Sécurité
Adnane Kaab : «La supériorité aérienne commence par la capacité à ne pas perdre ses moyens au sol»
Ancien officier supérieur des Forces Royales Air, diplômé en géopolitique et prospective de l’IRIS Sup (Paris), il est actuellement analyste en géopolitique et contributeur régulier à Border Security Report.
Les armées les mieux équipées d’Europe se sont retrouvées incapables d’intercepter des drones de quelques centaines d’euros survolant leurs bases militaires. Comment conçoit-on un dispositif anti-drones crédible et économiquement soutenable face à la menace de saturation par essaims ?
La défense anti-drones met en évidence une difficulté structurelle que beaucoup d’acteurs découvrent encore. On continue souvent à mobiliser des systèmes coûteux pour intercepter des menaces à très faible coût, ce qui crée un déséquilibre économique difficilement soutenable dans la durée. Le problème n’est pas tant technique que systémique.
Des incidents récents, observés sur plusieurs théâtres des opérations, avec des drones de faible valeur survolant ou contournant des bases pourtant bien protégées, illustrent cette limite. Certaines des défenses les plus coûteuses au monde sont aujourd’hui contournées par des systèmes parmi les plus simples.
Ce n’est pas une défaillance ponctuelle, mais le symptôme d’un modèle de défense conçu pour des menaces plus rares, plus visibles et plus coûteuses. Même des systèmes réputés performants deviennent inefficaces face à la saturation. Un système crédible ne peut plus reposer uniquement sur des moyens sophistiqués.
Il doit combiner plusieurs niveaux de réponse, intégrer des solutions à coût maîtrisé et surtout rester adaptable face à une menace qui évolue rapidement. La question centrale n’est pas d’intercepter chaque drone, mais de construire une défense capable de tenir dans la durée sans s’épuiser économiquement.
Ancien pilote de chasse, vous avez vécu la supériorité aérienne comme un dogme. Aujourd’hui, un F-16 à 80 millions de dollars peut être neutralisé au sol par un drone à 2.000 dollars. Comment les armées doivent-elles repenser l’équilibre entre plateformes conventionnelles coûteuses et capacités de drones plus nombreuses et plus adaptables ?
Le chasseur n’est pas obsolète, mais il est devenu vulnérable dans un environnement pour lequel il n’a pas été conçu pour opérer seul. Pendant des décennies, la supériorité aérienne a été pensée comme une capacité à imposer sa loi dans les airs.
Aujourd’hui, elle commence par la capacité à ne pas perdre ses moyens au sol. Le véritable risque n’est pas d’investir dans des plateformes avancées, mais de le faire sans adapter l’ensemble du système qui les entoure. Un avion de combat non intégré dans un dispositif de protection devient une cible, quelle que soit sa performance en vol.
L’enjeu n’est donc pas de remplacer les systèmes existants, mais de repenser leur environnement. Cela implique un équilibre plus fin entre capacités de haute valeur et moyens plus simples, plus nombreux et plus adaptables. La puissance ne se mesure plus à ce que l’on possède, mais à ce que l’on est capable de préserver et de régénérer.