en acceptant de prendre part à cette initiative mondiale».
C’est important pour le Maroc, «qui peut jouer un rôle de premier plan, car il dispose de réserves minérales importantes dont il peut tirer parti pour développer son économie», a souligné le chef de la diplomatie américaine. Que gagnera le Maroc ? Beaucoup, estime-t-on et à plusieurs niveaux.
Le Royaume investit à fond dans les énergies renouvelables et le stockage d’électricité, s’apprête à mettre en service un port en eau profonde en Méditerranée et un autre, dans deux ans, au Sud, Dakhla Atlantic, avec deux quais minéraliers d’un total de 700 ml avec un tirant d’eau de 21,4 m, ne faisait pas partie de la configuration initiale du projet, et vient de se lancer dans l’industrie de défense tout en préparant le terrain pour des investissements colossaux dans le Cloud et les technologies d’information.
En parallèle, le Royaume a lancé deux initiatives régionales. Le corridor sahélo-atlantique, permettant aux quatre pays du Sahel d’avoir une porte maritime pour exporter leurs produits, principalement les minerais.
La seconde étant le lancement, en décembre 2024 à Marrakech, du corridor OTC (Origination, Transit et Certification) initié conjointement par le Maroc et plusieurs pays africains, avec le Royaume comme maillon essentiel. Faut-il rappeler que l’Afrique concentre 40% des réserves mondiales de matières premières et 30% des minéraux critiques.
Et le Maroc s’impose, de ce fait, comme «un passage privilégié pour la transformation des métaux stratégiques et critiques». Ses nombreux accords de libre-échange, auxquels s’ajoute aujourd’hui cet accord-cadre avec les États-Unis, permettent un accès privilégié aux différents marchés internationaux.
Or, comme l’a rappelé le Département d’État, «les minéraux critiques et les terres rares sont essentiels à nos technologies les plus avancées et leur importance ne fera que croître à mesure que l’IA, la robotique, les batteries et les appareils autonomes transformeront nos économies».
Les acquis du Maroc ne devraient pas se limiter au renforcement de son rôle géoéconomique et son poids d’acteur logistique régional de premier rang. Sur le plan politique, cet accord avec ses multiples implications renforce, cette fois en termes économiques, la reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara avec les multiples investissements qu’il pourrait drainer.
Industrie militaire et technologique
Le processus prévoit, en effet, deux mécanismes d’appui. Le Secrétaire Rubio a annoncé la création de FORGE, qui succède au Partenariat pour la sécurité des minéraux (MSP). FORGE «prendra des mesures audacieuses et décisives pour relever les défis persistants du marché mondial des minéraux critiques».
Et ce, avec la mise en place de politiques opérationnelles «afin de promouvoir des initiatives, renforçant des chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques, diversifiées, résilientes et sécurisées».
Un second mécanisme, Pax Silica, jouera, en partenariat avec le secteur privé, «un rôle moteur grâce à des investissements dans l’extraction minière, le raffinage, la transformation, les applications finales, ainsi que le recyclage et le retraitement».
Un groupe de travail composé de dirigeants de l’industrie minière a été constitué, «afin de faire progresser les projets prioritaires dans le cadre d’une nouvelle collaboration avec les États-Unis et leurs partenaires».
Pour ce faire, le gouvernement américain mobilise des «ressources sans précédent» pour sécuriser les chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques, soutenant des projets à hauteur de plus de 30 milliards de dollars sous forme de lettres d’intention, d’investissements, de prêts et autres formes d’aide au cours des six derniers mois, en partenariat avec le secteur privé.
Plus encore, ces investissements, conjugués à l’initiative Pax Silica, ont un effet multiplicateur, mobilisant des capitaux privés bien supérieurs aux dépenses du gouvernement américain.
Une opportunité pour le Royaume qui vient d’opérer une refonte globale de son cadre juridique de l’investissement tout en préparant un nouveau texte de loi sur les mines, dont la procédure d’élaboration et d’adoption est déjà engagée.
En parallèle, le Royaume mobilise les ressources nécessaires pour l’accompagnement de l’essor du secteur minier, notamment en termes de l’offre énergétique et de l’eau à usage industriel.
Le Royaume espère aller plus loin qu’un simple maillon – quand bien même «clé» selon les termes du chef de la diplomatie américaine – d’une vaste chaîne de valeur mondiale de l’industrie d’extraction.
Le Maroc vise un rang bien plus démarqué, avec non seulement le raffinage et la transformation mais aussi l’usinage. La base industrielle mise en place dans le domaine de la défense – en tirant profit de son expérience dans l’automobile, l’aéronautique et l’électronique de pointe– lui permet, en effet, de fabriquer sur place certaines pièces à partir des minerais critiques, extraits au Maroc ou dans certains pays africains et transformés et raffinés localement.
Le Royaume pourrait ainsi profiter de son intégration à cette chaîne de valeur pour négocier un transfert industriel et, par-delà, technologique dans certains secteurs de l’industrie de défense et de l’électronique de pointe.
Et du coup, attirer des industries technologiques et de défense européennes et américaines. C’est sans doute ce à quoi se réfère le Royaume en évoquant la valorisation, sur place, des richesses naturelles du continent africain.
Plus qu’un simple partenaire
Jusque-là le Royaume figure dans une position relativement médiocre sur la carte de l’approvisionnement des États-Unis en minerais critiques. À peine deux ou trois minerais concernés.
Or, le potentiel du Royaume va bien au-delà. Bien sûr, il y a les phosphates (récemment intégrés dans la liste des minerais critiques) et leurs dérivés et sous-produits. Il y a aussi la potasse, également agrégée à la liste tout récemment, et dont des réserves conséquentes ont été découvertes, mais non encore exploitées.
Le Royaume fournit également de l’arsenic, et très prochainement du polysilicium, dont une usine est projetée à Tan-Tan avec l’appui des fonds gouvernementaux américains. Le cuivre, l’argent, entre autres métaux, que le Royaume produit en quantité remarquable sont également concernés par cette chaîne de valeur.
Sur les cinquante minerais stratégiques figurant sur la liste officielle de USGS américain, le Maroc en possède plus d’une quinzaine. Et l’on parle ici de gisements en exploitation ou de réserves prouvées sur le point d’entrer en phase de production.
