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Diplomatie

Maroc-États Unis, le stratégique et le conjoncturel

L’appui américain au Royaume, un allié stratégique, aurait-il perdu de sa vigueur ?
La question se pose au moment où les attentes du Maroc tardent à se concrétiser. Tout récemment, la donne a commencé à changer.

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En avril 2016, le Roi affirmait, dans un discours prononcé devant le Sommet Maroc-Pays du Golfe, à Riyad, que «le Maroc a toujours coordonné, au sujet du conflit artificiel suscité autour de son intégrité territoriale, avec ses amis traditionnels, comme les États-Unis d’Amérique, la France et l’Espagne, et avec ses frères arabes, notamment les pays du Golfe, et africains, comme le Sénégal, la Guinée, la Côte d’Ivoire et le Gabon». Mais, poursuit le Souverain, «le problème reste posé avec les responsables des administrations qui changent en permanence dans certains de ces pays».

Par conséquent, «à chaque changement, il faut déployer de grands efforts pour informer ces responsables du dossier du Sahara marocain, de toutes ses dimensions et de ses véritables dessous (…)». L’allusion, et tout le monde en convient, est faite principalement aux États-Unis dont l’Administration change, sauf cas rares, toutes les quatre années. Si aujourd’hui nous ne sommes plus exactement dans cette situation, surtout depuis la proclamation, le 10 décembre 2020, par le président américain de la marocanité du Sahara, la nouvelle Administration n’en entretient pas moins une certaine ambiguïté sur la question.

Il faut dire que depuis l’avènement de l’Administration Biden, les États-Unis n’ont jamais raté une occasion pour souligner que rien n’a changé dans leur position sur le Sahara. Sans toutefois ajouter plus de détails. Seulement, aime-t-on à dire, c’est la manière qui change. Alors que le président Trump y est allé franco, décrétant la reconnaissance de la souveraineté pleine et entière du Maroc sur le Sahara, ses successeurs démocrates s’emploient à donner un énergique coup de pouce aux instances onusiennes pour servir la même finalité, à savoir clore définitivement ce dossier.

C’est ce qui explique sans doute la fréquence des voyages du sous-secrétaire d’État adjoint, Joshua Harris, le «Monsieur Sahara» de l’Administration Biden en Algérie, l’entretien-fleuve qu’il a accordé le 9 décembre dernier aux médias de ce pays et que l’ambassade s’est empressée de publier in extenso. Entretien dans lequel il a d’ailleurs clairement exprimé les attentes des États-Unis sur le sujet. Il est clair que pour les USA, il est urgent que ce dossier soit définitivement clos pour passer à autre chose. Ce que l’on peut percevoir également dans la nature des allers-retours entre Washington, Alger et Rabat du responsable américain.

Solidité et continuité
Au moment où ce dernier traite exclusivement de l’affaire du Sahara avec les responsables algériens, au Maroc, il aborde la sécurité régionale. Un terme qui englobe un territoire aussi vaste que le Sahel et l’Afrique de l’Ouest qu’il faut assainir et libérer des mouvements terroristes, extrémistes et séparatistes, pour en faire ensuite un espace géopolitique en croissance et un couloir d’échanges mondiaux de matières premières, les métaux précieux rares et stratégiques et les richesses énergétiques, principalement le gaz. C’est qu’en plus de son ancrage économique dans les domaines aussi stratégiques que les banques, les télécoms, l’alimentation et les infrastructures, le Royaume entretient également des relations très étroites et très denses avec les régimes en place, quelle que soit leur nature, civile ou militaire. Et c’est là l’une des multiples raisons pour lesquelles les États-Unis tiennent à la solidité et à la continuité de leur partenariat stratégique avec le Maroc.
Le Maroc-africain est une perspective qui séduit auprès des décideurs américains. Son initiative Afrique atlantique, ou encore sa récente offre de fournir un accès à l’Atlantique pour les pays du Sahel, sans oublier le projet d’intégration régionale autour du gazoduc Nigéria-Maroc, sont autant d’éléments qui renforcent la position géostratégique et l’ascendance régionale du Royaume auprès des faiseurs de politiques extérieures et de stratégies à long terme à Washington.

