Culture
Animation, divertissement, événementiel ou action culturelle
La saison des festivals est un bon moment pour se poser la question d’à quoi servent-ils ? À l’animation locale d’un territoire, à promouvoir une ville, une région, le pays ? À montrer l’évolution d’une discipline artistique ? À équilibrer l’offre culturelle entre les régions et entre les saisons de l’année ? Quelques éléments d’analyse afin de se faire une idée soi-même.
Commençons par les définitions. Car «mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde», disait Albert Camus. Le flou qui entoure les mots entretient l’amalgame. Et l’on finit par ne plus faire de distinction entre un festival, un événement ou une manifestation culturelle.
Ça ressemble à de la culture
«Ça a la couleur de l’alcool, le goût de l’alcool, mais ce n’est pas de l’alcool», une ancienne publicité de la limonade «Canada Dry». La phrase s’appliquerait merveilleusement bien à de nombreux festivals et événements culturels de chez nous: ça a l’apparence d’une politique culturelle, ça ressemble à de l’action culturelle, mais elle ne l’est pas. Ce serait plutôt de l’animation, de l’événementiel ou du divertissement. Ce n’est pas dégradant en soi, tout existe dans la nature. Mais il est toujours préférable de mieux savoir de quoi parle-t-on afin d’éviter toute confusion néfaste à l’action.
Étant paranoïaque de formation, une question me vient d’emblée à propos de cette confusion. Serait-elle volontaire ou émane-t-elle «juste» d’incompétence ? Pour pousser encore plus dans la parano, ou bien serait-elle le résultat d’une recherche volontaire d’incompétence ? Procédé paradoxalement ingénieux quand on ne veut pas atteindre les objectifs «normaux» d’une politique culturelle. Mais alors pourquoi ?
Dissiper la confusion autour de la finalité
À quoi servent, donc, nos festivals? À animer, à divertir, à éveiller, à cultiver, à émanciper, à éduquer les sens, à provoquer l’éveil artistique, à présenter et rendre compte du niveau de la création artistique, marocaine ou/et internationale, etc. ?
Continuons. Sommes-nous dans des cultures populaires, des cultures de masse, des cultures d’élites…? Pourquoi faisons-nous des festivals? Par mimétisme, par besoin, par évolution naturelle… ? Quels sont les objectifs que leurs fondateurs et organisateurs leur assignent ? Partager des valeurs, former le citoyen, divertir le passant, montrer au monde que nous savons faire des festivals, fournir une scène à nos artistes, professionnaliser nos techniciens, aguerrir nos administrateurs, internationaliser nos stars, faire du soft power… ?
Sont-ils des festivals de «beaux arts» comme on disait au départ, ou des festivals d’animation locale, de promotion artistique, de tourisme et de communication…?
Les ingrédients de la recette
Quels impacts de la politique publique de la culture du ministère du même nom ou des politiques culturelles des villes, et maintenant des régions, essaient-ils d’atteindre ?
Un festival peut être utile à tout ce qui précède ou à rien de tout ça. La définition de ses objectifs et le dosage de ses ingrédients sont la recette de sa réussite. Qui dépend, d’abord, de la générosité de ses objectifs et de la sincérité de ses créateurs. Hannah Arendt avait déjà prédit que les œuvres s’adapteraient aux loisirs de masse et au divertissement, avec les dégâts collatéraux d’une conception événementielle de la culture. Nous y sommes ou presque. Au lieu d’une culture qui émancipe, nous concevons une politique culturelle événementielle.
Aimé Césaire, lui aussi, avait senti le mauvais mouvement venir : «Il y a deux manières de se perdre, par la ségrégation, murés dans le particulier, ou par la dilution dans l’universel.» La Culture est la Solution.