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Chronique

Avancer sur deux jambes

Pourquoi réalisons-nous des infrastructures qui ne nous aident pas à nous développer, vraiment ? L’erreur serait-elle dans leur conception ou dans le capital humain qui doit les accompagner ? Ou les deux ?

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Une histoire racontait qu’un corbeau avait honte de sa façon de marcher, disgracieuse à ses yeux. En voyant la démarche du pigeon, il a décidé de l’imiter. Et pour apprendre sérieusement le déhanché de la colombe, le corbeau a pris la résolution d’un mois d’entraînement quotidien.

Un mois de travail acharné, précédé de deux autres mois d’observation et d’étude. L’histoire finit mal car, malgré ses efforts, le corbeau n’a pas réussi à égaler l’élégance de la colombe. Une première morale consisterait à dire qu’il vaudrait mieux travailler sa propre démarche que d’essayer d’imiter celle d’un autre.

La seconde morale viendrait de la conséquence, à long terme, de cette histoire. Pendant que le corbeau essayait longuement, il a fini par oublier sa propre démarche. Depuis, il ne marche plus, il saute. Notre langue de tous les jours est merveilleuse pour résumer cette situation. Sauter en darija (ne9ez) indique également le fait de traiter d’un sujet sans y être préparé.

Avancer ou… sauter ?
Cette histoire nous révélerait-elle quelque chose de nous-mêmes ? Au lieu de nous développer vraiment, serions-nous plutôt en train de sauter ou de sautiller au lieu de trouver notre propre démarche ? Bref, quelle est la part structurelle de notre développement ? Que pourrions-nous considérer en tant qu’avancées sans risque de retour en arrière ? Quelle est la part durable du développement de notre pays ?

Trop de questions me diriez-vous. Je pense toutefois qu’elles sont légitimes quand nous observons que nous réalisons des infrastructures, pas mal d’infrastructures, comme celles que nous trouvons dans les pays développés. Des autoroutes, des trains à grande vitesse, des usines, des trémies, des routes, des hôpitaux, des théâtres, des centres culturels, des maisons de jeunes, des corniches, des zones touristiques…

Mais qu’il manque toujours une ou plusieurs composantes pour que ces infrastructures fonctionnent ou soient vraiment optimisées. De beaux projets et de superbes réalisations, mais en manque de fonctionnement: par manque de planification, de ressources humaines capables de les faire tourner ou de maintenance pour qu’elles durent.

Utilité, durée et intérêt général
Pour marcher avec grâce, il faut au moins deux jambes. Pour beaucoup de projets, nous oublions une jambe ou nous finissons sur des projets dont les deux jambes ne sont pas de la même taille ou consistance. Au lieu de marcher, les projets finissent par claudiquer.

Car pour tout projet, trois phases sont essentielles. Une première phase de préparation, de réponse aux besoins et de faire correspondre le projet à des finalités. Une deuxième phase qui correspond à la construction du projet. Et une dernière phase, celle de le faire fonctionner, utilement et durablement.

Or, pour beaucoup de projets, nous bâclons la première et la dernière étape. Car ce qui nous intéresse c’est de les construire et de dire que nous avons aussi, comme les autres, des routes, des trains, des théâtres, des usines…

Nous n’avons besoin de personne pour nous flatter nous-mêmes en essayant de nous convaincre que nous avons fait ce qu’il faut faire. L’essentiel est dans l’usage, la durée et l’intérêt général.

Et nous retombons sur une autre histoire de corbeau, cette fois-ci avec le renard dans la fable de La Fontaine qui finit par : «Apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute».

La Culture est la solution.