C’est cette proximité géographique et géoéconomique – à la fois ouverte sur la Méditerranée, notamment à travers son accord d’association avec l’UE, sur le Moyen-Orient et ses accords et liens stratégiques avec les pays du Golfe, sur l’Atlantique, particulièrement à travers son partenariat stratégique avec le Brésil, ou encore sur l’Afrique grâce à un foisonnement d’accords bilatéraux, la Zlecaf, les initiatives régionales… – qui fait que le Royaume est proche des zones d’intérêt économique vital pour les États-Unis. Selon plusieurs analystes, ce rôle économique croissant du Maroc, notamment dans sa dimension Sud-Sud, est en passe de devenir un facteur structurel du développement régional et une facette plus importante de l’intérêt américain pour le Maroc et pour sa coopération avec lui. Le rôle croissant du Royaume en Afrique surtout ouvre de nouvelles voies à la coopération américano-marocaine, depuis les coentreprises commerciales jusqu’aux travaux sur les corridors de développement régional. Mais au-delà de l’intérêt économique, qui est très important, l’émergence du Maroc en tant qu’acteur régional clé en fait un point de mire pour les puissances mondiales. Ce qui est un atout qu’il sait parfaitement manier.

Diversification et ouverture
Il faut le dire, le contexte matériel dans lequel le Souverain a prononcé le discours de 2016 est peut-être révolu, mais l’esprit de ce discours est toujours là. L’insistance de l’Administration Biden pour nuancer la décision américaine sur le Sahara, sans pour autant revenir dessus, afin de préserver ses intérêts avec l’Algérie, est de nature à lever quelques suspicions, sinon des interrogations du côté marocain. C’est qu’après trois ans aux affaires, l’Administration américaine n’a pas complètement répondu aux attentes nourries par le Maroc au moment de la conclusion de l’accord tripartite.

Le projet du consulat américain à Dakhla qui, tout le monde en convient, nécessite du temps pour être mis sur pied n’a cependant pas bougé d’un iota. Plus encore. De l’avis de David Schenker, ex-secrétaire d’État adjoint aux Affaires du Proche-Orient et actuel chercheur principal au Washington Institute for Near East Policy, «bien que l’Administration Biden ait approuvé l’accord de paix entre Israël et le Maroc, elle s’est montrée ambivalente, voire hostile, à l’égard de la reconnaissance de la souveraineté par l’Administration Trump. En effet, peu après l’investiture, l’équipe Biden a annoncé qu’elle procéderait à un examen de la politique américaine concernant le Sahara occidental, faisant planer le spectre d’un éventuel retour sur cette décision. Depuis lors, l’Administration n’a ni réaffirmé officiellement cette reconnaissance ni décidé d’ouvrir un consulat».
Bref, en attendant l’arrivée aux affaires d’une nouvelle Administration au terme de l’année électorale qui vient tout juste de commencer, le Royaume continue sur la même stratégie en termes de relations internationales. Rabat, observe-t-on, qui a déjà eu la sage idée de diversifier ses partenaires étrangers, continue sur cette même lignée «dans un contexte de scepticisme régional croissant quant à la fiabilité de Washington», tout en tirant profit de la forte poussée de la Chine et de la Russie en Afrique. Ainsi, au cours de l’année dernière, une demi-douzaine d’entreprises chinoises, avec des partenaires européens et sud-coréens, ont annoncé de nouveaux investissements dans le Royaume, dans le domaine très stratégique des batteries électriques. Et il s’agit de mettre en place toute la filière depuis le traitement des matières premières jusqu’à la fabrication des batteries en passant par les matériaux cathodiques et les autres composants.

Les batteries, personne ne l’ignore, sont un élément essentiel de l’industrie en plein essor des véhicules électriques. Une année plus tôt, en janvier 2022, le Maroc devenait le premier pays d’Afrique du Nord à signer un accord avec l’initiative chinoise «La Ceinture et la Route». Ce qui fait dire à certains analystes que les États-Unis doivent réaffirmer leur soutien au Maroc «en augmentant les investissements dans le secteur technologique, en établissant des partenariats politiques et en continuant à soutenir les opérations antiterroristes au Maroc». Dans le cas contraire, poursuit-on, «le Maroc se tournera vers la Chine et le gouvernement chinois utilisera le Maroc comme point de départ de l’influence chinoise en Afrique du Nord et de l’Ouest».

