Diplomatie
En Couv’. Maroc-France: Comment se dessine le nouveau partenariat
Il aura suffi de peu de temps pour que la France redécouvre un nouveau Maroc. Ses attentes ont changé, ses paramètres d’investissement et de coopération économique et commerciale ont été revus. Saura-t-elle répondre à ses nouvelles exigences ?
Depuis le 26 février, date de la visite dans notre pays du ministre français des Affaires étrangères, les événements se sont accélérés. Samedi 11 mai, le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, a eu un entretien téléphonique avec son homologue français, Stéphane Séjourné. Cet entretien, apprend-on auprès du département des Affaires étrangères, «a porté sur la dynamique bilatérale positive, ainsi que sur les questions régionales et internationales». Le lendemain, une délégation de 7 parlementaires marocains s’est rendue à Paris. Conduite par le conseiller Mohamed Zidouh, président du groupe d’amitié Maroc-France, la délégation a été reçue, lundi 13 mai, au Sénat français, avant de s’entretenir successivement avec Christian Cambon, président de la Commission des Affaires étrangères du Sénat, et Gérard Larcher, président du Sénat. Les membres du groupe d’amitié Maroc-France devraient, selon l’agenda de la visite, être également reçus par plusieurs ministres français. C’est à ne plus s’y méprendre, les relations entre les deux pays reprennent progressivement leur cours normal, celui d’avant la décision du président français de tout miser sur l’Algérie. Pari perdu d’ailleurs, et sur toute la ligne. Évidemment il s’agit là des relations politiques, puisque celles humaines, bien qu’elles aient été lourdement affectées par le fâcheux épisode des visas, une autre décision aujourd’hui regrettée partout dans les sphères du pouvoir en France, n’ont pour ainsi dire jamais été interrompues. On peut en dire autant sur les rapports entre les entreprises des deux pays. Le secteur privé français a continué à faire confiance au Maroc et à y investir. De leur côté, certaines entreprises marocaines ont tenté l’expérience française, investissant aussi bien dans le service client, la grande distribution ou, tout récemment, l’industrie pharmaceutique et l’enseignement, ou encore l’industrie électrique, l’immobilier et le secteur bancaire. La liste n’est pas exhaustive.
Le Maroc, soit dit en passant, est devenu, selon les statistiques de 2022, le premier investisseur africain et le premier créateur d’emploi, également africain, en France. De son côté, la France est le premier investisseur étranger au Maroc, mais en stock, nuance, avec un engagement marqué dans les secteurs industriels et des services. En termes de flux, elle est devancée par les États-Unis et risque de l’être aussi très bientôt par la Chine, mais surtout par les Émirats arabes unis.
L’économie d’abord
On comprend dès lors pourquoi les acteurs privés français tiennent tant à faire partie de cet «élan d’opportunités économiques et sociales» au point de mobiliser une centaine de chefs d’entreprise français qui ont participé au Forum d’affaires maroco-français organisé le 26 avril dernier. L’événement a réuni plus de 300 entreprises des deux côtés. La France ne cache pas ses ambitions. Le déplacement de Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, à la tête de cette délégation du Medef «permettra de poser les jalons de la nouvelle feuille de route économique franco-marocaine, aussi bien avec les autorités marocaines qu’avec la communauté d’affaires lors du Forum Maroc-France du 26 avril pensé comme la contribution du secteur privé à cette feuille de route», apprend-on auprès de son département.
Ces entreprises, rappelons-le, représentent différents secteurs (l’agriculture et l’agroalimentaire, l’énergie et décarbonation, la ville durable) ou liées à la Coupe du monde 2030. Ce sont des secteurs porteurs et dans lesquels le Royaume entend non seulement garantir sa souveraineté alimentaire et énergétique dans ce cas, mais aussi servir de tête de pont pour l’Afrique et d’acteur d’intégration dans la région de l’Afrique de l’Ouest et bien au-delà. C’est que le Maroc a pris pleinement conscience du rôle capital qu’il est appelé à jouer aussi bien au niveau de la région de l’Afrique de l’Ouest et du Sahel qu’à l’échelle de toute la rive atlantique du continent.
