Agriculture
Lamiae Ghaouti : «L’INRA accorde une grande importance aux cultures à fort potentiel de résilience»
Ces dernières années, l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) développe 50 variétés de cultures, notamment des céréales, plus résilientes à la sécheresse. Il a aussi mis en place une stratégie pour faciliter le transfert des connaissances aux agriculteurs et la commercialisation des nouvelles semences. Les détails.
Titulaire d’un PhD en Agronomie, spécialité Amélioration génétique des plantes à l’Université Georg-August Göttingen en Allemagne en 2007, Pr. Lamiae Ghaouti a officiellement pris ses fonctions, à la tête de l’Institut, le 12 mars dernier.
Avant sa nomination, elle occupait, depuis avril 2021, le poste de directrice de la coopération, du partenariat et du développement à l’Institut agronomique et vétérinaire (IAV) Hassan II de Rabat.
Peut-on connaître les grands axes de votre programme de développement de cultures résilientes ?
Afin d’assurer la sécurité alimentaire, la souveraineté semencière constitue un point fondamental. C’est ainsi que pour les filières de grandes cultures stratégiques, telles que les céréales, les légumineuses et les oléagineuses, l’un des objectifs inscrits à l’horizon 2030 est d’assurer un emblavement de 40% en variétés certifiées, dont 50% développées au niveau national.
Aussi, l’INRA a pour objectif le développement de 50 nouvelles variétés de céréales, notamment le blé dur «Jawahir», le blé tendre «Khadija», et l’avoine «Alfawze», avec une augmentation de la productivité de 50%.
À titre indicatif, la moyenne nationale actuelle est de 20 quintaux par hectare, et l’objectif est d’atteindre 30 quintaux par hectare à l’horizon 2030, tout en assurant une gestion optimale des ressources naturelles, notamment l’eau et le sol.
Vous avez mis en place des plateformes de démonstration à Tadla (Afourer), Al-Haouz (Tassaout), Saïs (Douyet), Gharb (Sidi Allal Tazi) et Zaër (Marchouch) pour y expérimenter ces variétés. Peut-on connaître les résultats obtenus en termes de rendement par hectare ?
La mise en place de plateformes de démonstration s’inscrit dans le cadre d’une approche de transfert promouvant la communication sur ces nouvelles variétés de céréales, légumineuses (alimentaires et fourragères) et oléagineuses. Ces plateformes sont installées dans les domaines expérimentaux, représentant les principaux bassins de production.
L’INRA détient une douzaine de sites de démonstration parmi les 23 stations expérimentales qu’il gère. Pour la campagne 2024, les sites de démonstration sont Tadla (Afourer), Al-Haouz (Tassaout), Zaër (Marchouch) et la montagne (Annoceur).
L’objectif de ces plateformes est d’exposer le progrès génétique réalisé des nouvelles variétés et de recueillir les retours des agriculteurs dans un climat d’échange constructif.
Le rendement de ces nouvelles variétés est largement supérieur aux rendements obtenus par rapport aux variétés anciennes. Il oscille entre 30 qx/ha en bour et 70 qx/ha en irrigué pour les céréales. Il est à noter que le portfolio des variétés de céréales et légumineuses utilisé par les agriculteurs reste assez ancien et nécessite un rajeunissement en promouvant l’adoption massive des variétés récentes performantes adaptées aux différents contextes agroécologiques.
Le cycle de développement des variétés améliorées pourrait aller jusqu’à 14 ans. Les chercheurs de l’INRA misent-ils sur des innovations pour réduire ce temps ?
La mise en œuvre des programmes de sélection nécessite un processus de développement variétal coûteux en termes d’investissements en temps et en ressources financières, physiques et humaines.
La composante temporelle est la plus contraignante, car difficilement contournable. Toutefois, grâce aux avancées technologiques, il est possible de raccourcir les cycles des programmes de sélection moyennant des investissements ciblés.
