Diplomatie
Union africaine : Les enjeux de la vice-présidence briguée par le Maroc
Le Royaume est candidat à la vice-présidence de la Commission de l’UA pour un mandat de quatre ans. Un poste stratégique et une opportunité pour renforcer son positionnement au sein de l’Institution. En voici quelques enjeux.
En août 2024, le Maroc avait annoncé qu’il se portait candidat au poste de vice-président de la Commission de l’UA. Les élections ont lieu, dans le cadre du renouvellement des instances de l’organisation panafricaine, lors du 38ᵉ Sommet de l’UA, les 15 et 16 février à Addis-Abeba.
La candidate marocaine, Latifa Akharbach n’était pas étrangère aux arcanes de la diplomatie internationale. Ancienne ambassadrice, elle a également été secrétaire d’État aux Affaires étrangères, avant d’être portée à la présidence de la HACA. Elle affronte, entre autres, l’Égyptienne Hanan Morsy et surtout l’Algérienne Selma Malika Haddadi.
D’après plusieurs observateurs, le Royaume a présenté le profil le plus solide pour le poste. Et de loin. N’empêche, à en croire les prévisions, le poste se joue entre le Maroc et l’Algérie. Une nouvelle confrontation entre les deux voisins avec comme toile de fond le Sahara marocain que l’Algérie convoite de plus en plus ouvertement.
Une bataille avec laquelle la diplomatie marocaine, toujours fidèle à sa démarche proactive et son principe de win-win, s’est naturellement bien préparée. C’est sans doute dans ce cadre qu’entre cette discrète tournée africaine du duo Nasser Bourita-Yassine Mansouri qui les a conduits dans plusieurs pays, notamment le Sénégal, le Cap-Vert, la Mauritanie et la République démocratique du Congo (RDC), le Congo, le Rwanda et l’Angola.
Des pays où ils ont, d’ailleurs, été reçus au plus haut niveau de l’État. Ces rencontres ont été rapportées pour la plupart par les médias et les canaux de communication officiels des pays visités. La vice-présidence tournante de l’UA, pour rappel, se jouera entre les pays de l’Afrique du Nord, alors que la présidence reviendra à un pays de l’Afrique de l’Est.
De quoi parlons-nous au juste ? Statutairement, le vice-président de la Commission de l’UA assiste le président dans l’exercice de ses fonctions afin de garantir le bon fonctionnement de la Commission. Il est également chargé de l’administration et des finances. Il assure l’intérim du président en son absence.
Le vice-président est élu par la Conférence pour un mandat de quatre ans, renouvelable une fois. L’élection se fait par vote secret et à la majorité des deux tiers des États membres ayant le droit de vote. Voilà pour le poste.
Consolider les acquis
Maintenant, en quoi est-il si important pour le Maroc qui a déjà été élu membre du Conseil de paix et de sécurité (CPS) pour un mandat de trois ans (2022-2025) et dont il a assuré la présidence tournante à plusieurs reprises ?
La plupart des analystes pourront répondre qu’il est évident que le fait d’occuper le siège de vice-président permettrait au Maroc de peser sur les décisions de l’UA, notamment en matière de paix, de sécurité et de développement économique. Au fond, ce poste symbolise aussi la pleine réintégration du Maroc dans les instances africaines après son retour à l’UA en 2017, après 33 ans d’absence.
Autre évidence, en se portant candidat au poste de numéro deux de la Commission de l’UA, le Maroc cherche à limiter l’influence de l’Algérie et de ses alliés, qui soutiennent encore le Polisario, en s’impliquant activement dans les structures décisionnelles de l’Union.
Bien plus, le Royaume pourrait même tirer avantage de cette position pour rallier davantage de soutiens à son plan d’autonomie sous souveraineté marocaine. Ce serait, en effet, une tribune pour contrer les actions hostiles au sein de l’UA et consolider les reconnaissances de sa souveraineté sur le territoire, notamment auprès des États encore indécis.
De toutes les manières, une dynamique a été lancée en ce sens au sein même de l’UA ces dernières années. Rappelons que le processus d’exclusion de la pseudo «Rasd» de l’Union africaine a été effectivement initié en janvier 2023. Le “Livre Blanc» élaboré par les signataires de l’«Appel de Tanger», lancé en 2022, en constitue la feuille de route.
