Pouvoirs
En Couv’. Puissance maritime : Quelles ambitions pour quels moyens ?
Le Maroc est prêt à mettre les voiles et prolonger son rayonnement vers le grand large. Cap vers l’Atlantique ! Mais cette vocation maritime naturelle lui impose de disposer d’une force navale imposante en termes de nombre de bâtiments et dissuasive en matière d’armement.
Durant des siècles, le Royaume s’est évertué à dynamiser ses échanges humains, culturels et commerciaux vers l’Europe et en direction du Sud où se trouvent ses racines africaines. Désormais, le Maroc est prêt à mettre les voiles et prolonger son rayonnement vers le grand large. Cap vers l’Atlantique ! Cette vocation maritime naturelle du Maroc, qui dispose de plus de 3.000 km de littoral, à cheval entre la mer Méditerranée et l’océan Atlantique, a-t-elle été retardée par l’Histoire ? Ou bien vient-elle à point nommé pour un pays qui se positionne de plus en plus comme une nouvelle puissance émergente ?
Qui tient la mer tient le monde
Walter Raleigh, officier et navigateur anglais du XVIe siècle, est l’un des premiers à souligner l’importance géopolitique et économique de la maîtrise des mers et océans pour tout pays qui nourrit des ambitions de puissance : «Qui tient la mer tient le commerce du monde, qui tient le commerce tient la richesse, qui tient la richesse du monde tient le monde lui-même». Cette affirmation prend encore plus de sens aujourd’hui quand on constate l’intérêt des grandes puissances pour la maîtrise des espaces maritimes, allant jusqu’à convoiter des routes jadis redoutées et sous-exploitées comme celle de l’océan Arctique, avec les rivalités et les tensions qu’elle engendre.
Néanmoins, la maîtrise de cet espace stratégique, qui a constitué les bases de la fondation de différentes thalassocraties à travers l’Histoire, nécessite des moyens économiques et technologiques très importants. Mais aussi une volonté politique qui vise à construire des infrastructures portuaires à la hauteur des ambitions stratégiques du pays et à se doter d’une force navale apte à sécuriser les façades maritimes ainsi que les intérêts économiques en mer. Sans oublier la constitution d’une flotte nationale de marine marchande ainsi qu’une flotte de navires de pêche pour accompagner le développement économique et industriel du pays.
D’autant que le Maroc peut s’inspirer de la réussite des Emirats Arabes Unis dans le domaine de la gestion des ports et du commerce maritime (voir encadré), avec lesquels un partenariat stratégique vient d’être signé, incluant un mémorandum d’entente favorisant l’investissement dans le secteur des ports au Maroc, en particulier les complexes portuaires de Dakhla Atlantique et de Nador West Med.
Dans son discours du 6 novembre dernier, le Roi Mohammed VI a fixé les grandes lignes de sa politique visant à donner au Royaume les moyens pour réaliser ses ambitions de s’ériger en puissance maritime. Une étape importante a été franchie au début du millénaire à travers le port de Tanger Med, opérationnel depuis plus d’une décennie, qui a déjà atteint sa vitesse de croisière, ainsi que le lancement des chantiers des ports de Nador West Med et de Dakhla Atlantique. Mais le Souverain a également fixé les axes d’amélioration: «Il reste maintenant à se doter d’une flotte de la marine marchande à la hauteur des ambitions du pays.»
Élargissement de la flotte
Que représente actuellement la flotte de la marine marchande au Maroc ? Elle ne dépasse pas 17 navires, dont 4 qui viennent d’entrer en service au cours de cette année, qui se répartissent comme suit : cinq tankers, six car-ferries et six porte-conteneurs. Ce qui demeure dérisoire pour un pays qui s’est fixé comme objectif d’assurer sa souveraineté stratégique dans tous les secteurs clés de l’économie nationale.
Le discours royal du 8 octobre 2021, lors de l’ouverture de la première session de la 11e législature, avait tracé les grandes lignes de la politique à suivre pour le gouvernement d’Aziz Akhannouch. Les enseignements tirés de la crise sanitaire de Covid-19, qui a causé des pénuries de matières premières, de médicaments et de composants électroniques, avaient mis en lumière la nécessité pour le Maroc de consolider sa souveraineté pleine et entière sur les secteurs vitaux de son économie. Depuis cette date, toutes les politiques sectorielles visent à assurer l’autonomie stratégique du Royaume dans les secteurs clés : agriculture, industrie, énergie, numérique, mais aussi dans le secteur stratégique du transport. Tant que le Maroc n’aura pas une flotte de marine marchande forte et autonome, à l’image de la compagnie aérienne de la RAM qui s’est imposée au fil des ans comme l’un des acteurs majeurs du transport aérien en Afrique, la logistique maritime dépendra toujours des aléas naturels ou géopolitiques, ou bien de la volonté d’opérateurs étrangers qui obéissent souvent aux intérêts géoéconomiques de leur pays d’origine.
