Carrière
Conscious Unbossing : Pourquoi les jeunes ne rêvent plus de devenir managers
Longtemps considéré comme l’étape naturelle d’une carrière professionnelle, le management semble aujourd’hui perdre de son attrait auprès des jeunes générations. Popularisé par une étude du cabinet Robert Walters, le phénomène du Conscious Unbossing traduit une volonté croissante de privilégier l’expertise, l’autonomie et l’équilibre de vie plutôt que l’encadrement d’équipes.
Pendant des décennies, la progression professionnelle suivait un schéma relativement simple. Après plusieurs années d’expérience, le salarié performant était appelé à prendre la responsabilité d’une équipe, puis à gravir progressivement les échelons hiérarchiques.
Le poste de manager constituait alors une forme de consécration professionnelle, associée à un statut, un pouvoir décisionnel et une rémunération plus attractive.
Ce modèle semble aujourd’hui remis en question par une partie des jeunes actifs. Selon une étude récente menée par le cabinet Robert Walters, plus de la moitié des membres de la Génération Z ne souhaitent pas accéder à des fonctions de management intermédiaire. Une proportion significative préfère développer une expertise métier plutôt que d’assumer la gestion d’équipes.
Ce phénomène, baptisé «Conscious Unbossing», ne traduit pas un manque d’ambition. Il reflète plutôt une redéfinition des critères de réussite professionnelle. Pour de nombreux jeunes talents, l’épanouissement au travail ne passe plus nécessairement par l’autorité hiérarchique.
La maîtrise d’un domaine d’expertise, la flexibilité, la capacité à innover ou encore l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle occupent désormais une place centrale dans leurs choix de carrière.
Cette évolution s’inscrit dans un contexte plus large de transformation du monde du travail. L’essor du télétravail, la digitalisation des organisations et l’émergence de nouvelles attentes en matière de qualité de vie ont profondément modifié la relation des salariés à l’entreprise et à la notion même de réussite.
Stress, responsabilités et quête d’équilibre
Si les jeunes générations se montrent plus réticentes à l’idée d’occuper des postes de management, c’est également parce qu’elles perçoivent davantage les contraintes associées à ces fonctions.
Les managers sont aujourd’hui confrontés à des responsabilités de plus en plus complexes : gestion des équipes hybrides, suivi de la performance, accompagnement des collaborateurs, gestion des conflits ou encore pilotage du changement.
Dans de nombreuses organisations, les fonctions managériales sont ainsi perçues comme un poste de pression permanente. Entre les objectifs opérationnels, les attentes de la direction et les besoins des équipes, les managers se retrouvent souvent au cœur de tensions multiples.
Pour certains jeunes professionnels, cette charge mentale supplémentaire n’apparaît plus nécessairement compensée par les avantages financiers ou statutaires associés à la fonction. L’aspiration à préserver un meilleur équilibre de vie conduit alors certains talents à privilégier des parcours d’experts ou de spécialistes plutôt qu’une trajectoire hiérarchique classique.
Cette tendance interpelle les entreprises qui pourraient, à terme, faire face à un déficit de candidats pour occuper les postes de management intermédiaire. Dans plusieurs secteurs, les ressources humaines s’interrogent déjà sur les moyens d’adapter les parcours professionnels afin de répondre aux nouvelles attentes des collaborateurs tout en préservant la capacité des organisations à former leurs futurs dirigeants.
Transmission des entreprises familiales
Au-delà des enjeux de gestion des talents, le phénomène du Conscious Unbossing pourrait également avoir des répercussions sur la pérennité des entreprises familiales.
Longtemps, la transmission reposait sur une logique relativement verticale dans laquelle les membres de la nouvelle génération étaient naturellement appelés à reprendre les responsabilités de direction.
Or, les aspirations des jeunes héritiers évoluent elles aussi. Certains souhaitent contribuer au développement de l’entreprise familiale sans pour autant exercer des fonctions managériales traditionnelles. D’autres privilégient des carrières indépendantes ou des parcours davantage centrés sur l’expertise.
Cette réalité pourrait constituer un défi supplémentaire pour les entreprises familiales marocaines. Selon l’étude réalisée par l’Institut de l’entreprise familiale du Maroc (IEF-Maroc), les entreprises familiales représentent 92,9% du tissu entrepreneurial national. Pourtant, près de 85% d’entre elles ne parviennent pas à franchir le cap de la troisième génération.
Dans ce contexte, la question de la transmission ne peut plus être abordée uniquement sous l’angle de la succession patrimoniale. Elle implique également une réflexion sur les modes de gouvernance et sur la capacité des entreprises à répondre aux attentes des nouvelles générations.
Certaines organisations pourraient ainsi être amenées à adopter des modèles de management plus collaboratifs, à mieux valoriser les parcours d’expertise ou à partager davantage les responsabilités stratégiques entre plusieurs membres de la famille et des managers professionnels.
L’objectif n’est plus seulement d’assurer la continuité de l’actionnariat familial, mais également de rendre l’exercice des responsabilités plus attractif pour les futurs dirigeants.
Loin d’être une simple tendance RH, le Conscious Unbossing pourrait ainsi annoncer une transformation plus profonde des modèles de leadership et de gouvernance. Un enjeu qui concerne autant les grandes entreprises internationales que les entreprises familiales marocaines en quête de pérennité.