Sécurité
Guerre des drones : Vers une nouvelle grammaire du combat
Du Donbass au Golfe, le drone redéfinit les équilibres militaires et stratégiques. La vraie bataille n’est plus technologique : elle est industrielle, doctrinale et humaine. Pour les Forces Armées Royales, s’y préparer n’est pas une option. C’est une nécessité.
Quelque part à Bagdad, dans l’enceinte de l’aéroport international qui abrite l’une des bases américaines les mieux protégées d’Irak, un drone assemblé pour quelques milliers de dollars et piloté par une milice pro-iranienne pénètre tranquillement dans l’espace aérien protégé. Il survole le site. Il inspecte et filme en temps réel.
Il choisit sa cible. Puis il s’écrase sur un bâtiment fortifié, pendant qu’un second drone documente froidement l’attaque. Aucune alarme ne s’est déclenchée et aucun système d’interception ne s’est activé.
Les défenses les plus sophistiquées de la planète, acquises à coups de milliards auprès des plus grandes firmes américaines de l’armement, viennent d’être contournées par un engin de fortune. Le ministre iranien des Affaires étrangères a ironisé, évoquant un «parapluie sécuritaire américain truffé de failles».
À des milliers de kilomètres de là, sur les routes défoncées du Donbass, des soldats ukrainiens tendent des filets métalliques le long de dizaines de kilomètres d’axes routiers. Pas pour piéger des blindés ennemis. Mais pour se protéger des drones. Des engins à 500 dollars qui, sur certains secteurs du front, sont responsables de 70 à 80% des pertes matérielles.
Des appareils d’une simplicité déconcertante, si nombreux et si bon marché qu’ils ont forcé l’une des armées les plus aguerries d’Europe à transformer ses routes de ravitaillement en tunnels de fortune. Voilà la réalité de la guerre moderne. Et elle dérange, parce qu’elle contredit deux décennies de certitudes militaires.
Le drone n’est plus ce qu’il était encore il y a cinq ans. Il constituait alors un avantage décisif réservé aux armées les plus avancées, un joker technologique que seuls les first movers, ces acteurs précurseurs capables de convertir l’innovation en supériorité opérationnelle, pouvaient s’offrir et maîtriser. Il est devenu quelque chose de beaucoup plus déstabilisant : une arme de masse accessible, proliférante et asymétrique.
Il est aux armées du XXIe siècle ce que la poudre à canon fut aux guerriers du Moyen Âge, un facteurX, un élément disruptif qui ne prévient pas avant de percer des défenses réputées infranchissables, de renverser des rapports de force établis et de rendre obsolètes des systèmes sur lesquels de grandes nations ont bâti leur puissance pendant des décennies.
Ce facteur X ne se contente pas de changer la nature des armes. Il change aussi la manière de penser la guerre, de détecter les menaces et de conduire les opérations. Il impose aux états-majors du monde entier, des sables du Sahel aux plaines ukrainiennes, de redéfinir leurs priorités : comment se préparer à combattre, et surtout à durer, dans cette nouvelle grammaire de la guerre ?
Pour les Forces Armées Royales, comme pour toutes les armées qui veulent rester crédibles, cette question n’est pas rhétorique. Elle est opérationnelle. Et elle est urgente.
Une rupture silencieuse mais irréversible
Pendant des décennies, la supériorité militaire s’affichait dans les salons de l’armement : l’avion le plus furtif, le char avec le meilleur blindage, le missile le plus précis. La puissance se mesurait en milliards de dollars investis et en années de recherche et développement consenties par les géants de l’industrie de défense mondiale.
C’était la guerre de la plateforme dominante, celle où la sophistication garantissait la victoire. Cette certitude vole en éclats sur les champs de bataille du XXIe siècle. Le retour d’expérience ukrainien est sans appel : selon plusieurs rapports militaires, le drone est devenu le premier vecteur de destruction sur le champ de bataille, devant l’artillerie conventionnelle.
Il a forcé la Russie à repenser l’engagement de ses blindés et transformé l’ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance) d’une capacité réservée aux grandes puissances en un outil accessible au niveau du bataillon.
Il a surtout introduit dans la guerre une nouvelle temporalité : celle de l’adaptation permanente, où un modèle de drone est rendu obsolète en trois semaines et aussitôt remplacé par une version améliorée. Adnane Kaab, ancien officier supérieur des Forces Royales Air et analyste en stratégie et défense, en livre le diagnostic : «Ce qui frappe d’abord, ce n’est pas l’apparition du drone, mais le renversement du rapport de coût qu’il introduit. Un système à très faible coût peut désormais contraindre, détourner ou neutraliser un système beaucoup plus cher. Ce n’est pas un ajustement tactique. C’est la fin d’une illusion. Le coût ne garantit plus la supériorité.»
La guerre aérienne, ajoute-t-il, «ne se pense plus uniquement en termes de supériorité technologique et de domination du ciel, mais en termes de soutenabilité économique de l’effort de guerre.» Une rupture qui redessine non seulement les arsenaux, mais la manière même de concevoir la victoire.
