Diplomatie
En Couv’. Comment le Maroc consolide son soft power religieux en Afrique
Avec l’institutionnalisation progressive de la présence de l’islam marocain en Afrique, le Royaume est en train de construire ce qui pourrait devenir un «Commonwealth religieux». Son influence gagne en puissance, au détriment d’acteurs financièrement bien plus puissants.
En juin 2016, le Souverain installait le Conseil supérieur de la Fondation Mohammed VI des Ouléma africains, créée quelques mois plus tôt. Dix ans plus tard, la FM6OA pour les initiés est déjà présente dans 48 pays africains.
Une présence symbolique dans certains pays, plus active et plus agissante dans d’autres. Pour la première fois, depuis des siècles, la présence religieuse marocaine sur le continent est institutionnalisée.
Ce qui n’occulte pas pour autant les relais traditionnels, incarnés principalement dans la Zaouïa Tijania dans certains pays de l’Afrique de l’Ouest. Pour sûr, le Royaume est en train de bâtir patiemment ce que certains observateurs ont désigné par un «Commonwealth religieux».
Évidemment, cela n’a rien à voir avec le «Commonwealth britannique» qui, lui, s’est construit sur des décennies de formation des élites juridiques, militaires et administratives. Il n’en reste pas moins que l’emprunt est justifié.
À ce jour, le Maroc a formé à peu près 3.000 imams et autres cadres religieux, hommes et femmes, originaires des pays africains, principalement de l’Afrique de l’Ouest, mais aussi centrale et orientale.
C’est important, sachant que 30% de la population de l’Afrique subsaharienne est de confession musulmane, avec une forte concentration en Afrique de l’Ouest (entre 50 et 98% de la population) et la Corne de l’Afrique (entre 11 et 99%).
Autre élément à prendre en compte, également sur le plan institutionnel, le champ d’action de la fonction d’Imarat Al-Mouminine est certes limité à l’intérieur du Royaume.
N’empêche que son aura et sa symbolique dépassent bien les frontières. D’autant que son influence remonte à plusieurs siècles dans l’Histoire.
L’influence religieuse du Maroc puise dans les liens historiques profonds unissant le Maghreb à l’Afrique de l’Ouest par le biais de l’érudition, du commerce et des confréries soufies. C’est ce que nous enseigne l’Histoire.
Aujourd’hui, sous le règne de SM MohammedVI, ces liens ont été institutionnalisés grâce à des plateformes modernes, notamment l’Institut Mohammed VI pour la formation des imams et la FM6OA. À ce niveau, il ne s’agit plus d’une «tradition ancestrale», mais d’une «stratégie d’État».
«La diplomatie religieuse du Maroc en Afrique reflète sa stratégie plus large de puissance douce, en combinant un outreach religieux (rayonnement ou le soft power religieux) avec des ambitions géopolitiques», souligne le think tank britannique Institute for Strategic Dialogue (ISD), spécialisé dans l’extrémisme, la cohésion sociale et l’influence géopolitique, dans un rapport publié en janvier dernier.
Le Maroc cherche à contrer les idéologies extrémistes, à favoriser la stabilité régionale et à construire des alliances stratégiques pour la sécurité et le développement communs de tous.
«La stratégie africaine du Maroc est à la fois expansive et délibérée, elle implique un ensemble d’initiatives institutionnelles, symboliques et diplomatiques. À son cœur, cette stratégie vise à positionner le Maroc comme une autorité religieuse – et donc politique – centrale dans la région», lit-on dans le document.
Ce que le Maroc propose
Contrairement au wahhabisme salafiste saoudien ou même l’islam politique prôné par les Frères musulmans avec leur devise «l’islam est la solution», le modèle marocain ne s’impose pas face à une tradition locale. Il coïncide avec elle. C’est ce qui fait sa réussite.
C’est ce modèle authentique que le Royaume met en avant, à travers la FM6OA, qui contraste avec d’autres «islams transnationaux», souvent perçus par les populations ciblées comme «importés» ou même «transgressifs».
Ce que le Maroc propose, en effet, c’est un modèle bâti sur un récit panafricain valorisant les traditions locales, respectant la diversité religieuse et préservant les intérêts sécuritaires et spirituels partagés.
Le rite malékite adopté par le Royaume, ainsi que pratiquement tout le Maghreb et l’Afrique de l’Ouest, allie à la fois l’authenticité et la légitimité, puisque, parmi ses fondements, on trouve en bonne position la «pratique des gens de la Médine», tout en s’ouvrant sur les pratiques, les coutumes et les traditions populaires locales, tant qu’elles ne sont pas explicitement contraires aux principes de la religion.
Cela d’autant plus qu’il privilégie l’intérêt général, considéré comme «un principe fondamental qui permet de légiférer dans l’intérêt de la communauté pour éviter un préjudice, même en l’absence de texte explicite, pourvu que cela aille dans le sens des finalités de la religion».
En effet, pour les États africains, particulièrement ceux confrontés à la propagation d’un discours religieux extrémiste, la coopération en matière de religion avec le Maroc répond à un besoin concret.
Le Royaume ne présente pas son modèle comme un schéma rigide – ce qui est le cas du wahhabisme–, mais comme «une approche de l’islam ancrée dans la culture africaine, qui valorise la profondeur spirituelle, la responsabilité civique et la résistance aux idéologies violentes».
