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Diplomatie

En Couv’. Géopolitique : Comment le Maroc construit son bloc régional

Avec l’Initiative Afrique Atlantique adossée au Gazoduc Maroc-Nigéria et le corridor économique du Sahel, avec le nouveau port de Dakhla comme porte sur l’Atlantique, le Royaume est en train de bâtir un nouvel espace régional. Un projet sur 25 ans et plus de 500 milliards de dollars d’investissements.

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Le 28 avril dernier, le Souverain recevait, en audience royale, les ministres des Affaires étrangères des trois pays de l’AES (Alliance des États du Sahel).

Dans une année, peut-être moins, en tout cas courant 2026, sera tenu le premier Sommet au niveau des chefs d’État de l’Alliance atlantique. Entre les deux dates interviendra sans doute la signature, protocolaire mais à grande portée politique, au niveau des chefs d’État des 13 pays concernés, des deux accords relatifs au Gazoduc Afrique Atlantique.

Les trois évènements ont ceci de commun : que le Royaume est à l’origine de ces initiatives qui, tout le monde en convient, vont le propulser au rang des pays les plus influents en Afrique, en compagnie des puissances occidentales, de la Chine et de la Russie, entre autres.

Un indice, s’il en est encore besoin, de la prise de conscience du rôle que le Maroc est appelé à jouer, ou pour être plus précis qu’il est déjà en train de jouer dans le continent, c’est cette annonce, début mai, par l’Égypte et le Maroc de la mise en place d’une coordination stratégique sur les marchés africains.

La logique est simple, les deux pays veulent exploiter leurs positions géographiques complémentaires : l’Égypte en Afrique de l’Est et le Maroc en Afrique de l’Ouest. Sauf que jusque-là, l’Égypte s’est toujours présentée comme porte d’entrée de l’Afrique. Cela dit, une quinzaine d’entreprises de ce pays ont déjà manifesté leur intention de faire du Maroc un tremplin pour le marché africain.

Autre indice et non des moindres, les Émirats arabes unis, dont le ministre d’État en charge des Affaires africaines vient tout juste de se rendre, dans le cadre d’une visite fortement suivie, dans les trois pays de l’AES, s’apprêtent à signer, rappelons-le, les accords liés à la Déclaration «Vers un partenariat renouvelé entre le Royaume du Maroc et l’État des Émirats arabes unis» ratifiée en décembre 2023.

Lesquels accords englobent, entre autres, «des partenariats économiques et de développement des infrastructures énergétiques avec les pays africains», y compris le projet du Gazoduc Afrique-Atlantique, l’aménagement et le développement du projet intégré «Dakhla Gateway to Africa» et la création et gestion d’une flotte maritime commerciale.

Des projets qui convergent vers ce même point commun. Les Émirats ont d’ailleurs déjà manifesté leur intention de participer au financement du Gazoduc Afrique-Atlantique dont les travaux de réalisation sont en cours de lancement et le volet études déjà bouclé.

Autre indicateur, depuis la visite privée du président mauritanien au Maroc, fin décembre 2024, ce pays a fait montre de plusieurs initiatives versant pleinement dans ce vaste projet d’intégration régionale.

L’ouverture de nouveaux passages frontaliers internationaux avec le Maroc et la signature, début février, d’un accord pour la mise en œuvre de l’interconnexion électrique Maroc-Mauritanie en sont des cas concrets avec, tout récemment, le déploiement de l’armée pour le contrôle de la zone frontalière au nord-est du pays.

Nourriture et énergie
C’est clair. Les visions atlantique et sahélienne du Royaume se concrétisent. Elles marquent un passage des relations bilatérales traditionnelles vers un rôle de leadership régional plus intégré.

De l’avis des observateurs, «le Maroc se positionne désormais comme un architecte clé de l’intégration régionale, offrant un modèle alternatif aux cadres existants et aux influences extérieures. C’est ce qui fait le caractère inédit, mais aussi la force et la crédibilité de ses deux initiatives».

Le Royaume a considérablement renforcé ses liens économiques avec le continent, comme en témoigne l’augmentation spectaculaire de ses exportations vers l’Afrique, principalement subsaharienne, passant de 300 millions de dollars à plus de 3 milliards de dollars entre 2004 et 2024.

Cette expansion reflète une politique délibérée visant à approfondir les relations économiques et diplomatiques, surtout de développement, à travers le continent.

Cependant, souligne-t-on, «les initiatives marocaines ne sont pas de simples projets économiques». Loin de là. C’est une projection dans l’avenir de tout le continent.

L’Initiative Afrique Atlantique, en tant que cadre diplomatique et institutionnel, jette les bases d’un alignement économique et géopolitique plus large.