Iran : Quand la saturation bat la sophistication
Si l’Ukraine a été le laboratoire de la nouvelle grammaire du combat, c’est l’Iran qui en a écrit le manuel industriel, démontrant que la puissance militaire du XXIe siècle peut se construire sous embargo, avec des moyens limités, à condition de faire les bons choix stratégiques.
Sous sanctions internationales et privé d’accès aux technologies occidentales, l’Iran a développé depuis les années 1990 une capacité de production de masse de drones qui lui permet aujourd’hui de peser militairement sur quatre théâtres simultanément : Yémen, Gaza, Irak et Ukraine via la Russie, grâce aux Shaheed-136.
Produit en série dans des usines dédiées et vendu à Moscou pour quelques dizaines de milliers de dollars l’unité, ce drone a saturé les défenses aériennes ukrainiennes et européennes au point de provoquer une crise de stocks de missiles intercepteurs sans précédent dans l’histoire récente de l’OTAN.
Pour Kaab, la lecture habituelle du cas iranien est trompeuse : «Il est souvent interprété à travers le prisme de la technologie, alors qu’il relève d’abord d’un choix stratégique sous contrainte. Privé d’accès à certaines technologies avancées, l’Iran a privilégié une logique de volume, de robustesse et de reproductibilité. Ce choix n’est pas un renoncement, c’est une adaptation cohérente à ses moyens et à son environnement.»
Cette adaptation s’inscrit dans une tradition stratégique ancienne que peu d’analystes convoquent dans le débat sur les drones. Kaab la rappelle en citant Alexandre Svetchine, théoricien militaire soviétique du début du XXe siècle, qui insistait sur la nécessité d’aligner les moyens disponibles avec la nature du conflit et sa durée, privilégiant la stratégie de l’endurance sur celle de l’annihilation.
L’Iran a fait exactement cela : il n’a pas essayé de rivaliser avec les États-Unis sur le terrain technologique. Il a construit une capacité soutenable dans le temps, capable de peser par la répétition et l’usure.
La leçon est universelle : «Ce n’est plus l’objet technologique qui fait la puissance, mais la capacité à le produire, l’adapter et le renouveler dans le temps», résume Kaab. Et c’est précisément cette leçon que les grandes puissances occidentales ont mis plusieurs années à intégrer. Certaines ne l’ont toujours pas fait.
Maroc : Une adaptation stratégique indispensable
Le Royaume évolue dans un environnement de menaces qui combine, sur trois fronts simultanés, asymétrie au Sud, conventionnel à l’Est et instabilité chronique au Sahel, un triptyque qui n’a rien d’hypothétique et qui exige des réponses à la hauteur.
Face à ce paysage, les FAR ont engagé depuis 2020 une modernisation qualitative sans précédent dans leur histoire récente: Bayraktar TB2, Akinci, Patriot PAC-3, Apache AH-64E, systèmes de guerre électronique Koral et lance-roquettes Himars.
Un arsenal qui témoigne d’une vision stratégique cohérente et d’une capacité à anticiper les ruptures technologiques. La création de la Zone militaire Est en janvier 2022, en réponse directe à l’hostilité grandissante du régime algérien, confirme aussi que les FAR ont opéré une refonte doctrinale profonde.
Mais avoir les outils ne suffit pas. L’ancien officier supérieur des FRA le dit sans détour: «Le Maroc sait mobiliser en temps de crise. Mais produire en temps de guerre est une autre exigence : elle suppose de transformer une capacité de réaction en une capacité de production continue.»
La résilience logistique prouvée lors du Covid, avec la reconversion industrielle de la Gendarmerie Royale en producteur de masques à grande échelle, et lors du séisme d’Al-Haouz, avec le déploiement des FAR dans des zones quasi inaccessibles en moins de 24 heures, est un actif stratégique réel. Mais, comme le précise Kaab, «sans cette conversion industrielle réellement engagée, la résilience observée reste un atout ponctuel, pas un avantage stratégique durable.»
Ces défis, le Maroc semble en avoir pris la mesure. Plutôt que d’attendre, il se positionne. Premier pays africain à avoir acquis les Bayraktar TB2, il s’apprête à franchir une nouvelle étape en accueillant, en marge de l’exercice African Lion 2026 (du 20 avril au 8 mai), le premier centre régional américain de formation aux drones en Afrique.
Une initiative annoncée par le Général Christopher Donahue, Commandant des forces américaines en Europe et en Afrique, qui confirme l’ambition du Royaume : s’imposer comme puissance continentale de référence dans le domaine des drones, non seulement par l’acquisition des systèmes les plus performants, mais par la maîtrise opérationnelle de ces armes dont l’efficacité dépend, in fine, de la qualité de ceux qui les pilotent.
Le Maroc dispose aujourd’hui de la vision, des alliances stratégiques et d’une base industrielle et aéronautique en développement pour relever ces défis. La question n’est plus de savoir s’il peut avancer, mais de savoir à quelle vitesse il décide de le faire.
Car dans la guerre des drones, le tempo n’est pas un détail opérationnel. C’est, comme le rappelle Kaab, «une autre exigence» : celle qui sépare les armées qui subissent les conflits de celles qui les anticipent.


