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Agriculture

Irrigation : Bientôt le million d’hectares, mais encore…

Les stratégies agricoles du Maroc ont fortement misé sur l’irrigation. Même si les superficies sont en augmentation, le déficit en eau, ajouté aux restrictions hydriques, freine son extension.

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Le Maroc se dirige vers sa 6e année de sécheresse. La pression sur les ressources hydriques est telle que le gouvernement se donne tous les moyens pour assurer les besoins en eau potable, mais aussi pour l’irrigation des terres agricoles. D’ailleurs, le Roi MohammedVI a présidé récemment une réunion consacrée à l’eau pour s’enquérir de la situation actuelle et de l’avancement du plan d’action d’urgence.

Il faut dire que l’une des caractéristiques essentielles de l’utilisation de l’eau au Maroc réside dans la difficulté du secteur agricole à affirmer sa résilience face aux aléas climatiques et à assurer la sécurité alimentaire du pays, dans un modèle où l’allocation de l’eau à l’agriculture est de plus en plus incertaine. «Ce secteur supporte en réalité tout le déficit en vue de garantir la satisfaction des besoins des autres usages sans restriction, même en situation de pénurie extrême», explique une source au ministère de l’Agriculture.

C’est ainsi que l’irrigation continue de prendre une plus grande place dans le secteur agricole. Elle est même considérée comme une voie privilégiée pour le développement du secteur et, partant, la souveraineté alimentaire. Cette orientation est d’autant plus accentuée par le régime pluviométrique contraignant que connaît le Royaume, avec des précipitations insuffisantes ou mal réparties, provoquant ainsi des déficits hydriques préjudiciables à la productivité des cultures et à la régularité des récoltes.

Un taux de réalisation de 82%
Actuellement, le potentiel irrigable se situe à 1.680.000 hectares. Les périmètres de la grande hydraulique en accaparent 41% avec 695.000 ha, les zones de petite et moyenne hydraulique en drainent 27% et les zones d’irrigation privée 30%. Les périmètres de PPP en irrigation, représentés par trois projets, prennent une part de 1,6%. Cela dit, «la superficie totale équipée en irrigation localisée a totalisé à fin 2023 pas moins de 824.000 ha, sachant que l’objectif que s’est assigné le plan Génération Green d’ici 2030 vise le million d’hectares», apprend-on auprès du ministère. L’on pourrait même atteindre cette superficie cible d’ici la fin de l’année, nous assure la Comader (Confédération marocaine de l’agriculture et du développement rural).

Des réalisations qui confirment l’efficacité des stratégies agricoles lancées, notamment le Plan Maroc Vert. Mais ce n’est pas tant l’équipement des superficies irrigables qui pose problème que la question de l’approvisionnement en eau. En effet, les pressions sur l’eau ont particulièrement affecté les périmètres d’irrigation et exacerbé les déficits hydriques. Des restrictions drastiques ont été appliquées ces cinq dernières années au niveau de plusieurs bassins, dont notamment ceux de Moulouya, Doukkala, Tadla, Al Haouz, Souss-Massa, Tafilalet et Ouarzazate. Et lorsqu’elles sont opérées pendant plusieurs années successives, ce n’est plus soutenable pour l’agriculture. Cela est le cas spécialement du Grand périmètre irrigué du Doukkala, où l’irrigation est à l’arrêt pour la cinquième année consécutive.

Ainsi, les fournitures d’eau à l’irrigation à partir des grands barrages sont passées d’une moyenne de 3 milliards dem3, accordées en année normale, à près de 680 millions de m3 en 2023-2024, soit une baisse de 77%. Ce qui situe le taux de couverture à 13% à peine des besoins en eau des périmètres irrigués en grande hydraulique évalués, eux, à 5,3 millions de m3/an.

