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Diplomatie

Cherkaoui Roudani : «Militairement, l’Algérie ne représente plus une menace pour le Maroc»

Cet enseignant universitaire, spécialiste des questions géostratégiques et de sécurité, décortique les relations entre
les deux pays, tout en démontant le discours belliqueux d’Alger.

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Les relations entre le Maroc et l’Algérie sont arrivées au point de non-retour. Pourquoi ont-elles atteint ce stade ?
Dans l’histoire des conflits, les tensions et les frictions diplomatiques sont le résultat de plusieurs paramètres, dynamiques et invisibles parfois. C’est le cas des relations Maroc-Algérie.

On ne pourrait justifier l’intensité des tensions que par la perpétuation d’un antagonisme géopolitique entre les deux États. Antagonisme entretenu, faudrait-il le souligner, par Alger. Bien évidemment, le premier problème qui saute aux yeux, c’est le Sahara marocain. Néanmoins, cette question fait partie d’un ensemble de leviers que l’Algérie fait jouer pour peser sur l’avenir géostratégique de toute une région. Pour le régime algérien, la création d’un «État lige» est un moyen d’accroître un élargissement géographique menant à un «couloir atlantique».
Ces rivalités géopolitiques combinées à des divergences politiques sur des questions stratégiques ont conduit à une détérioration progressive des relations entre les deux voisins. Des divergences qui sont intensifiées par la présence des intérêts stratégiques distincts et des alliances régionales.

De plus, l’héritage historique complique aussi ces relations. Il faut dire que certains pays européens assument une part de responsabilité dans cet antagonisme géopolitique. Leur objectif est, sans doute, de maintenir le conflit en cours pour des raisons énergétiques, de domination régionale, d’affirmation de leur influence.

Cette approche arrange bien sûr le pouvoir en place en Algérie qui, lui, voit dans la continuité de ce différend une raison existentialiste. Et ce, par la fabrication d’un «ennemi imaginaire» dans le but de détourner l’attention des problèmes internes et de renforcer la légitimité du pouvoir.

A quoi peut-on s’attendre après ? Un conflit armé ?
Le discours va-t-en-guerre algérien fait partie d’une stratégie de rhétorique de guerre, visant souvent à diaboliser le Maroc au niveau interne. En dépeignant le Maroc comme une menace, le pouvoir algérien cherche à justifier des mesures agressives à l’échelle de la politique interne et des dépenses militaires accrues.

Quant à l’éventualité d’un conflit armé, il semble que c’est une option indésirable aussi bien pour l’Algérie que pour le Maroc. Pour le Maroc, au contraire, le dialogue entre les deux pays offrira une opportunité de trouver des compromis, de promouvoir la compréhension mutuelle et de construire un avenir meilleur. Maintenant, la balle est dans le camp algérien.

Le Maroc devrait-il, néanmoins, craindre un conflit armé et une soi-disant supériorité de l’armée algérienne ?
Il semble important de souligner que le Maroc a fait des efforts considérables pour moderniser toutes les composantes de ses forces armées.

Outre la mise en place d’une coopération militaire puissante et dynamique avec plusieurs structures industrielles de renommée internationale en matière d’armement, les FAR disposent d’une doctrine et d’une stratégie militaires bien définies, permettant de maximiser ainsi l’efficacité/adaptabilité et flexibilité et d’avoir une interopérabilité à même de leur permettre de mener un conflit de rang majeur.

Outre la préparation et l’entraînement par le biais de la participation à des manœuvres militaires de taille, les FAR disposent de la compétence et de l’art opérationnels pour endiguer n’importe quelle menace.

Pour ce qui est de la supposée supériorité de l’armée algérienne, même s‘il n’y a pas de données officielles, car les équipements militaires restent dans le domaine du secret d’État, -sauf si on se réfère aux budgets alloués-, il n’y a pas d’étude objective sur ce point. Cela d’autant plus que le budget, lui-même, doit inclure les dépenses, les salaires, la formation, la recherche et le développement.

Sans rentrer dans les détails, la santé financière de l’institution militaire algérienne, d’après plusieurs rapports, en termes du cycle investissements-acquisitions et dépenses, présente des défaillances chroniques. D’autant que l’évaluation des capacités d’une armée doit inclure plusieurs critères, comme la formation et préparation, l’expérience et capacité opérationnelle.

Cela en plus de l’expertise des forces armées qui ne peut s’acquérir qu’avec des alliances et des partenariats solides à l’échelle internationale. Sur ce registre, la puissance militaire marocaine est considérée comme une puissance dominante de dimension régionale et continentale. Nous avons vu comment la puissance militaire marocaine a été capable de s’adapter aux changements stratégiques, aux nouveaux défis et aux menaces émergentes.

L’Algérie s’est lancée dans une course à l’armement, avec des budgets colossaux, cela devrait-il inquiéter le Maroc?
Effectivement, Alger est le troisième importateur d’armes russes dans le monde et Moscou reste le premier fournisseur pour l’armée algérienne.