Le point d’inflexion
Depuis Covid, même un peu avant, beaucoup de choses ont changé. Le Maroc en a pris conscience et agit en conséquence. L’un des changements les plus importants est sans doute en rapport avec sa nouvelle vision de ses projets de développement, y compris ceux structurants, qui nécessitent la mobilisation de gros investissements. Pour le Royaume, le financement de ses projets n’est plus vraiment son premier souci. Si par le passé, ce facteur était déterminant dans l’attribution des marchés publics, donc le soumissionnaire qui sera retenu est celui qui saura d’abord trouver un financement, ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, le souci principal dans pareille situation est le transfert de technologie. Nous en avons pour exemple le marché de la future LGV et de l’extension du réseau ferroviaire en général, l’attribution de ces marchés est conditionnée de plus à (par) la mise en place d’un écosystème ferroviaire, et donc de transfert de technologie. Les investissements chinois, mais aussi sud-coréens, dans le domaine des batteries pour EV obéissent à cette même logique. Idem pour l’environnement industriel lié à l’hydrogène vert ou encore pour l’industrie de l’armement. Le Maroc n’est plus dans une logique de délocalisation, à la faveur de faibles coûts de production, notamment la main-d’œuvre, mais dans une perspective de co-industrialisation. La multitude et la diversité de ses partenariats ainsi que son positionnement géostratégique le prédisposent à devenir une plateforme industrielle incontournable, sans doute la plus importante en Afrique. Du coup, on comprend la portée de cette phrase lancée par le président du Medef, le 26 avril dernier à Rabat : «Le secteur privé français sera au rendez-vous et prendra, pour autant qu’on la lui laisse, toute sa part dans ces projets». Le président du Medef, Patrick Martin, venait de rappeler, devant Bruno Le Maire, lors de ce Forum d’affaires maroco-français, la décision du gouvernement français de financer les investissements dans les provinces du sud du Maroc.
Sahara, la porte d’entrée
La France le sait, le Sahara est la porte d’entrée, au sens figuré comme sens propre, de l’investissement dans le Royaume. «Dakhla Gateway to Africa», n’est pas qu’un simple projet programmé dans la région. Ce sera, une fois le port Dakhla Atlantique livré, en 2029, le point de connexion à la fois avec la zone du Sahel et la région de l’Afrique de l’Ouest, où la France est aujourd’hui politiquement mais aussi économiquement en perte d’influence.
C’est sans doute pour cette raison, et la confirmation en a été faite à nouveau, que Paris souhaite passer à l’étape supérieure avec une feuille de route étalée sur une trentaine d’années, et centrée sur les secteurs économiques du futur. Pour l’heure, la France entend déjà consolider sa coopération avec le Royaume en matière d’énergie verte et de mobilité ferroviaire notamment, deux secteurs cités par le ministre Bruno Le Maire. Ce dernier estime d’ailleurs que le Maroc a de gros besoins d’investissements dans ces secteurs clés, ainsi qu’au niveau des infrastructures, dans la perspective de la Coupe du monde de football en 2030, qu’il coorganise avec l’Espagne et le Portugal. C’est un marché estimé à plus d’une centaine de milliards de dirhams qui intéresse également beaucoup de monde. 
Plusieurs pays ont, en effet, déjà offert d’accompagner le Royaume dans ce dernier chantier, à leur tête les États-Unis et le Royaume-Uni, entre autres. Cela au moment où, selon les termes du partenariat stratégique objet de la déclaration conjointe signée en décembre, les Émirats arabes unis sont partants pour le financement d’une multitude de projets d’infrastructure, d’industrie, de production et de transport d’énergie et, en général, de développement économique et social. C’est une nouvelle génération d’investissements multisectoriels adossée à des Fonds souverains, qui comptent parmi les plus puissants dans le monde. Cela étant, un mois après la signature de cette déclaration conjointe, le Maroc a officiellement rejoint le «partenariat industriel pour la croissance économique durable» qui réunit plusieurs pays arabes influents dans la région du Moyen-Orient, à savoir les Émirats arabes unis, la Jordanie, l’Égypte et le Bahreïn.
vers la co-production…
Cela dit, le Maroc comme la France font face aux mêmes défis : sécurisation des chaînes de valeur, décarbonation, transition numérique… Bref, les deux pays sont en quête d’un partenariat nouvelle génération que la France (Paris) souhaite étaler sur les trente années à venir. Les deux pays ont tout pour le réussir, pourvu que la volonté politique y soit.