Le constat est que «la gouvernance religieuse, lorsqu’elle s’accorde aux réalités sociales, peut consolider la stabilité au lieu de la fragiliser». L’ISD souligne à ce propos que «ce qui est “exporté” par le Maroc est moins une doctrine qu’une méthode : la capacité de concilier tradition et exigences de la gouvernance moderne».
Même dans ses moindres détails, il respecte la personnalité africaine telle qu’elle est sans chercher à la dénaturer. Un exemple peut-être banal qui reflète parfaitement cet esprit : les exemplaires du Coran que le Royaume distribue à différentes occasions sont de la version «warch», dont la graphie est la plus accessible aux locuteurs non arabophones.
Cela d’autant plus que la formation dispensée à l’Institut Mohammed VI combine un enseignement théologique avec des modules consacrés à la prédication, à la médiation sociale et à l’encadrement religieux.
Des enseignements en sciences humaines et sociales complètent le cursus afin de préparer les bénéficiaires à intervenir dans des contextes sociaux variés.
Aucun des trois principaux «concurrents» du Maroc en Afrique n’offre un tel modèle. Le salafisme rigoriste de l’Arabie saoudite, le chiisme sectaire de l’Iran et ses proxys et l’islam politique des Frères musulmans promu par le Qatar et la Turquie restent étrangers en terre d’Afrique. Et ce, malgré les moyens financiers considérables déployés pour en faire la promotion.
D’une manière plus large, l’approche du Royaume, écrit Business Insider Africa, «suggère que la stabilité se cultive par les institutions et le temps, et non qu’elle s’impose par la rhétorique».
Il se trouve aujourd’hui que le Royaume fait face à une fenêtre d’opportunités remarquable. Trois changements majeurs jouent actuellement à la faveur du Maroc. L’Arabie saoudite lève le pied sur le financement de la construction des mosquées et la propagation du wahhabisme.
Le Maroc, à titre de comparaison, n’a construit ou financé la construction que de 8 mosquées depuis 1964, dont la moitié depuis durant les cinq dernières années.
Les Frères musulmans prennent un coup dur après l’échec du «Printemps arabe» et surtout la déclaration par Washington de certaines antennes de la «confrérie» comme organisations terroristes, et enfin l’actuelle guerre au Moyen-Orient est de nature à limiter l’influence iranienne dans la région et par extension en Afrique.
Ainsi, le retrait wahhabite saoudien libère un espace doctrinal que le modèle marocain (malékite-soufi-modéré) est idéalement positionné pour occuper. La réduction du financement saoudien des mosquées et institutions religieuses à l’étranger pourrait, en effet, créer un vide que pourrait combler le Maroc dans les régions où son influence est déjà établie.
Quant à la décision américaine concernant les «Frères musulmans», certains analystes estiment que le modèle d’islam politique marocain est perçu par les États-Unis comme compatible avec l’ordre international.
Au contraire, le Royaume est considéré comme un acteur majeur dans la lutte antiterroriste.
En plus, au regard des récents développements dans la zone, le Maroc se positionne comme pourvoyeur et garant de «sécurité religieuse», surtout là où la demande se fait de plus en plus pressante, à savoir dans le Sahel post-2020 et même dans certaines zones de la Corne de l’Afrique.
Ce qui fait dire à plusieurs analystes que le Maroc a une «architecture d’influence religieuse cohérente et en expansion».
Même si, à ce stade, et malgré la présence de la FM6OA dans 48 pays africains, le Royaume n’a pas modifié de façon mesurable l’écologie religieuse en Afrique subsaharienne, en tout cas pas à une échelle comparable à l’impact cumulé des décennies de financement saoudien, qatari ou turc.
Sauf que, ni l’Arabie saoudite, ni la Turquie, et encore moins le Qatar ou même l’Iran n’ont atteint le degré d’intégration entre religion, État et diplomatie que le Maroc a développé, sous la houlette de l’institution d’Amir Al-Mouminine.
Autre singularité, et non des moindres, le Royaume s’est engagé, depuis un peu plus d’une dizaine d’années, dans de solides partenariats économiques gagnant-gagnant. Sa diplomatie religieuse est adossée à une stratégie d’investissement plus large dans les banques, les infrastructures, les télécoms…, et qui renforce son soft power dans le continent.
Les piliers du modèle marocain
Pour faire simple, l’architecture religieuse marocaine repose sur quatre piliers. Le droit malikite, dont la plasticité juridique permet une adaptation aux contextes locaux.
Tout en s’attachant à «la pratique des habitants de Médine», son troisième fondement, donc sa source de légitimité – et c’est d’ailleurs sa la grande spécificité –, le rite malékite accorde une importance particulière à «l’intérêt général». Un principe fondamental qui permet de légiférer dans l’intérêt de la communauté.
Tout comme il prend en compte les usages et les traditions populaires locales qui ne contredisent pas les textes sacrés. Ce n’est pas pour rien que cette école a été adoptée en grande partie en Afrique.
La théologie ach’ârite, son deuxième pilier, prévient les dérives littéralistes propres au salafisme. Cela alors que le soufisme sunnite, troisième pilier, est profondément enraciné en Afrique de l’Ouest via les confréries. Il offre une légitimité populaire et historique que ni Riyad ni Téhéran, encore moins les Frères musulmans, ne peuvent revendiquer.
L’autorité religieuse du Souverain constitue le quatrième pilier. En tant qu’Amir Al-Mouminine, il garantit l’unité et la cohérence interprétative, une fonction sans équivalent dans le monde sunnite.
Ce «quadriptyque» est précisément le substrat religieux dominant en Afrique de l’Ouest et au Sahel.

