Au Royaume
Culture Hassanie : La voix du vent, l’âme du Sahara
Au Sahara, la hassanie danse comme un mirage : poésie codée en vers ciselés par le sirocco, guembri qui murmure aux étoiles, melhfa voilée de siècles nomades et thé sacré. De Laâyoune aux lagunes de Dakhla, elle tisse en fil d’or l’héritage bédouin à l’harmonie marocaine, où le désert chante l’éternel.
Au cœur du Grand Sahara, où les dunes murmurent les secrets des caravanes, la culture hassanie émerge comme un trésor vivant, forgé par des siècles de nomadisme et de résilience. Cette identité sahraouie(*), dialectale et orale, unit 85% d’arabe classique à des influences berbères et subsahariennes.
«Une expression dialectale qui comporte un double message : celui de mettre en valeur la tradition locale, le mode de vie, l’esprit et la mentalité d’une population influencée par la nature du désert», lit-on dans une fiche de présentation.
Symbole d’une marocanité enracinée, elle brave les épreuves coloniales, affirmant un attachement viscéral au Trône alaouite, comme le proclamaient les Sahraouis: «lah ihadane loutane ou insar sultane (personne ne nous sépare de notre pays ni nous éloigne de notre Sultan)».
Murmure des dunes
L’oralité est le pilier de cette culture, où la mémoire se transmet par la voix plutôt que l’écrit. Contes, proverbes et généalogies tribales tissent un filet invisible reliant les générations. La poésie hassanie, vaste comme l’océan Atlantique, est son joyau.
Référencée comme un «chant permanent dans le temps, une mélodie lente ou rythmée et une musique de transe», elle préserve l’histoire nationale : batailles de résistance, exil de Mohammed V, joie de la Marche Verte.
Des poètes comme Abderrahmane Chenguiti codent messages et ordres dans des vers, stimulant le patriotisme contre l’occupant. Mohamed Souih, quant à lui, chante le progrès moderne: ports, aéroports, passage du nomade au sédentaire, sans effacer les traditions.
Un extrait de son œuvre évoque cette mutation : «Le progrès des provinces du Sud : ports, aéroports, bateaux de pêche, infrastructures de base, l’avion, la voiture, le nouveau mode vestimentaire et gastronomique, le passage du nomadisme au sédentarisme, le développement urbain et la vie nouvelle transformant la société sahraouie sans nuire aux traditions».
Ce tableau du progrès s’accompagne d’une réflexion sur la place de la femme, véritable muse et gardienne de l’âme hassanie, à telle enseigne qu’«un poète la compare à un poème en chair humaine», tandis que l’amour fraternel, alhob alodri, soude les tribus.
La musique hassanie, indissociable de la poésie, résonne au rythme du guembri, de la tidinit et du bendir. «C’est une musique semblable à celle que l’on trouve dans d’autres régions d’Afrique, mais avec ses propres codes», note Wahiba Kantaoui, responsable du marketing territorial à l’Agence pour le développement des provinces du Sud.
Difficile à maîtriser, elle induit transe et recueillement, évoquant faune, flore et eau rare. Le livre «La musique hassanie. Voyage au cœur du Sahara marocain» d’Ahmed Aydoun explore ces rythmes, soulignant leur rôle dans les rituels nomades.
À Laâyoune, des festivals annuels diffusent ces sons via la chaîne TV Laâyoune, créée en 2004 pour une programmation en hassani, favorisant la créativité locale.
Souffle du désert
Les traditions quotidiennes reflètent cette harmonie avec le désert. La société matriarcale couronne la femme : mère, fille ou épouse, elle porte la melhfa, robe «transgénérationnelle portée depuis des siècles», affirme Kantaoui.
L’hospitalité est sacrée : le thé, «grande cérémonie spirituelle», scelle des alliances autour de trois verres symboliques – amer comme la vie, doux comme l’amour, sucré comme la mort.
Cuisine nomade : tagine au chameau, couscous au lait de chèvre, où le dromadaire est héros après l’homme. Le Moussem de Tan-Tan, inscrit au patrimoine mondial à l’Unesco en 2008 (et renforcé en 2024 par des initiatives), réunit des tribus pour troc, mariages et folklore équestre renforçant les liens.
«Le Maroc a pu protéger et développer la culture sahraouie hassanie, étant donné qu’elle a été reconnue par la Constitution qui prévoit sa préservation», stipule un rapport officiel. Un fonds de 15 MDH annuels soutient films et documentaires; un musée à Dakhla et le Centre des études sahraouies à Rabat archivent la mémoire.
L’INDH finance 116 projets culturels depuis 2007. Comme l’écrit un sociologue, la culture hassanie incarne «l’unité factuelle et sociale résultant de l’adoption du même rite malékite du Nord au Sud». Dans les vents du Sahara, ses échos nomades rappellent: le désert unit, ne divise pas.
(*) Issue des tribus arabes bédouines venues du Yémen et d’Arabie saoudite au XVIe siècle, la culture hassanie imprègne les provinces du Sud marocain, de Laâyoune à Dakhla.