Le Royaume est devenu au fil du temps une base arrière pour l’industrie française, alors que Rabat a mis l’accent ces dernières années sur la production «made in Maroc», notamment dans l’aéronautique et l’automobile, une aubaine pour les fleurons Renault, Stellantis ou encore Safran. L’automobile est sans doute l’exemple le plus parfait de ce nouveau modèle de co-industrialisation. L’exemple le plus cité dans le domaine est la petite voiture électrique AMI, conçue au Maroc par des ingénieurs et concepteurs marocains qui travaillent pour la plateforme R&D de Stellantis et fabriquée dans l’usine de Kénitra pour être commercialisée en Europe, le même modèle sous trois enseignes, Citroën pour AMI, Opel pour Rocks-e et Fiat pour Topolino, tous les modèles sortis de la chaîne à Kénitra. C’est ce modèle que le Royaume souhaite dupliquer dans d’autres domaines, dans l’industrie ferroviaire, l’aéronautique, l’industrie numérique et l’IA, les énergies renouvelables…, et même dans l’industrie militaire. Bref, sans avoir la prétention de les lister tous et au risque de se répéter, les secteurs prometteurs pourraient inclure notamment l’industrie navale, l’industrie pharmaceutique, l’agroalimentaire, les produits de la pêche, le secteur de la santé et l’économie des seniors, la science des données et l’intelligence artificielle, les énergies décarbonées et la mobilité durable, ainsi que la robotique industrielle et le numérique.
Il faut dire que, comme le souligne l’économiste spécialisé dans les relations économiques entre les deux pays, Abdelghani Youmni, «le Maroc a initié d’importantes réformes dans son modèle de développement, en le recentrant sur les exportations et l’investissement privé». Et «grâce à sa stabilité macroéconomique, caractérisée par une faible inflation, un niveau d’endettement gérable et une fiscalité favorable à la durabilité, le Maroc se positionne comme un partenaire idéal pour les relocalisations axées sur une faible empreinte carbone et la proximité». En la matière, le Royaume dispose déjà d’une longueur d’avance.
Les échanges commerciaux au beau fixe
Les échanges entre le Maroc et la France ont atteint 14,1 milliards d’euros en 2023, soit leur record historique (+5% en 2023 après +25% en 2022). Le commerce entre le Maroc et la France représente le double de ce qu’il était en 2015, rapporte la même source. Il est aujourd’hui à l’avantage du Maroc avec un excédent de 687 millions d’euros. Les exportations du Maroc vers la France sont en hausse de 6,3%, à 7,4 milliards d’euros, contre +3,4%, à 6,7 milliards d’euros pour les importations françaises. Vu de France, le Maroc conserve son rang de premier partenaire commercial en Afrique.
Parmi les exportations du Maroc vers la France, plusieurs produits affichent une bonne dynamique. On notera une progression de 16% des produits agricoles et de 5% des matériels de transport (surtout automobiles). Il faut dire que l’automobile est le premier poste d’exportation du Maroc dans le monde et représente 43% des ventes à destination de la France. Par ailleurs, dans les exportations de la France vers le Maroc, une hausse de 58% a été observée pour les matériels de transport et de 6% sur la chimie-parachimie.
En 2022, les exportations françaises vers le Maroc ont connu un redressement notable. Il s’explique essentiellement par la très forte croissance des importations de France (+39,9%, contre +12,1% pour les exportations) tirées par les ventes de céréales et de blé. Les conséquences de la guerre en Ukraine ont contraint le Royaume à reconfigurer ses chaînes d’approvisionnement en favorisant les producteurs français : les produits agricoles représentent ainsi 20,5% de nos importations de France (+310% à 1,3 milliard d’euros). La part de marché française dans les importations de blé tendre est passée de 30% en 2021 à 50% en 2022.