La difficile équation
C’est une situation très difficile avec laquelle les agriculteurs devraient composer. Mais comment alors concilier entre ces limitations sévères en dotations en eau, mais non moins essentielles, l’augmentation de la production pour assurer la sécurité alimentaire (tant décriée) et la préservation de l’intérêt de l’agriculteur ? s’inquiète la Comader. À titre d’illustration, l’agriculture dans la région de Tadla est complètement à l’arrêt, puisqu’elle ne peut pas bénéficier du dessalement, les barrages qui habituellement desservent la région sont à sec, notamment celui d’Al Massira qui affiche, au 20 février, un taux de remplissage de 1,52% avec un volume de 40 millions dem3. D’autant que les superficies plantées sont en baisse continue. Si l’on ne prend comme exemple que les plantes sucrières, la superficie destinée aussi bien à la canne à sucre qu’à la betterave est passée de 76.000 à 25.000 hectares.

Ajouter à cela d’autres cultures maraîchères qui subissent de plein fouet les effets du changement climatique, comme la tomate dont 30% de la récolte est partie en fumée, frappée, en plus du manque de précipitations, d’un virus néfaste à la culture. Une donne qui est difficile à gérer. Et entre autres solutions trouvées figure justement l’irrigation qui permet une grande économie en eau. Si le mode gravitaire permet de faire vivre une superficie de 10 ha, le goutte-à-goutte, lui, permet d’en irriguer 100 ha.

La mobilisation en marche
Plusieurs chantiers importants sont engagés pour accélérer les investissements autour de la mobilisation de l’eau. Ils sont de nature à atténuer la compétition entre les usages et surtout sécuriser les ressources hydriques. Il s’agit particulièrement de la poursuite du développement de nouveaux barrages dans les bassins qui disposent encore d’un potentiel de mobilisation (Loukkos, Sebou et Bouregreg), l’interconnexion des bassins (Sebou-Bouregreg-Oum Rbia-Tensift, Loukkos-Tangérois) pour mobiliser le maximum des eaux actuellement perdues en mer et l’approvisionnement en eau des grandes villes côtières par dessalement de l’eau de mer, permettant de libérer des ressources aux périmètres irrigués et de réduire les pertes en eau dans les systèmes de transport sur de longues distances. Le développement des projets d’irrigation par dessalement de l’eau de mer, destinés essentiellement à la production des fruits et légumes, est également parmi les stratégies de l’Exécutif. L’objectif étant de sécuriser l’irrigation de près de 120.000 ha.

De plus, un effort d’investissement de près de 50 milliards de dirhams est en cours de déploiement, pour améliorer l’efficacité hydrique et énergétique de l’eau agricole, et dont l’objectif principal est de doubler la valeur ajoutée par m3 d’eau utilisé dans l’irrigation. Selon le ministère, ces programmes sont à même de sécuriser et de pérenniser un stock hydrique stratégique au service de la souveraineté alimentaire nationale. Ils devront consolider les acquis du pays en matière de production de fruits, légumes, huile, sucre, lait, viande…, par la pérennisation des dotations en eau des périmètres irrigués existants sur près de 700.000 ha, la stabilisation d’un niveau stratégique en céréales, par le développement de l’irrigation de complément pour des assolements céréales/légumineuses/oléagineuses, et le développement de l’offre export en fruits et légumes par le dessalement d’eau de mer à travers l’irrigation de maraîchage sur 100.000ha. Tout un programme…


Jusqu’à 70% de la valeur agricole

L’agriculture irriguée, qui représente 16% de la superficie agricole utile, contribue à près de la moitié de la valeur ajoutée agricole en année moyenne. Cette contribution peut même atteindre 70% dans les années sèches. En outre, les zones irriguées participent à hauteur de 75% du volume des exportations agricoles et assurent jusqu’à 40% de l’emploi en milieu rural. Les retombées de l’irrigation se manifestent également dans l’amélioration des revenus des agriculteurs et dans les activités de l’amont et de l’aval agricole, notamment par les effets d’entraînement sur les travaux, les agrofournitures et les services, ainsi que sur les secteurs de la commercialisation et de l’agro-industrie. Le ministère de l’Agriculture assure que cette manière de faire a démontré son efficacité en matière d’approvisionnement régulier du marché national en produits de base et à des prix accessibles, et ce, malgré les ressources en eau allouées de plus en plus limitées.