Culture
À la recherche d’une véritable industrie créative
Pour que le Maroc puisse avoir une véritable industrie culturelle et créative, la formation et la démocratisation de la culture doivent être au centre des politiques publiques. Ce qui n’est pas toujours le cas.
Le 14 octobre dernier, se tenait à l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), à Benguerir, une conférence sur les industries créatives en Afrique, tenue en marge des assemblées annuelles du groupe de la Banque mondiale (BM) et du Fonds monétaire international (FMI).
Présent à ce rendez-vous, le ministre de la Jeunesse, de la culture et de la communication, Mohamed Mehdi Bensaid, se montrait particulièrement optimiste. «Nous avons une population jeune, un patrimoine, un pluralisme culturel et une capacité à gérer la différence et l’innovation, et surtout nous avons l’ambition et la volonté», déclarait le ministre pamiste devant un parterre de panélistes provenant des quatre coins du monde. Pour Bensaid, les ICC sont «le moyen de faire de la culture et du patrimoine une force dynamique et créatrice de richesse, d’emplois et de lien social». Et de conclure, un brin ambitieux : «Notre pari est de devenir les acteurs majeurs des ICC».
Une stratégie inadéquate
Force est de constater qu’au Maroc, entre l’ambition et la réalité, il existe un fossé. Un fossé que nombre d’études réalisées sur la question ont démontré. Premier constat : il n’existe pas au Maroc de véritable industrie culturelle et créative. Driss Ksikes, directeur du centre de recherche de HEM (Hautes études de management), le confirme. «Il faut d’abord prendre avec des pincettes le terme “industrie culturelle et créative” parce que tous les secteurs ne sont pas en phase d’industrialisation», nuance-t-il.
Pour lui, il y a des secteurs qui restent plus artisanaux, très subventionnés. «C’est le cas du cinéma par exemple ou encore du théâtre». Néanmoins, Ksikes estime qu’il y a en revanche des secteurs qui peuvent être considérés comme étant au stade embryonnaire d’une industrialisation. C’est le cas, selon lui, des arts visuels et une partie du secteur de la musique, qui bénéficient d’un certain écosystème qui leur permet d’évoluer, d’avoir un marché, une chaîne de valeur. «Mais ça ne veut pas dire qu’on est arrivé au stade d’une industrie culturelle et créative», tient-il à relativiser.
Malgré certaines évolutions, l’industrie culturelle au Maroc pèche aussi bien en amont qu’en aval. «On a des défaillances en termes de formation, de conception et d’écriture, et en même temps on a des défaillances en aval, en termes de diffusion, de valorisation. De fait, on se rend compte que sans ces deux pôles, on ne peut pas encore parler d’industrie culturelle et créative», tranche le chercheur.
Lorsqu’on lui parle des ambitions gouvernementales, notamment des déclarations du ministre de la Culture qui veut faire du Maroc un leader en la matière, Driss Ksikes se montre dubitatif, tant les défis sont nombreux à relever en la matière.
«Aujourd’hui, le gouvernement encourage davantage une politique d’appui à la production», explique-t-il. En d’autres termes, le Maroc subventionne l’offre, tout en finançant une politique d’infrastructures, dont la construction de théâtres gigantesques, à l’instar de ceux de Rabat et de Casablanca, en est le parfait exemple. Seulement, «lorsqu’on crée de l’infrastructure, on injecte du budget dans les murs, mais on n’injecte pas de budget dans l’humain, dans la dynamique de management culturel», analyse-t-il, pointant ainsi du doigt les limites de la politique gouvernementale.
Une formation quasi inexistante
L’humain est donc primordial dans la quête du développement d’une véritable ICC. Et qui dit humain, dit forcément école. Et c’est là que le bât blesse au Maroc. «Nous sommes d’abord très loin du compte déjà au niveau de l’école.
C’est dans les établissements scolaires que l’on forme les publics de demain, et probablement même les professionnels de demain. C’est à partir de l’école que l’on crée la demande. Et on est très faible là-dessus», estime Driss Ksikes. Le même constat a été dressé par le Conseil économique, social et environnemental (CESE) qui, dans un rapport sur l’économie de la culture, avait pointé du doigt le manque d’investissement de l’État dans ce sens.
Le Conseil insistait notamment «sur l’éducation, dès le plus jeune âge, à la culture et à l’art, en renforçant l’intégration de la culture dans les programmes scolaires, en faisant de l’école un cadre pour la promotion de l’unité culturelle dans sa diversité, en développant la créativité individuelle et collective des élèves et en leur facilitant l’accès et la compréhension du patrimoine culturel».
Même constat du côté de l’université, qui ne forme pas de professionnels de la culture. Il n’y a pas non plus dans nos facultés de cursus dédiés à la musicologie, aux études de l’art… «L’art est très minoré au niveau de la formation», déplore Driss Ksikes. Pourtant, la formation est primordiale si l’on souhaite faire éclore des talents au niveau national et international. Dans ce sens, le CESE recommandait notamment «de mettre à niveau des instituts de formation existants et la création de nouveaux établissements dédiés, ainsi que le développement de nouvelles filières universitaires visant la formation dans les métiers de l’éducation culturelle et la création, y compris au niveau de l’animation, de la médiation ou de la gestion des activités culturelles».
Démocratiser la culture
Ces vingt dernières années, le Maroc a connu un véritable boom en matière d’organisation de festivals. N’est-ce pas là un signe d’une certaine démocratisation de la culture ? Pas vraiment, estime Driss Ksikes, pour qui les festivals sont en quelque sorte une averse qui s’abat sur une terre aride. Pour lui, il ne faut pas confondre événementiel et ritualisation. Car c’est la ritualisation qui démocratisera la culture.
«Nous devons créer beaucoup plus de lieux culturels qu’on fasse vivre quotidiennement. Des endroits dans lesquels les gens savent qu’ils peuvent aller, n’importe quel jour de la semaine, prendre un ticket pour aller voir des spectacles, etc. Cela n’existe pas. Il n’y a par conséquent pas de culture sans ritualisation, sans création de régularité. Ces lieux doivent également être vus comme des lieux de brassage, de mixité sociale. Et ça, nous en avons vraiment besoin, car cela créera un modèle économique pour les acteurs culturels», conclut-il.