Partant de là, «les États-Unis peuvent également faire appel à leurs partenaires européens pour soutenir les investissements des entreprises technologiques occidentales au Maroc». Il est dans l’intérêt des pays occidentaux, souligne-t-on, de minimiser l’influence chinoise dans cette région. Cela dit, en 2022 également, mais en octobre, le Maroc avait signé un protocole d’accord sur la coopération nucléaire pacifique avec la société publique russe Rosatom. Moscou s’est dit à plusieurs reprises ouvert à une coopération plus large, qui dépasse le domaine des énergies, y compris fossiles, avec le Maroc. Le dernier Forum arabo-russe, qui s’est tenu le 20 décembre à Marrakech, est à prendre en compte dans ce contexte, surtout qu’une réunion de haut niveau a été annoncée immédiatement après et devrait avoir lieu au début de cette année. Pour la Chine comme pour la Russie, le Royaume est un élément clé dans leur stratégie africaine, et même au-delà.

Exemple et crédibilité
Ce qui fait que, de l’avis même de certains analystes et anciens responsables américains, l’Administration Biden a tout intérêt à donner un quelconque motif de désillusion au Maroc. Et elle ne pourra certainement plus continuer à jouer la carte temps. Une chose est sûre, soutient l’ancien secrétaire d’État adjoint, un retour sur la reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara «serait dévastateur».
Non seulement, poursuit l’ancien responsable sous l’Administration Trump, «cela porterait atteinte aux relations bilatérales avec le Maroc, mais cela exacerberait le déficit de crédibilité déjà grave de Washington auprès de ses autres alliés du Moyen-Orient». Au minimum, «cela affaiblirait davantage la confiance de Riyad envers Washington à un moment où le Royaume chercherait des garanties de sécurité américaines comme condition à la paix saoudienne avec Israël».

Aujourd’hui, conclut-il, «l’engagement de Washington envers ses alliés au Moyen-Orient est suspect, et ce scepticisme engendre une épidémie de couverture stratégique avec la Chine, la Russie et l’Iran. Dans ce contexte, le suivi par les États-Unis des engagements pris envers le Sahara occidental auprès de l’un des alliés les plus anciens et les plus proches de Washington est surveillé de près».

Il faut dire qu’à une année de la fin du mandat de Biden, la crise au Moyen-Orient avec la reprise des hostilités, depuis le 7 octobre, à Gaza, a complètement changé la donne. Ce qui explique sans doute la teneur des propos tenus à Alger de «Monsieur Sahara» dans l’Administration actuelle, Joshua Harris. Plus encore, et ce sont certains médias israéliens qui ont évoqué cette éventualité en premier, selon certains analystes, «les responsables américains doivent garder à l’esprit que les relations diplomatiques du Maroc avec Israël pourraient contribuer aux efforts humanitaires et de reconstruction à Gaza après la guerre».
Toutefois, estime-t-on, en l’absence d’un soutien constant des États-Unis et d’une vision solide d’un processus de paix israélo-palestinien, «Rabat aura du mal à s’engager dans des initiatives menées par les États-Unis à Gaza». Du coup, le Royaume prend une réelle importance dans les intérêts stratégiques plus larges des États-Unis dans toute la région. Ceci explique-t-il la pression américaine, qui se fait plus pesante depuis quelques mois, sur l’Algérie, pour en finir avec le problème du Sahara ?


Sahara, une solution au forceps ?
C’est le ministre des Affaires étrangères algérien qui l’a affirmé, fin décembre, sur l’écran d’«Al Jazeera». Les États-Unis n’ont jamais été aussi déterminés à trouver une solution au conflit du Sahara que depuis septembre de l’année dernière. Le chef de la diplomatie du régime algérien ne fait que confirmer la teneur de l’interview accordée, cette fois, par le sous-secrétaire d’État adjoint, Joshua Harris, début décembre, aux médias de ce pays. Ce dernier a été on ne peut plus clair : «Les États-Unis souhaitent une solution politique durable et digne au Sahara occidental».

