Influences
émigration des infirmiers : la faiblesse des salaires pointée du doigt
30.000 infirmiers sont actuellement en exercice, mais le pays a besoin de trois fois plus. Les pouvoirs renforcent la formation, alors que les professionnels misent sur des opportunités à l’étranger qui offre de meilleures conditions de travail.
Alors que le pays a lancé la réforme de son système de santé en vue de renforcer et d’améliorer l’offre des soins et de la prise en charge des patients, les ressources humaines du secteur, les infirmiers en particulier, quittent le pays. Leur émigration existe depuis plusieurs années, mais le phénomène prend de plus en plus d’ampleur durant ces quatre dernières années. Et pour cause, la crise sanitaire due à la Covid-19 a augmenté les besoins en infirmiers ou encore le vieillissement des populations et la propagation des maladies chroniques nécessitent de plus en plus d’aides-soignants. A travers le monde, le déficit en personnel de santé est estimé, selon l’Organisation mondiale de la Santé, à 6 millions de personnes.
Les opportunités offertes dans les pays étrangers ne peuvent qu’aggraver le déficit qu’enregistre le secteur au Maroc. Globalement, le pays souffre d’un important déficit estimé, selon le ministère de la Santé, à 97.000 cadres, médecins et infirmiers. Une problématique sur laquelle les pouvoirs publics planchent en vue de trouver des solutions. Ainsi, par exemple, pour les médecins, dont le déficit est de 32.000, le ministère de la Santé envisage de réduire la période du cursus de formation. Pour les infirmiers, il est prévu un programme de 3milliards de dirhams pour former un plus grand nombre à l’horizon 2030. Sachant qu’actuellement, les écoles étatiques forment annuellement 1.500 lauréats. Des mesures qui, selon les syndicats, ne résoudront pas le problème dans l’immédiat.
«Aujourd’hui, nous avons un déficit de 65.000 infirmiers et l’on est loin de la norme retenue par l’Organisation mondiale de la Santé qui est de 2,5 pour 1.000 habitants. Nous sommes à 1,6 au Maroc. Un ratio qui ne fait que s’aggraver avec les départs, on peut dire la fuite, des infirmiers qui se font de plus en plus importants», explique Mustapha Jaa, président du Syndicat indépendant des infirmiers. Pourquoi les infirmiers quittent le Maroc et vers quels pays se dirigent-ils ?
Conditions de travail
Depuis plusieurs années, les infirmiers partent travailler essentiellement dans les pays européens, comme l’Allemagne, et dans les pays du Golfe, mais actuellement d’autres pays sont demandeurs, notamment le Royaume-Uni qui envisage le recrutement de 5.000 infirmiers par an ou encore le Japon où un nouveau programme de visas a été mis en place afin de faciliter l’arrivée de 245.000 travailleurs étrangers dont 60.000 aides-soignants. Mais, selon les syndicats, c’est pour le Canada que les infirmiers optent le plus aujourd’hui. Un choix qui s’explique par le niveau de salaire servi dans ce pays.
«Les salaires là-bas varient entre 25.000 et 30.000 dirhams, ce qui est loin des 6.500 dirhams versés mensuellement aux infirmiers au Maroc», raconte Faouzi Aachache, infirmier installé au Québec depuis 8 ans. Un choix qu’il dit ne pas du tout regretter au vu des avantages et des conditions de travail. En effet, outre le salaire, les pays étrangers sont très prisés par les infirmiers et autres aides-soignants pour leurs avantages notamment pécuniaires et les opportunités d’évolution de carrière. Primes de risques substantielles et possibilités de poursuivre les études sont accordées permettant aux infirmiers de se spécialiser et de décrocher des postes de responsabilité.
Révision du statut
Sans compter, précise Faouzi Aachache, «qu’au Canada, par exemple, les autorités facilitent notre installation et notre intégration. Elles s’occupent du logement et de l’inscription des enfants à l’école. Et même certaines dépenses sont, au début, prises en charge».
Conditions de travail, rémunération, perspectives d‘évolution et sécurité de l’emploi, autant de raisons qui justifient l’actuel exode des infirmiers marocains vers l’étranger. «Nos revendications concernant ces divers points ont été depuis plusieurs années maintenant exposées aux pouvoirs publics qui ont pris certaines mesures qui restent cependant insuffisantes», dit Mustapha Jaa. En effet, l’exemple de la prime de risques est à citer. Celle-ci a été instaurée, il y a quelques années, au profit des médecins et des infirmiers, cependant elle est, selon les syndicats, «inéquitable et injuste.
Elle s’élève à 1.200 pour les infirmiers et à 5.000 dirhams pour les médecins. Pourquoi une telle différence alors que les risques encourus sont les mêmes ?». Par ailleurs, les infirmiers dénoncent la non-reconnaissance de leur travail contrairement à ce qui se pratique dans d’autres pays. En effet, en raison du déficit de médecins dans les hôpitaux, les infirmiers sont obligés de pratiquer certaines opérations comme par exemple les anesthésies ou encore les accouchements dont 80% sont réalisés dans les hôpitaux par des sages-femmes.
«Un travail pour lequel ils ne perçoivent aucune indemnité alors qu’à l’étranger des primes sont versées aux aides-soignants dans ces cas-là», déplore Faouzi Aachache. Outre les avantages financiers, les infirmiers réclament l’élaboration d’un statut puisque le texte régissant la profession date de 1963 et n’est donc plus adapté à la réalité actuelle d’exercice du métier. Ce dernier nécessite un encadrement et une organisation à travers la mise en place, à l’instar des médecins, d’un ordre national des infirmiers.
Pour les syndicats, pour remédier à la fuite des infirmiers, il faudra agir non pas seulement sur le volet formation en vue de résorber l’actuel déficit, mais surtout se conformer aux recommandations de l’Organisation mondiale de la Santé qui s’articulent autour de la réglementation de la profession, de la mise en place d’une politique pour la gestion du personnel de la santé, notamment une politique se souciant de l’égalité des genres, gérer de manière éthique les migrations du personnel médical et garantir la qualité et la sécurité des conditions de travail.