Le document enclenche, ainsi, le processus d’exclusion de cette entité fantoche porté par plus de 30 États africains. Ce n’est donc qu’une question de temps. La question étant ainsi sur la voie d’être réglée, pour le Royaume les nouveaux challenges sont ailleurs et ils renvoient à la paix, la stabilité, l’intégration régionale, le développement et la prospérité du continent.
Le Maroc, membre du Conseil de paix et de sécurité de l’UA, abrite le Bureau des Nations unies contre le terrorisme et membre de la Coalition internationale contre Daech et du Forum mondial de lutte contre le terrorisme (GCTF). Cette expérience sur le plan institutionnel et international, couplée à une expertise interne qui en fait un modèle reconnu dans la lutte antiterroriste, le prédispose tout naturellement à entreprendre et promouvoir, une fois porté à la vice-présidence de l’UA, des initiatives panafricaines dans ce domaine.
Cela d’autant plus que le Maroc propose déjà des solutions qui ont fait leurs preuves ailleurs pour lutter contre l’instabilité régionale, principalement au Sahel.
L’idée de réactivation du G5, et même son extension au Royaume et au Sénégal en plus des cinq pays membres de l’initiative que sont les quatre pays de la région du Sahel et la Mauritanie pour en faire un G7, fait progressivement son chemin. D’autant qu’elle cadre parfaitement avec l’Initiative Atlantique pour le Sahel lancée par le Royaume tout comme celle de l’Afrique Atlantique.
Montée en gamme
Le but étant de créer une zone de stabilité à même de favoriser le développement des corridors économiques et énergétiques favorisant l’intégration régionale. Le Gazoduc Afrique Atlantique, projet initié par le Maroc et le Nigéria et dont la mise en chantier effective est tributaire de la signature, très prochainement, de l’accord définitif, au niveau des Chefs d’État des pays concernés, entre justement dans ce cadre.
Le Royaume, au même titre que plusieurs autres pays africains, lorgne également un autre chantier d’importance capitale, celui de la Zlecaf. À travers justement ce poste, le Maroc pourra donner un coup de boost à son ambition de renforcer son rôle dans la Zone de libre-échange continentale africaine, en promouvant ses investissements dans les secteurs bancaires, des télécoms et des infrastructures.
Le Royaume étant déjà très présent, depuis plus d’une décennie, à travers justement les entreprises de services, banques, assurance, télécoms, mais aussi d’autres secteurs comme les mines, les cimenteries ou encore l’immobilier, dans plusieurs pays africains. Depuis peu, il s’attaque au secteur des infrastructures, jusque-là largement dominé par les entreprises chinoises.
Exemple qui en dit long sur cette nouvelle tendance: Il y a quelques jours, le groupe marocain Somagec a signé un mémorandum d’entente pour la construction d’une «autoroute de l’électricité» reliant l’Angola à la RDC. L’une des particularités de ce projet est d’abord sa taille : 1,3 milliard de dollars.
«Quand le Maroc décroche l’un des plus gros contrats d’Afrique, ce n’est pas un exploit, c’est une démonstration de puissance», commente ce consultant international. Cela prouve, encore une fois, que le Maroc mène des projets d’envergure continentale. Cela d’autant plus qu’il s’agit d’un projet stratégique, colossal, financé et réalisé selon le modèle BOOT (Build-Own-Operate-Transfer), où l’Angola ne débourse pas un centime.
Nous parlons bien là d’un pays qui a longtemps été hostile à l’intégrité territoriale du Royaume, mais qui a commencé à réviser sa position depuis juillet 2023, lorsqu’il a exprimé son soutien à «une solution politique fondée sur le compromis au sujet du différend autour du Sahara».
Voilà un exemple de la politique constructive du Maroc en Afrique qui s’appuie sur une vision stratégique qui vise à renforcer les liens économiques et culturels avec ces pays africains, tout en contribuant au développement durable du continent.