L’Initiative sahélo-atlantique, avec ses projets concrets, en est une application particulièrement visible et opérationnelle. Dans les faits, la première est adossée à un projet économique concret d’envergure, le Gazoduc Afrique-Atlantique, avec un coût de réalisation de plus de 20 milliards de dollars, alors que la seconde est déclinée sur le plan économique à travers un corridor commercial qui débouche sur l’Atlantique, au nouveau port de Dakhla.

C’est «un projet pour les 20 à 25 prochaines années, l’intégration atlantique et du Sahel», comme l’a d’ailleurs souligné récemment le ministre de l’Industrie et du commerce, Ryad Mezzour.

«Un projet colossal avec à la clé 500 milliards de dollars d’investissement. Le symbole de ce projet, c’est le Gazoduc Nigéria-Maroc. Ce gazoduc, ce n’est pas juste du transport de gaz de deux ou trois pays vers l’Europe, c’est l’accès de tous les pays africains concernés à l’électricité», poursuit le ministre.

«C’est l’accès de chaque pays traversé à une amélioration de son rendement agricole avec le mix gaz, ammoniac et phosphate», a-t-il expliqué. Cela revient donc à assurer la sécurité alimentaire dans chacun des pays traversés.

«Et c’est aussi l’accès au potentiel de valorisation de leurs matières premières, qu’elles soient agricoles ou minérales». Ce projet royal africain porté par les deux initiatives est également un corridor économique sahélien avec des infrastructures routières, ferroviaires, des nœuds de développement partout, qui aboutissent au port de Dakhla comme ouverture sur le monde.

«On parle de la sécurisation et du développement de toute une région portée par le Maroc avec le port de Dakhla vers le monde et une intégration complète. C’est le projet du siècle pour l’Afrique porté par notre Souverain», note le ministre.

Vide géopolitique
Les deux initiatives revêtent donc un enjeu économique majeur qui est de libérer le vaste potentiel, encore sous-exploité, des ressources naturelles et humaines des pays sahéliens et atlantiques.

En allégeant les contraintes logistiques et en favorisant le codéveloppement, elles visent à faciliter une meilleure exploitation et un investissement accru dans ces ressources, conduisant à un développement économique et social significatif.

L’accès direct à l’Atlantique pour les pays du Sahel peut ainsi catalyser le développement industriel et minier et la diversification économique dans la région, réduisant sa forte dépendance à l’agriculture de subsistance et aux exportations des matières premières.

Cela inclut le développement de chaînes de valeur dans des secteurs comme l’agriculture, l’agroalimentaire et l’industrie pharmaceutique, ou encore la mobilité verte et les énergies renouvelables.

Partant de là, l’amélioration des infrastructures, une connectivité accrue et un environnement plus stable devraient stimuler considérablement les investissements étrangers, en particulier dans des secteurs clés, tels que les télécommunications, la production de ciment, la banque, les énergies renouvelables et l’exploration minière et gazière.

Le Gazoduc Afrique-Atlantique, de son côté, offre des opportunités substantielles de développement industriel le long de son tracé et joue un rôle crucial dans la diversification de l’approvisionnement en gaz de l’Europe, renforçant ainsi la sécurité énergétique régionale.

L’expertise du Maroc en matière d’énergies renouvelables, qui remonte à plus de trois décennies, peut aider à garantir un approvisionnement énergétique fiable et durable pour la croissance industrielle dans le Sahel, une région souvent déficiente en énergie.

Autrement dit, les deux initiatives du Royaume sont une expression claire de son ambition de jouer un rôle central et transformateur dans le remodelage du paysage géopolitique et économique du Sahel et des régions subsahariennes.

Le Maroc vise à consolider son influence et à compenser sa tentative infructueuse d’adhérer à la Cédéao, se positionnant comme le «pont de facto de l’Afrique» entre le continent et le monde atlantique.

Selon les observateurs, le retrait récent du Mali, du Niger et du Burkina Faso de la Cédéao, début 2024, a créé un vide géopolitique significatif et une opportunité pour le Maroc d’offrir un modèle d’intégration régionale alternatif et convaincant.

À ce titre, ces deux initiatives constituent une manœuvre stratégique du Royaume pour exploiter sa position géographique et ses capacités économiques afin de combler un vide de leadership régional. Il s’agit d’une stratégie à long terme visant à assurer sa propre stabilité géopolitique et sa prospérité économique en favorisant, en même temps, la stabilité dans son voisinage immédiat.

