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Influences

Une génération manette en main

Champion d’Afrique de Rocket League fin août à Casablanca, double qualifié pour les FIFAe Finals, hôte d’un salon de jeux vidéo devenu incontournable : le Maroc s’impose comme l’une des places fortes de l’e-sport africain. Derrière les trophées, c’est toute une jeunesse qui a fait de l’écran une arène, entre tournois de quartier, streams nocturnes et rêves de carrière professionnelle.

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Il suffit de pousser la porte d’une salle de jeux à Derb Sultan, à Hay Riad ou à Agadir un samedi soir pour comprendre. Casques vissés sur les oreilles, des adolescents enchaînent les parties d’eFootball, de Free Fire ou de Valorant sous les encouragements bruyants de leurs amis.

Ce qui passait hier pour un loisir de chambre, voire une perte de temps aux yeux des parents, est devenu un spectacle, une économie et, pour quelques-uns, un métier.
Le Maroc dispose d’atouts rares pour cette mutation. Une population jeune, massivement connectée, un smartphone dans presque toutes les poches et une culture footballistique qui irrigue naturellement les simulations sportives.

Le mobile a joué un rôle d’accélérateur décisif : nul besoin d’un PC à plusieurs milliers de dirhams pour entrer dans la compétition. Résultat, le jeu vidéo compétitif s’est diffusé bien au-delà des grandes villes, jusque dans les quartiers populaires et les cités moyennes.
En quelques années, l’e-sport marocain est passé de l’improvisation à la structuration. Fédération, ligues nationales, salon international, sponsors de premier plan, sélections nationales titrées : les pièces du puzzle se mettent en place.

De la salle de quartier à l’eBotola
La pierre angulaire de cette structuration s’appelle la Fédération Royale marocaine des jeux électroniques (FRMJE), créée en décembre 2020. Sa vitrine la plus visible est l’eBotola, championnat national sur EA Sports FC qui oppose les clubs de football professionnels du pays par joueurs interposés. Lancée en mars 2024 avec une dotation de 300.000 dirhams, la compétition se présentait alors comme une première sur le continent africain. Sa phase de ligue se jouait en ligne depuis les maisons des jeunes, équipées pour l’occasion.

Trois saisons plus tard, le format a gagné en prestige. Le vainqueur 2025, le Moghreb de Tétouan, a obtenu un ticket direct pour le Championnat du monde FC Pro d’Electronic Arts. En avril 2026, c’est le Kawkab de Marrakech qui a soulevé le trophée lors des finales disputées à Casablanca.

Pour la Fédération, l’objectif est triple : élargir la pratique, repérer les talents et bâtir de véritables parcours professionnels. Autour de cette locomotive gravite un tissu foisonnant de tournois communautaires, de LAN parties et de compétitions organisées par des cafés gaming ou des associations.
Le Morocco Gaming Expo joue désormais le rôle de grand rendez-vous annuel.

Éditeurs internationaux, studios locaux et sponsors y croisent des milliers de jeunes joueurs. Des sociétés marocaines y ont notamment lancé une bourse destinée à des associations e-sport implantées hors de l’axe Casablanca-Rabat, signe d’une volonté de décentraliser la pratique.

Streaming : La darija conquiert le direct
Si les tournois fabriquent des champions, le streaming fabrique des idoles.
Longtemps cantonnés à YouTube et à Twitch, les créateurs marocains ont massivement migré vers Kick. Selon une étude de Stream Hatchet, la plateforme australienne détient désormais environ 81% du marché du live gaming dans la région MENA. Son modèle séduit : les streamers y conservent 95% des abonnements et des dons.

Un phénomène marocain figure régulièrement parmi les dix chaînes les plus regardées de Kick dans le monde et revendique plus de 1,6 million d’abonnés sur Instagram. Son influence déborde largement l’écran : sa célébration du «violon», popularisée lors de la Kings World Cup Nations, a même été reprise par Achraf Hakimi après un but.

Derrière cette figure de proue, des centaines de streamers animent chaque soir des directs en darija, mêlant parties de FC, de GTA RP ou de Free Fire, discussions et humour local. Une extension de navigateur baptisée LGamila Live recense même en temps réel les créateurs marocains en ligne. Pour beaucoup de jeunes, le streaming représente la porte d’entrée la plus accessible vers une carrière numérique, bien plus que la compétition de haut niveau.

Les Lions de l’Atlas virtuels
Sur la scène continentale, le Maroc ne se contente plus de participer : il gagne.
Du 27 au 29 août 2026, Casablanca a accueilli le FIFAe Continental Championship Africa, l’un des cinq championnats continentaux organisés par la FIFA cette année. À domicile, la sélection nationale a été sacrée championne d’Afrique de Rocket League et vice-championne en eFootball Console. Ces deux résultats valent au Royaume deux billets pour les FIFAe Finals.

Cette réussite s’inscrit dans une progression régulière. En 2023, le Maroc atteignait les quarts de finale de la FIFAe Nations Cup. En 2024, pour sa toute première participation en Rocket League, la sélection se hissait en demi-finale de la FIFAe World Cup. En 2025, elle faisait partie des rares nations qualifiées dans les trois disciplines des FIFAe Finals de Riyad, même si l’équipe de Rocket League a chuté dès la phase de groupes.

Le visage de cette ascension s’appelle Samy «dralii» Hajji. Né en 2007, ce Maroco-Canadien a été champion du monde RLCS en 2024, puis élu MVP de l’Esports World Cup 2025 avec Karmine Corp. Il a choisi de défendre les couleurs du Maroc plutôt que celles du Canada. En novembre, il emmènera la sélection à l’Esports Nations Cup de Riyad, aux côtés d’AnoriQ et de Skyrix, sous la direction du coach Kassio. Côté clubs, les structures privées gagnent en solidité. Team xProjekt, qui aligne 29 joueurs sur plusieurs titres, est devenue en mai la première équipe soutenue par un opérateur télécom marocain.

Ces performances renforcent aussi le poids diplomatique du Royaume.
En travaillant main dans la main avec l’African Confederation of Esports (ACES), la FRMJE se positionne comme un moteur de la structuration de l’e-sport africain. Accueillir les compétitions, former les arbitres et les casteurs (commentateurs), attirer les éditeurs : le Maroc ambitionne de devenir le hub naturel du jeu vidéo compétitif entre l’Europe, le monde arabe et l’Afrique subsaharienne.

Les défis d’une arène en construction
L’euphorie ne doit pas masquer les fragilités. La première tient à la dépendance envers quelques talents binationaux, courtisés par d’autres fédérations. La deuxième concerne l’inclusion. L’eBotola ne compte encore aucune joueuse, reconnaît la Fédération, qui dit encourager leur présence dans d’autres compétitions.

Le streaming soulève, lui, des questions de régulation. Les règles de modération souples de Kick et la place qu’y occupent les jeux d’argent inquiètent, d’autant plus que l’audience est très jeune. À cela s’ajoutent la précarité économique de la plupart des joueurs, le coût du matériel et une offre encore concentrée sur l’axe Casablanca-Rabat.

Les atouts restent pourtant considérables. Interrogé lors du Morocco Gaming Expo, le responsable de Garena pour le Moyen-Orient et l’Afrique estime que le Royaume peut devenir une voix influente du gaming dans la région. Fort de son savoir-faire dans l’accueil de grands événements sportifs, le Maroc dispose d’une fenêtre unique pour transformer une passion générationnelle en filière d’avenir. La jeunesse, elle, a déjà choisi son arène.