Autre exemple, Marsa Maroc qui vient d’annoncer un investissement dans un terminal pétrolier à Djibouti après avoir pris pied en Afrique de l’Ouest, au Libéria d’abord, puis au Bénin. Un protocole signé en novembre 2024 porte sur la modernisation et l’extension des principaux ports du Libéria dans le cadre d’un plan directeur de développement global.
Deux mois plus tôt, leader des opérations portuaires au Maroc, l’opérateur portuaire marocain a signé la convention de gestion déléguée relative aux Terminaux 1 et 5 du Port de Cotonou, au Bénin. Pour symboliques que soient ces projets, les entreprises marocaines en général ne sont pas à leurs premiers pas en Afrique.
Depuis plus d’une décennie, le Maroc s’est imposé comme un acteur majeur, dont notamment OCP avec une filiale dédiée ou encore Managem, sur le continent africain, multipliant les investissements stratégiques et consolidant sa présence dans divers secteurs clés.
Fenêtre d’opportunités
Les opportunités sont là pour poursuivre sa lancée. Le Maroc pourrait, en effet, promouvoir son rôle dans la fabrication locale de vaccins et soutenir des initiatives pour l’autonomie pharmaceutique africaine. Il vient tout juste de donner un exemple de son potentiel en ce sens.
Alors que le mégaprojet d’industrie pharmaceutique Marbio de Benslimane s’apprête à entrer en production, avec la sortie imminente du premier vaccin «Made in Morocco», le Royaume vient tout juste d’exporter le kit de détection PCR de la variole simienne, développé et fabriqué par Moldiag, vers plusieurs pays africains, dont le Burundi, l’Ouganda et la RDC.
Après c’est le Maroc qui abrite le siège de l’Académie africaine des sciences de la santé (African Academy of Health Sciences/AAHS) à Dakhla, dont l’objectif est justement de promouvoir la souveraineté sanitaire en Afrique.
Au-delà d’un investisseur actif, le Maroc peut aussi se positionner comme pont entre l’Afrique et l’Europe, attirant les investissements étrangers, tout en veillant, de par sa politique de multilatéralisme, à l’instauration d’un équilibre entre les coopérations avec l’UE, la Chine, les États-Unis, mais aussi la Russie, l’Inde et le Japon, tout en s’activant à rechercher des investissements durables au profit du continent.
Il est question de capter des opportunités économiques dans un contexte de compétition accrue entre puissances mondiales. Une ambition qui s’inscrit dans une stratégie de long terme visant à faire de Rabat un acteur central de la gouvernance continentale.
Il faut dire que les ambitions du Royaume vont bien au-delà de la vice-présidence de la Commission, même pour deux mandats successifs. Le Maroc, qui a annoncé le premier jour de sa réintégration de l’Union qu’il est là pour construire et rassembler, aspire à jouer un rôle de premier plan aussi bien en termes stratégiques, diplomatiques que géopolitiques, non seulement pour lui au sein de l’UA, mais pour l’Afrique parmi toute la communauté internationale.
Tremplin vers le Conseil de sécurité ?
Il n’échappe à personne que le Maroc vise le siège de membre permanent qui devrait revenir à l’Afrique dans le cadre de la réforme du Conseil de sécurité de l’ONU.
Il ne s’en cache d’ailleurs pas. Et ce ne sont pas les atouts qui lui manquent. Outre la stabilité politique et institutionnelle et les réformes progressistes engagées ces deux dernières décennies, le Maroc peut faire jouer son positionnement géostratégique à la jonction de l’Afrique, de l’Europe et du Moyen-Orient.
Le Royaume sert en ce sens de pont entre ces régions, renforçant son rôle diplomatique. De même, ses investissements dans les infrastructures portuaires, routières, énergétiques, pour faciliter les échanges intra-africains, jouent également en sa faveur, tout comme sa diplomatie active et son multilatéralisme.
Son retour à l’Union africaine, en 2017, réaffirmant ainsi son engagement continental, avec une politique focalisée sur le développement et la sécurité, est également un élément clé. Cela d’autant plus que le Royaume joue un rôle actif dans la médiation et le maintien de paix dans le continent. Sa contribution aux opérations de paix de l’ONU et son rôle dans la résolution de crises, comme le dialogue inter-libyen, en sont un exemple.