Intégration, inclusion et partenariat
Au moment où des pays comme la Turquie et la Russie – après le retrait de la France et des autres pays occidentaux – se positionnent dans la région en partenaires sécuritaires, notamment en tant que fournisseurs d’armes, et la Chine en tant qu’alliée économique intéressée particulièrement par les infrastructures et les mines, le Maroc, lui, se positionne comme un partenaire africain stable et fiable, offrant une solution complète aux défis régionaux.

En somme, explique Jamal Machrouh, nouvellement nommé directeur de l’ISCAE-Rabat, dans un Policy Brief publié par le PCNS (Policy Center for the New South), la démarche initiée par le Maroc en vue de l’édification d’un espace atlantique africain cohérent et prospère comporte deux initiatives complémentaires.

«D’abord, le processus de l’Afrique atlantique, qui ambitionne la coopération entre les pays africains riverains de l’Atlantique dans trois domaines principaux : la coopération politique et sécuritaire, l’économie bleue, la connectivité maritime et énergétique et, enfin, le développement durable et la préservation de l’environnement.

Une initiative qui vise la structuration de l’espace allant du Cap Spartel, au nord du Maroc, au Cap de Bonne Espérance, au sud de l’Afrique du Sud.
Ensuite, l’initiative de désenclavement des pays du Sahel, en leur facilitant l’accès à l’océan Atlantique.

Cette deuxième initiative implique la mise en place d’un maillage portuaire, mais aussi routier et ferroviaire pour connecter ces États sans littoral à l’espace atlantique africain».

Le spécialiste évoque trois espaces. Un espace d’intégration couvrant l’ensemble des pays africains atlantiques avec leurs ZEE, une autre d’inclusion comprenant les pays du Sahel et un espace de partenariat englobant le reste des pays du continent.

Ainsi, «à l’espace de mutualisation et d’intégration de l’Afrique atlantique, constitué des 23 pays riverains, s’ajouterait un espace de solidarité́ formé par les États du Sahel, pays sans littoral.

Cet esprit de solidarité à l’endroit des pays du Sahel devrait être par la suite étendu aux autres pays africains enclavés, comme la Zambie et la République centrafricaine».

Le chercheur rappelle, par ailleurs, que «selon les Nations unies, les pays enclavés voient leur produit intérieur brut amputé de 20% du simple fait de leur non-accès à la mer».


Quel impact de ces deux initiatives pour le Maroc ?
À court terme, le Maroc bénéficie d’une amélioration de sa position diplomatique. Le Royaume acquiert une visibilité diplomatique et un levier immédiat en proposant une solution concrète à un problème régional critique.

Son rôle d’«interlocuteur de confiance» dans une région volatile est renforcé. Cette période voit également le lancement des investissements initiaux et le démarrage des projets clés. Les phases initiales des projets d’infrastructures majeurs, tels que le Port atlantique de Dakhla et la Voie express Tiznit-Dakhla, sont mises en œuvre.

Le projet du gazoduc est en phase de prélancement. Ces actions précoces démontrent l’engagement et la capacité opérationnelle du Royaume. Le Maroc gagne un capital de soft power et un levier diplomatique considérable.

À moyen terme, d’importantes composantes des infrastructures devraient devenir opérationnelles. Le Port atlantique de Dakhla, opérationnel en 2029, commencera à faciliter le commerce maritime direct pour les pays sahéliens.

Les corridors de connectivité (routiers et potentiellement les premières étapes ferroviaires) seront davantage développés, entraînant une réduction mesurable des coûts logistiques pour les économies sahéliennes.

Le rôle du Maroc en tant que pôle économique et logistique vital pour le Sahel sera consolidé, augmentant considérablement son poids géopolitique et son influence en Afrique du Nord-Ouest.

Les progrès au niveau du Gazoduc Afrique-Atlantique et de divers projets d’énergies renouvelables pourraient commencer à combler les déficits énergétiques chroniques au Sahel, favorisant un développement industriel naissant et améliorant les conditions de vie.

À long terme, la position du Maroc en tant que passerelle stratégique et pôle logistique, industriel et énergétique central pour l’Afrique, en particulier les régions atlantique et sahélienne, sera fermement (fortement ?) consolidée. Cela implique de tirer parti de son expertise en gestion portuaire, en énergies renouvelables et en intégration régionale.

Les initiatives devraient conduire à la création d’un bloc économique atlantique africain plus profondément intégré et interdépendant, caractérisé par une prospérité partagée et une stabilité régionale accrue. Cette intégration s’étendra au-delà de l’économie pour englober les dimensions humaine et sociale.

Le Maroc tirera des avantages économiques à long terme grâce à une augmentation soutenue du commerce, des investissements directs étrangers et de la diversification de sa propre économie, contribuant ainsi à son développement durable global.