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Layla Skali : «Défigurer architecturalement ces régions conduirait à une deuxième mort»
Le Souverain a donné ses instructions pour la reconstruction des zones sinistrées, sur la base d’un cahier des charges respectueux des particularités et de l’architecture locale. Éclairages.
Spécialiste de l’architecture patrimoniale, puisqu’elle a notamment participé à la réhabilitation de la médina de Fès, Layla Skali nous livre son regard d’architecte sur le vaste chantier de reconstruction qui attend les régions touchées par le séisme. Interview.
Le Roi a précisé que la reconstruction doit se faire en respectant le patrimoine de la région et ses caractéristiques architecturales uniques. Que doit-on comprendre par là ?
En l’occurrence ici, on parle beaucoup de l’architecture vernaculaire. C’est une architecture faite de matériaux bio-sourcés. C’est l’écologie avant l’heure, dans le sens où on utilise des matériaux de cueillette, disponibles à proximité. Et on va façonner la maison en fonction des besoins que l’on a, en fonction de nos mœurs et coutumes et en fonction du climat. Va-t-on avoir une cuisine excentrée au lieu de vie ou au contraire la cuisine va permettre de chauffer le reste des pièces. En fait, le propre de l’architecture vernaculaire, ce sont les mœurs, les habitudes, l’adaptation à l’environnement qui vont suggérer et inspirer la fabrication et la réalisation des maisons.
Généralement, ces habitations-là permettent aux résidents de bénéficier d’une température ambiante tout au long de l’année dans des régions où le climat est extrême…
Ce sont là les vertus absolument extraordinaires de la terre. Pour l’instant dans tout ce que j’ai construit, je n’ai pas trouvé d’équivalent. La terre a quelque chose d’assez extraordinaire : elle a d’abord une faculté de filtrage hygrométrique, c’est-à-dire qu’il n’y a pas un sentiment d’humidité à l’intérieur d’une construction en terre et il y a de l’inertie.
Ce qui veut dire que quand il fait chaud durant la journée, la terre va cumuler cette chaleur pendant la journée dans ses murs et la nuit cela se rafraîchira. Petit à petit, la chaleur va être dissipée par échange thermique. Et c’est cela qui fait que l’on se sent si bien dans une architecture de terre parce qu’elle protège l’espace de vie de la surchauffe et elle va absorber et diffuser toute la chaleur qu’elle peut contenir lorsqu’il fait plus froid à l’intérieur. C’est un matériau assez magique qui équilibre par inertie, par déphasage.
Depuis le séisme, on entend des voix qui remettent en cause ce genre de constructions, les accusant d’être responsables des destructions dans la région d’Al Haouz. Partagez-vous ces avis ?
Je pense qu’on fait de grandes généralités avec très peu de diagnostics pointus et étayés. J’ai été à Amizmiz et ses alentours, et mon constat est tout autre. La plupart du temps, la majorité des constructions qui sont tombées sont au contraire des constructions en béton, mais qui n’ont pas respecté les normes parasismiques. C’est une architecture qui est sous-dimensionnée et qui a été littéralement fauchée. Si vous voyez les images, les chaussées sont fauchées, et la lourdeur des étages s’est écroulée sur le rez-de-chaussée.
Concernant les habitations en terre détruites par le séisme, on peut expliquer leur destruction par l’incompatibilité des matériaux utilisés. On voit par exemple des murs en terre et puis tout à coup une dalle en béton, mais qui n’adhère pas aux murs en terre. Il n’y a pas de tissage entre les deux matériaux. Les ajouts d’étages et de poids de manière anarchique ont alourdi la structure.
Ce qu’il faut savoir ensuite, c’est que même pour la structure vernaculaire, il y a eu une perte de savoir-faire. Les populations, pour certaines d’entre elles, ne savent plus comment faire pour maintenir et entretenir leurs habitations dans ces contrées froides et lointaines. On a du mal à trouver des matériaux pour assurer une étanchéité ni moderne ni traditionnelle de ces constructions. Donc, ce qu’il se passe, c’est qu’on rafistole les toitures à coups de plastique, etc. Et année après année, les constructions se fragilisent.
En tant qu’architecte, que préconisez-vous ?
Je pense qu’il y a des méthodes très faciles à appliquer. Il faut d’abord faire le diagnostic pointu de ce qu’on a comme patrimoine sur place. Il faut détruire tout ce qui est trop endommagé. Si on peut réhabiliter, on réhabilite dans ce cas. Il faut lutter contre la qualité médiocre et non pas contre telle ou telle méthode de construction.
Moi, je suis pour qu’on utilise des procédés à la fois traditionnels et modernes. Pour ma part, je construis en terre de manière très performante et moderne, et je peux vous assurer que ces constructions, quand elles sont bien faites, sont parfaitement parasismiques.
La méthode de construction que j’utilise est en pisé avec un coffrage métallique, avec de la compression pneumatique. Vous voyez, aujourd’hui on peut construire en terre de manière moderne. On a tous les avantages de la terre tout en évitant les risques que l’on a pu voir lors de cette catastrophe.
Pensez-vous que l’État a pris conscience de l’importance de construire des habitations en tenant compte des facteurs écologiques et durables ?
C’est vraiment le sentiment que j’ai eu en lisant le communiqué du Cabinet royal. J’ai trouvé que les indications étaient limpides, claires et clairvoyantes. Le communiqué du Cabinet royal fait état de 50.000 logements à reconstruire. Le Maroc
a-t-il suffisamment de bras, de savoir-faire et d’architectes pour relever ce défi ?
Je pense qu’on a suffisamment de compétences. Je pense que le défi va être lié à l’organisation. Je constate en ce moment que nous tous, architectes compris, voulons faire quelque chose. On se sent tous mobilisés. On a envie d’agir.
Est-ce que tous les architectes partagent votre vision de la nécessité de reconstruire selon une certaine vision durable et écologique ?
On aurait eu cette catastrophe il y a dix ans , la réponse aurait été non. On n’aurait pas eu cette conscience collective de cette nécessité-là. Maintenant, de manière générale, je constate, notamment à travers mes échanges avec mes confrères et consœurs, que cette conscience et ce besoin de ne pas défigurer ces régions conduiraient à une double peine quelque part. Une deuxième mort. Comme si toute cette mémoire de ce site, de ces hommes, n’avait jamais existé.
Parlons maintenant des logements d’urgence, qui devront abriter les sinistrés le temps que l’on construise leurs nouveaux logements. On entend beaucoup parler de conteneurs, de préfabriqués. Qu’en pensez-vous ?
Il faut noter que le conteneur en tant que tel est parasismique. Bien sûr, il faut, avant d’acheminer un conteneur à la montagne, faire une étude d’accessibilité, pour savoir comment l’acheminer et ensuite comment l’enlever ou le convertir, parce qu’il y a malgré tout possibilité de convertir ces conteneurs. Je pense que les besoins sont tellement énormes qu’il y aura probablement plusieurs réponses possibles à ces habitats d’urgence.
Peut-être que si on est dans un village, où le relief n’est pas trop accentué, qui n’est pas trop difficile d’accès, la solution conteneur pourrait fonctionner. Et dans d’autres cas, pas du tout, et à ce moment-là, accepter par exemple d’autres solutions.