Or, étant donné la situation actuelle de la guerre russo-ukrainienne, ainsi que le besoin grandissant de la Russie d’approvisionner ses troupes, il est évident que la priorité de Moscou est d’éviter une rupture dans sa chaîne de production. Cette réaffectation des ressources va engendrer des retards dans les livraisons.

Pour faire face à un éventuel problème d’approvisionnement, l’Algérie s’est retournée vers la France et vers d’autres pays. Nonobstant, le problème n’est pas là. Il est dans le fait que l’ensemble des équipements et munitions rentre dans ce qu’on appelle «l’achat sur étagère».

Cela veut dire qu’en termes de personnalisation ou d’adaptation à ses besoins spécifiques, l’armée algérienne se retrouve devant un arsenal militaire qui nécessite la modernisation et l’entretien. Cela dit, en soutenant les milices du Polisario, Alger continuera néanmoins à alimenter une guerre par procuration contre le Maroc.

Le choix des alliances de l’Algérie n’a-t-il pas eu pour effet d’isoler le régime ?
Nul doute, le choix des alliances de l’Algérie, notamment avec la Russie et l’Iran, a pu contribuer à un isolement du régime algérien. La guerre russo-ukrainienne a renforcé cette déréliction à l’échelle du bloc occidental et même dans le monde arabe et a pu créer une certaine méfiance vis-à-vis du comportement algérien.

Pour exemple, tout récemment, la décision du président algérien de ne pas assister au Sommet de la Ligue arabe (avec comme invité le chef d’État ukrainien) a eu pour but de préserver les relations étroites entre l’institution militaire algérienne et Moscou, et également de contrer la politique étrangère de Riyad dans une sphère que l’Algérie considère comme son domaine privilégié. En outre, ce qui a exacerbé l’irritation de l’Algérie lors de la préparation du Sommet de Djeddah, c’est son exclusion des réunions préparatoires, notamment du mini-Sommet d’Amman sur la Syrie.

Cette méfiance au sein de la communauté arabe est attribuée au rôle préjudiciable que joue le régime algérien en coulisses pour entraver les prises de décision interarabes sur des questions géopolitiques. En sous-main, l’Algérie a proposé ses services et sa médiation pour rapprocher Riyad et Téhéran, mais les deux pays ont préféré le parapluie chinois.
Subséquemment, cette normalisation des relations entre les deux pays a été mal perçue par le régime algérien, qui souhaitait avoir la maîtrise et le pilotage de l’axe Alger-Damas-Téhéran. De plus, la position de l’Algérie sur la question ukrainienne suscite des doutes chez les Américains et dans le monde occidental.

En soutenant le Polisario, que veut réellement l’Algérie du Maroc ? Une question qui reste posée depuis 50 ans…
Le soutien du Polisario est un levier géopolitique entre les mains de l’Algérie, ou encore une pression politique sur le Maroc afin de contrer son influence régionale.

N’oublions pas qu’il y a aussi des accords signés entre Rabat et Alger en 1972 et sur l’exploitation mixte des mines de fer de Ghar Jbilat et sur le tracé des frontières. Alger cherche à imposer sa vision et à enterrer ces accords concernant la question du Sahara Oriental.

On le sait, un État autoritaire cherche souvent à cultiver un culte autour de l’institution militaire en cherchant à susciter un soutien aveugle et à maintenir un contrôle absolu sur le pouvoir. Pour ce faire, des méthodes de propagande sont utilisées pour promouvoir l’image du dirigeant et pour réduire la dissidence et répandre les théories de complot pour semer la confusion.

Sur le plan économique, l’Algérie a-t-elle les capacités de concurrencer le Maroc actuel en Afrique ?
Il me semble que sur ce volet, le Maroc est dans une excellente position. Le Royaume dispose d’atouts géostratégiques qui lui permettent d’avoir un leadership régional. En plus de la convergence des intérêts stratégiques avec les pays africains, Rabat bénéficie d’une crédibilité et d’une confiance des investisseurs étrangers.
De plus, la géopolitique du Maroc repose sur plusieurs points forts qui lui confèrent une position stratégique et une influence régionale et internationale significatives.

Il est important de noter aussi que le gaz est devenu un enjeu majeur, comme en témoigne la guerre russo-ukrainienne. Les pays européens redoutent qu’Alger puisse exercer une pression sur la politique européenne en ayant des leviers géopolitiques. En effet, dans les milieux politiques de l’Union européenne, les décideurs estiment que l’Algérie s’est soumise à Moscou en agissant pour le compte et les intérêts stratégiques de la Russie.

La fermeture du gazoduc Maghreb-Europe par l’Algérie a été mal perçue. En sacrifiant la sécurité énergétique de l’Espagne et du Portugal pour servir ses besoins et ses calculs géopolitiques visant à contrer le Maroc, Alger a pris des risques, menaçant ainsi la stabilité et la sécurité de plusieurs pays.