D’abord, le speed breeding (sélection rapide), technologie inspirée de la NASA, qui nécessite la mise en place de plateformes sous conditions contrôlées avec une maîtrise des paramètres de croissance (température, photopériode, hygrométrie, etc.). Cela favorise le raccourcissement des cycles et donc une réduction notoire de la durée de sélection des variétés de 12 à 8 ans, soit un gain de quatre années. L’INRA s’appuie sur la plateforme du speed breeding de Settat et la nouvelle plateforme ICARDA-INRA de Rabat.
En plus du speed breeding, les chercheurs utilisent d’autres techniques pour raccourcir le cycle de sélection, à savoir le off-season qui permet de réaliser deux cycles de culture en une seule année, en exploitant des environnements qui favorisent la culture en hors saison.
Enfin, la biotechnologie en matière de culture des anthères permet aussi de réaliser un gain de temps important en court-circuitant les étapes de fixation et de stabilisation des lignées par autofécondation successive qui nécessite au moins 6 années.
Qu’en est-il du transfert de connaissances aux agriculteurs ?
En effet, ces innovations technologiques n’auraient aucun impact sans un transfert effectif vers l’agroécosystème des agriculteurs. Afin de contribuer au processus de la mise en marché des variétés développées et le transfert de ces innovations concrètement aux agriculteurs, l’INRA a développé en parallèle à la recherche et développement un programme de multiplication des semences de prébase des variétés inscrites.
L’objectif étant de produire 1.600 qx/an, destinés à être cédés aux partenaires de multiplication et de commercialisation des semences, qu’ils soient publics, comme la Sonacos, partenaire clé et historique, ou privés.
Ces variétés sont disponibles sur le marché pour être cultivées après trois à quatre ans de multiplication et certification. Il va sans dire que ce programme est fondamental pour couvrir les 50% des besoins totaux du marché en variétés développées sur le territoire national.
Votre institution collabore-t-elle avec Al Moutmir pour développer la culture du quinoa au Maroc ?
L’INRA accorde une grande importance aux études portant sur les cultures présentant un fort potentiel de résilience à la sécheresse et à la salinité, telles que le quinoa.
À cet égard, le Centre régional de recherche agronomique (CRRA) de Tanger lancera une initiative de recherche conjointe avec l’UM6P, centrée sur le quinoa. Ce partenariat permettra d’intensifier les efforts pour améliorer les techniques culturales, optimiser les rendements et faciliter l’intégration de cette culture dans les systèmes agricoles locaux.
Nous avons déjà mené des études sur différents aspects liés à l’optimisation des pratiques culturales. D’abord, l’impact de la nano-irrigation sur la croissance des plants de quinoa.
Ensuite, l’implémentation du quinoa dans les modèles agroforestiers associant l’olivier au quinoa, notamment en conditions de stress salin avec un impact significatif sur la production des deux cultures associées. Enfin, la stabilité et la maturité des différents mélanges de composts intégrant du quinoa avec un impact avéré sur la diminution de la salinité des sols salins.
Les innovations agricoles étant évolutives, l’INRA forme-t-elle une masse critique d’ingénieurs agronomes pour le renouvellement des compétences scientifiques ?
Une structure de recherche ne peut prétendre assurer sa mission sans instaurer un écosystème dynamique et une plaque tournante pour la formation des étudiants en stage, projets de fin d’études, en master ou en formation doctorale.
Ces étudiants constituent dans un sens une ressource humaine précieuse pour soutenir les programmes de recherche et développement dans lesquels ils sont impliqués. À travers cette implication, ils acquièrent aussi une expertise et bénéficient d’un transfert de compétences nécessaires à la formation de nouveaux cadres.
L’INRA est partenaire avec un écosystème très diversifié, national et international, d’universités et d’établissements de formation de cadres, comme l’IAV Hassan II, l’Enam et l’ENFI. Ce cadre joue un rôle structurant dans la formation par la recherche et le développement des compétences scientifiques et techniques au service du secteur agricole marocain.