Chronique
Une histoire qui se répète
Karl Marx disait que l’histoire se répète «la première fois comme une tragédie, la seconde fois comme une farce». Francis Fukuyama avait décrété, de son côté, la fin de cette histoire. Hélas, nous sommes toujours dans une tragédie qui n’en voit pas la fin. Allons voir alors ce que pourrait nous enseigner une histoire du haut Moyen Âge sur une «farce» criminelle contemporaine.
À Valladolid, au centre de l’Espagne, eut lieu, en 1550, un débat politique et religieux. Ses initiateurs étaient Charles Quint, roi de Castille et d’Aragon, et deux papes, Paul III puis Jules III. Charles Quint fit cesser temporairement la colonisation de l’Amérique par les Espagnols, parce qu’il voulait d’abord définir officiellement la légitimité ou l’illégitimité de l’esclavage des peuples amérindiens.
Les Indiens ont-ils une âme ?
Ce débat a été rendu célèbre en 1992 par le livre «La controverse de Valladolid», du dramaturge et scénariste Jean-Claude Carrière. En en écrivant le scénario la même année, le film éponyme a eu un succès immédiat. Le même adapté au théâtre a vu défiler d’immenses acteurs français sur les planches : Jean-Louis Trintignant, Jean-Pierre Marielle, Jean Carmet…
Voici le pitch du film et de la pièce. En présence d’une quinzaine de théologiens, deux principaux protagonistes, le chanoine Juan Ginés de Sepúlveda et le dominicain Bartolomé de Las Casas débattent sur une question aussi étrange qu’incongrue : les Indiens ont-ils une âme?
Portrait du colonisé par le colonisateur
Les Espagnols et les Portugais, après avoir «découvert» l’Amérique, avaient commis les massacres, les humiliations, les pillages, les profanations… que nous connaissons, et fait passer les autochtones du statut de peuples libres à celui d’esclaves en en faisant le commerce. Après avoir surtout mis à sac la culture indienne, les colonisateurs disaient ne plus comprendre les Indiens. Bien que nous sachions que la raison première était celle que la Nouvelle Espagne ne comblait pas vraiment les espérances financières de la Couronne.
Pendant la controverse de Valladolid, qui s’étalera sur presque une année, du 15 août 1550 à 4 mai 1551, Sepúlveda justifiait la conquête par la morale «naturelle» que violeraient les Indiens s’ils n’étaient pas sous la tutelle des Espagnols. Et la nécessité d’empêcher, même de force, leur cannibalisme et de sauver les futures victimes de leur pratique du sacrifice humain. La thèse de Sepúlveda s’appuyait sur ce qu’il appelait des arguments de raison et de droit naturel considérant que les sacrifices humains massifs et réguliers, l’anthropophagie et l’inceste justifient la conquête et l’évangélisation. Pour Las Casas, tous ces innombrables peuples d’Amérique sont divers et universels. Dieu les a créés simples, sans malveillance ni duplicité. Ils sont plus humbles, plus patients, plus pacifiques que quiconque au monde, d’une santé plus délicate, ni orgueilleux, ni ambitieux, ni cupides.
Une ressemblance pas trop fortuite
Après une année de débat, la controverse de Valladolid a fini sur un dénouement que Las Casa et Sepúlveda ont considéré comme une défaite mutuelle. La conclusion fut que les Indiens ont bien une âme et ne sont, donc, pas susceptibles d’être réduits en esclavage. Une conclusion nuisible aux affaires économiques des colons. Pour éviter la perte de la main-d’œuvre amérindienne bon marché, le pape indiqua qu’il encourageait l’utilisation des Africains, jugés moins humains que les Indiens. Devant les nouvelles protestations de Las Casas pour sauver les Africains, il s’est vu signifier que ce débat n’était pas à l’ordre du jour.
Toute ressemblance avec une histoire récente n’est pas fortuite. Elle signifie que les humains pourraient éviter tant de massacres et de crimes s’ils soignaient mieux leur amnésie historique. La Culture est la solution.