Agriculture
Cultures résilientes : Vers de nouveaux mets dans nos assiettes ?
Le Maroc accélère le développement de cultures résilientes, particulièrement le quinoa et le sorgho, afin de s’adapter aux aléas climatiques. Ces nouvelles variétés pourraient-elles constituer une alternative aux céréales d’automne, comme le blé ou l’orge, solidement ancrées dans nos habitudes alimentaires? Eléments de réponse.
Lourdement fragilisée par une sécheresse structurelle, l’agriculture marocaine n’a plus le choix. Elle doit impérativement se réinventer pour s’adapter à ces conditions climatiques extrêmes.
Et dans ce contexte de raréfaction des ressources hydriques, les cultures résilientes, moins exigeantes en intrants et adaptées à une variété de sols et de climats, apparaissent comme une alternative durable.
Plusieurs institutions marocaines l’ont compris en développant, au cours de ces dernières années, des variétés plus tolérantes aux caprices du thermomètre. Parmi les pionniers de ces innovations, le groupe OCP, par l’entremise du programme AlMoutmir, qui promeut la culture du quinoa.
Des rendements satisfaisants au niveau national
En juillet dernier, les premières graines de cette céréale originaire d’Amérique latine ont été récoltées par des agriculteurs de la commune de Rissana Chamalia, dans la province de Larache. Une moisson qui est le fruit d’un programme mis en place au cours des trois dernières campagnes agricoles.
«Avec sa plasticité phénotypique, elle s’adapte très bien dans nos régions méditerranéennes. Elle est très riche en nutriments et a un profil d’acide aminé essentiel qui est très intéressant, ne contient pas de gluten, est très résilient, et a une racine qui est très rustique.
Certaines variétés s’adaptent très bien à l’augmentation de température», nous avait expliqué Manal Mhada, professeure assistante au Collège des sciences de l’agriculture et de l’environnement de l’Université MohammedVI Polytechnique (UM6P), lors de cette moisson.
Au total, dans le cadre de la phase expérimentale, plus de 106 plateformes de démonstration dédiées au quinoa ont été réparties sur 60 sites, couvrant douze provinces (Azilal, Béni Mellal, Berrechid, El-Jadida, Khénifra, Khouribga, Kénitra, Larache, Meknès, Ouezzane, Tanger-Assilah, Youssoufia). Plusieurs zones agroclimatiques ont été mises en place.
«Depuis 2018, plus de 300 accessions de quinoa ont été testées par l’équipe du projet afin d’identifier les variétés les plus adaptées aux conditions pédoclimatiques marocaines. Ce travail est réalisé sur le terrain en étroite collaboration avec les ingénieurs de l’initiative Al Moutmir, dans différentes zones pédo-agro-climatiques du Royaume», confie l’experte, dans un entretien post-événement.
Les premiers résultats sont prometteurs : des rendements atteignant 20 quintaux par ha dans les plateformes de démonstration au niveau national, et même 25 quintaux/ha sur certaines parcelles.
Après le quinoa, place au mil et au sorgho
Et les recherches se poursuivent. «Après plus de sept ans de recherche au niveau des laboratoires et la ferme expérimentale à l’UM6P Benguerir, nous étudions actuellement l’interaction entre génotype et environnement afin d’optimiser le rendement du quinoa.
L’objectif scientifique est de trouver la formule idéale entre le génotype, le fertilisant et la région où l’on développe la culture du quinoa».
Encouragée par le succès du quinoa, l’UM6P se penche sur la culture du mil et du sorgho, la cinquième céréale la plus consommée au monde derrière le blé, le maïs, le riz et l’orge. «L’équipe de recherche élargit la méthodologie développée pour le quinoa à d’autres cultures résilientes, comme le sorgho, le mil ou les légumineuses à graines.
Ce travail s’inscrit dans une vision à l’horizon 2030 visant à construire des systèmes agricoles plus diversifiés, adaptés aux contraintes climatiques et économiquement durables», révèle notre interlocutrice.
Interrogé par nos soins, Mohamed Taher Sraïri, professeur de l’enseignement supérieur à l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II (IAV) à Rabat, estime que le développement de cultures plus résistantes à un manque d’eau devenu structurel, comme le quinoa ou le sorgho, peut s’avérer une alternative aux céréales d’automne.
Surtout que, précise-t-il, ces initiatives émergent au moment où les importations de céréales, principalement le blé et le maïs, atteignent des niveaux très importants (11 millions de tonnes prévus en 2025).
«En clair, l’eau virtuelle (achats à l’étranger) dépasse l’eau du Ciel (les pluies) et dans ces conditions, c’est toute la résilience de l’agriculture et du système alimentaire national qui est questionnée», schématise-t-il.
Difficile de changer les habitudes alimentaires très ancrées
Toutefois, nuance l’expert agronome, il sera très difficile voire impossible de changer les habitudes alimentaires très ancrées des Marocains, qui privilégient, depuis très longtemps, la consommation de céréales comme le blé principalement, et de manière plus subsidiaire l’orge.
«Ces cultures ne pourront pas remplacer si facilement ces deux céréales très consommées, d’autant plus que ces dernières disposent de véritables chaînes de valeur déjà actives», insiste Mohamed Taher Sraïri.
Et d’ajouter : «Le fait que le blé et l’orge fournissent des coproduits comme la paille, essentielle pour le bétail, surtout dans des conditions climatiques très difficiles, pourrait freiner l’intégration du quinoa et du sorgho dans les habitudes alimentaires des Marocains. Sachant que la plupart des agriculteurs sont aussi des éleveurs.»
Alors comment faire pour que ces cultures résilientes s’invitent dans nos assiettes et séduisent nos papilles gustatives? «Il va falloir les vulgariser en aval et vanter leurs apports nutritionnels auprès des consommateurs afin de réduire une dépendance alimentaire devenue majeure et abaisser progressivement la facture très salée des importations», préconise notre interlocuteur.
Accompagner les agriculteurs et vulgariser le quinoa
Encourager les agriculteurs à adopter les cultures résilientes dans ce contexte de changements climatiques, c’est bien.
Les accompagner durant la phase post- récolte pour assurer un suivi des parcelles cultivées, valoriser le quinoa auprès des consommateurs, et favoriser la commercialisation des récoltes, c’est encore mieux. «En collaboration avec Al Moutmir, nous avons dispensé des sessions de formation, et des écoles au champ aux agriculteurs dans les différentes zones de production», soutient Manal Mhada.
Autres leviers sur lesquels s’appuient l’experte et son équipe pour promouvoir le quinoa: la production locale de semences, l’accompagnement technique, la transformation agroalimentaire en couscous, et pain sans gluten, et l’évaluation sensorielle auprès de consommateurs.
Des essais de transformation sont en cours, notamment sur des produits sans gluten en partenariat avec l’école School of Hospitality Business & Management (SHBM) du campus de Benguerir.