Pour ce faire, «nous envisageons sérieusement d’utiliser notre influence pour permettre le succès du processus politique de l’ONU», poursuit le responsable américain. Ce dernier n’a pas manqué de rappeler que «le Conseil de sécurité de l’ONU est clair sur le fait que le processus doit refléter un esprit de réalisme et de compromis quant à la situation actuelle sur le terrain». Cela tout en insistant sur le fait que «les États-Unis considèrent la proposition d’autonomie du Maroc comme sérieuse, crédible et réaliste».
Entre autres éléments, on retiendra dans les propos du responsable américain plusieurs indices qui reviennent dans toutes les déclarations de ses collègues. Mais ce qui retient le plus l’attention, c’est lorsqu’il a évoqué un processus des Nations unies qui permette aux «personnes vivant au Sahara occidental de réfléchir à un apport significatif concernant leur avenir». C’est un détail important lorsqu’on sait que si jusque-là l’Algérie s’oppose à toute tentative de recensement des habitants des camps de Tindouf, c’est justement parce qu’une écrasante majorité vient d’ailleurs.
Cela dit, la démarche américaine vient en appui à l’Envoyé personnel De Mistura, dont «il est très urgent de permettre» à sa mission de «progresser sans plus tarder». Ce qui laisse entendre que l’Envoyé personnel du SG de l’ONU n’est finalement qu’un facilitateur, tout comme les autres envoyés personnels avant lui et que c’est au niveau du Conseil de sécurité que tout se décide. Selon des observateurs, l’Administration Biden essaiera d’obtenir, coûte que coûte, une solution définitive, en ayant présent à l’esprit un deadline. À savoir la prochaine réunion du Conseil de sécurité, qui se tiendra à la fin d’octobre 2024. Soit peu avant les élections présidentielles américaines.

 


Armement, le Maroc partenaire privilégié
Il y a près d’un mois, le président Biden a promulgué la loi de politique de défense américaine (National Defense Authorization Act, NDAA) pour l’année 2024. C’est pour ainsi dire une véritable Loi de finances de la Défense américaine. Dans cette loi, et pour la deuxième année, l’aide militaire accordée au Maroc n’est soumise à aucune condition. Il faut dire qu’ils sont révolus les temps où ce texte comportait des restrictions imposées par le naguère puissant président de la commission des armées, James Inhofe, qui incarnait les intérêts de l’Algérie à Washington et défendait donc les positions du Polisario. Cela au point d’avoir tenté d’inclure un amendement au projet du budget du Pentagone afin de limiter le soutien américain à l’exercice conjoint «African Lion».

Lequel exercice en est d’ailleurs cette année 2024 à son vingtième anniversaire. Ce qui a commencé comme un exercice bilatéral entre les Marines américains et l’armée marocaine s’est développé au fil des années pour inclure trois pays hôtes africains supplémentaires, de multiples partenaires et alliés africains et européens, ainsi que l’ensemble des forces conjointes américaines.
«African Lion», le premier exercice annuel conjoint du Commandement américain pour l’Afrique, sera organisé par le Maroc, le Ghana, le Sénégal et la Tunisie, de mai à juin 2024. Chaque année, plus de 10.000 participants de 20 pays et de l’OTAN s’entraînent ensemble en mettant l’accent sur l’amélioration de l’interopérabilité avec les forces des pays africains partenaires. C’est le symbole de la coopération militaire entre le Maroc et les États-Unis.

Laquelle coopération s’est d’ailleurs caractérisée cette année par des annonces stratégiques, notamment l’installation d’une unité de maintenance des avions militaires au Royaume et surtout l’annonce, en avril de l’année dernière, de l’approbation par le Département d’État de la vente du système de défense aérienne Himars. Un tournant en matière d’armement, puisque le nombre des États qui disposent de ce système est très limité.

Ce projet de vente soutiendra la politique étrangère et la sécurité nationale des États-Unis en contribuant à améliorer la sécurité d’un allié majeur non membre de l’OTAN qui continue d’être une force importante pour la stabilité politique et le progrès économique en Afrique du Nord, a notamment relevé le Département d’État. La vente proposée améliorera la capacité du Maroc à faire face aux menaces actuelles et futures et contribuera à la capacité du Maroc à détecter les menaces et à contrôler ses frontières, contribuant ainsi au maintien de la stabilité et de la sécurité régionales. Évidemment, le Maroc a passé des contrats d’armement qui portent sur différents types d’armes au profit des armées de terre, de l’air et de la Marine royale. Et ce dans le cadre du programme de rénovation de l’armement des FAR.