Société
Recensement : Ce que disent les premiers chiffres
Les premières données démographiques révélées par le Recensement général, bien que «quantitatives», se prêtent néanmoins à des lectures plus au moins «qualitatives». Exercice d’analyse à chaud, en attendant les détails en décembre.
Les premiers chiffres globaux dévoilés par le Recensement général de la population et de l’habitat sont plus qu’une «mine d’informations instructives à plus d’un égard». Et quand bien même il va falloir attendre décembre pour «détecter» les significations au-delà des «données démographiques», il est clair que l’on peut d’ores et déjà dégager certaines tendances quant à l’évolution de la population marocaine.
Commençons par le commencement. Au 1er septembre 2024, la population légale a atteint 36.828.330, dont 36.680.178 Marocains et 148.152 étrangers. Par rapport à il y a dix ans, l’«effectif» de cette population a enregistré un «accroissement absolu» de l’ordre de 2.980.088 habitants.
Ce qui représente une moyenne annuelle de 0,85% sur une décennie. Lequel taux était, selon les données du RGPH 2014, de 1,25%. On le voit bien, la tendance est au «ralentissement». Pour l’enseignant-chercheur Nabil Adel, les origines de cette tendance sont à repérer à travers plusieurs prismes.
Il cite d’abord «le changement de mode de vie» dans «une société où on se marie de plus en plus tardivement, avec une moyenne d’âge de 28 ans pour les hommes et de 26 pour les femmes». Du coup, déduit notre interlocuteur, les couples ne peuvent pas, dans l’absolu, avoir plus de deux enfants.
À cela, il faudra additionner les contraintes économiques des familles qui peinent à assurer, dans les conditions actuelles, pour le quotidien de leurs enfants. Notamment, en ce qui concerne les dépenses pour les soins, les frais de scolarisation ou encore le divertissement de leurs chérubins. C’est donc sans surprise, estime l’analyste, que le taux de natalité baisse.
Le professeur cite également le cadre légal du mariage qui fait que l’on constate davantage de divorces avec, en face, une tendance à la baisse des mariages. Plus encore, étaye-t-il, il y en a des couples qui se séparent bien avant d’avoir des enfants. Or, tous ces paramètres induisent ce ralentissement du renouvellement des générations.
Or, cette tendance a parmi ses conséquences le vieillissement de la population. Un état de fait, une «certitude», selon notre analyste, qui engendre d’autres problèmes. En fait, quand on sait que l’activité économique repose sur les jeunes, on décèle bien ce que cela pèserait particulièrement, en exacerbant la pression sur les caisses de retraite, déjà en souffrance, argue-t-il.
L’urbanisation galopante «vide» les campagnes…
On retiendra aussi parmi les enseignements premiers des données, la montée en puissance, sur une décennie, de l’urbanisation au Maroc. En effet, il ressort des outcomes du RGPH un taux d’urbanisation en moyenne annuelle de 1,24% avec une population de 23.110.108 habitants.
Et ce, au moment où la population dans le milieu rural a atteint les 13.718.222 habitants, avec un taux d’accroissement annuel moyen de 0,22%. La variation faisant état d’un taux d’urbanisation de 62,8% en 2024 contre 60,4% en 2014. Autrement, si on veut faire court, les villes se remplissent et les campagnes se vident.
Sans oublier que certains centres dans le monde rural connaissent des transformations qui en font des centres périurbains. Une tendance, nous dit Mostafa Aboumalek , chercheur spécialisé en sociologie, qui «n’est pas une spécificité marocaine, mais bel et bien un phénomène universel».
Pour notre interlocuteur, derrière cet état de fait, on retrouve les problèmes économiques qui sévissent dans les campagnes, dont le chômage, qui se trouve en plus exacerbé par les facteurs climatiques. Conséquence, l’exode se fait de plus en plus pressant, en particulier quand on prend en ligne de compte la succession des années de sécheresse.
Bien que notre sociologue estime que, valeur maintenant, on est en face de données démographiques et qu’il faut un peu plus de temps pour passer «d’une approche quantitative à une analyse qualitative», il note néanmoins qu’il s’agit là des dégâts collatéraux des changements climatiques. Et là encore, il insiste sur le fait que «ce n’est pas l’apanage du Maroc, mais qu’on est en face d’un phénomène planétaire».
Sur ce volet justement, l’enseignant-chercheur Nabil Adel relève, pour sa part, que la tendance vers une urbanisation galopante n’est pas une spécificité marocaine, mais une tendance mondiale. Dans ce chapitre, notre analyste évoque une multitude de raisons qui poussent les habitants du monde rural à «migrer» vers les centres urbains.
Parmi celles-ci, Adel relève que la campagne ne présente pas d’attractivité, notamment pour les jeunes, surtout pour ceux qui ont suivi des études universitaires. Selon son analyse, seuls restent des séniors, ceux qui disposent d’une parcelle de terrain, ou encore des jeunes à moindre niveau scolaire. Et c’est encore à nuancer.
D’autant plus que la campagne n’offre pas des horizons d’épanouissement, encore moins d’opportunités et de perspectives prometteuses pour les populations en général et pour les jeunes en particulier. C’est dire qu’on est dans un changement de paradigme qui se confirme au fil des années.
Ce qui, ipso facto, constitue «des pressions de plus sur les villes», avec tout ce que cela charrie comme conséquences. Mais le pire, selon l’analyste, est l’exacerbation de cet exode, synonyme de «vidage» de la campagne, «l’on est dans l’obligation de s’interroger, dès lors, sur qui va s’occuper de l’agriculture. Voire qui va nourrir les villes à terme !».
Disparités régionales
Selon les données démographiques du Recensement général publiées par le Haut-commissariat au plan, la dynamique d’urbanisation que connaît le pays se traduit également par des disparités régionales assez marquées. Sur fond de taux de 62,8% en 2024 contre 60,4% en 2014.
Ce taux, indique le document du HCP, est plus important au niveau des régions du Sud, avec Laâyoune-Sakia Al Hamra (92,4%), Dakhla-Oued Eddahab (80,4%). Cette dynamique au niveau des provinces du sud du Royaume s’expliquerait, notamment, par le développement que connaissent ses zones, ainsi que l’extension de ses villes.
Alors qu’il est de 73,3% au niveau de la région Casablanca-Settat et de 70% pour Rabat-Salé-Kénitra. Cet état de fait serait dû, lui, au fait qu’on a assisté, au cours des dernières années, à un développement particulièrement marqué des villes satellites autour de leurs chefs-lieux.
En revanche, les plus faibles taux d’urbanisation sont enregistrés dans les régions de Marrakech-Safi (46%) et Drâa-Tafilelt avec 36,7%. Mais la donne pourrait bien changer dans les années à venir à l’aune du rythme des transformations que vivent ces régions.