Lors de la crise des hydrocarbures survenue suite à la guerre en Ukraine, qui a vu les États européens majoritairement dépendants du gaz russe se reporter sur le GNL pour répondre à leurs besoins domestiques, tous les opérateurs énergétiques se sont rués sur les tankers transportant ce gaz liquide. Ainsi, les pays possédant leur propre flotte de méthaniers, comme le Qatar ou les États-Unis, ont largement profité de leur position dominante pour imposer leur loi sur le marché. Le Maroc qui dépend des approvisionnements étrangers en hydrocarbures a tout intérêt à constituer sa propre flotte de navires pétroliers et méthaniers pour assurer sa souveraineté énergétique et ne plus dépendre d’acteurs externes ni être impacté par les crises internationales.
L’OCP, premier acteur mondial dans les exportations de phosphates et dérivés, doit aussi constituer sa propre flotte de navires-vraquiers pour consolider sa position de leader dans le marché. D’une part, pour maîtriser ses coûts et ne plus dépendre de la fluctuation des prix du fret international. D’autre part, pour avoir la possibilité d’affecter ces navires à d’autres tâches en cas de crise internationale : crise du blé et des céréales, pénurie mondiale de minerais, etc. L’ambition de faire converger la puissance du Maroc vers le maritime en créant des hubs logistiques portuaires capables d’exporter les produits de l’industrie automobile marocaine ne suffit pas. Il faut accompagner cette dynamique par la constitution d’une flotte de marine marchande souveraine à la hauteur des ambitions économiques du pays.
Toutefois, ces ambitions peuvent se heurter aux différents types de menaces auxquelles peut être exposé tout État côtier: trafic de drogue et de produits illicites, immigration clandestine et traite humaine, exploitation illégale de ressources maritimes ou pêche clandestine. Mais également à des menaces visant l’intégrité territoriale du Royaume ou ses intérêts stratégiques. Le Maroc partage des frontières maritimes avec l’Algérie, l’Espagne, le Royaume-Uni et la Mauritanie.
Pour préserver et défendre ses intérêts en mer, il est essentiel d’avoir une force navale imposante et dissuasive.
Imposante en termes de nombre de bâtiments capables de couvrir toute l’étendue de l’espace maritime national qui dépasse un million de km2 de superficie. Et dissuasive en termes d’armement et de technologies de défense qui imposent à tout État hostile la crainte d’engager un combat qui sera forcément dévastateur pour les deux parties.
Modernisation de la Marine Royale
C’est donc pour répondre à ces impératifs que la Marine Royale a lancé, depuis le début des années 2000, un chantier de modernisation et de mise à niveau de ses moyens qui a vu l’acquisition de frégates lourdement armées comme la frégate FREMM, qui constitue le fer de lance de la Marine, ainsi que plusieurs frégates SIGMA.
Néanmoins, au vu de la multiplication de chantiers stratégiques à venir ou en cours de construction (port de Dakhla Atlantique, plateforme d’exploitation pétrolière offshore, Gazoduc Maroc-Nigéria-Maroc), la Marine Royale va acquérir de nouveaux moyens, comme le navire de guerre espagnol AVANTE 1800, avant de s’atteler probablement au chantier de la mise sur pied d’une force sous-marine lui permettant de se mettre au niveau des puissances maritimes de la région.
Les nouveaux marchés d’acquisition de navires et d’équipements nautiques incluent aussi les moyens utilisés pour la lutte contre la criminalité transfrontalière et les trafics illicites en tous genres : trafic de drogue, trafic de psychotropes et immigration clandestine. Dans ce cadre, la Gendarmerie Royale vient d’acquérir quatre vedettes rapides «Super Intercepteur 52 Fearless» du constructeur américain Metal Shark, qui viennent s’ajouter aux dix vedettes du même modèle, livrées à la Marine Royale en 2022. Grâce à ces vedettes, le Maroc renforce ses capacités en vue de lutter contre les activités illégales en mer et les organisations criminelles qui ont recours aux «go fast» pour percer les dispositifs de surveillance et de contrôle déployés le long des côtes marocaines.
Un partenariat d’excellence avec les Emirats dans le domaine maritime
Les Emirats Arabes Unis se sont progressivement mués, depuis la création de l’Etat en 1971, en puissance maritime commerciale tournée résolument vers la mer afin d’étendre son influence à travers le monde. Classé au douzième rang des principaux ports commerciaux mondiaux, le port de Jebel Ali de Dubaï, devenu la première zone de transit maritime entre l’Asie et l’Europe constitue l’un des principaux leviers diplomatiques et économiques du pays.
Ainsi, grâce à l’accord stratégique de coopération signé entre le Roi Mohammed VI et le Président des Émirats arabes unis, Mohammed Ben Zayed Al Nahyane, le Maroc pourra profiter, aussi bien des investissements que de l’expertise émiratie pour développer les ports marocains qui revêtent une dimension stratégique, notamment Nador West Med et le port de Dakhla Atlantique.
Afin de faire des Emirats arabes unis un centre maritime mondial et un environnement idéal pour les investissements maritimes, les autorités ont décidé depuis 2022 de mettre en œuvre le plan « Maritim Network Emirates » qui ambitionne la construction d’un réseau de communication maritime entre les «différentes entités opérant dans le secteur maritime, tant publiques que privées, disponibles dans l’industrie maritime et l’économie des EAU »

