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Société

Vito Raouf Shukrula : «Ces gangs ne se soucient guère de l’origine»

Le spécialiste réfute d’emblée l’existence d’une mafia marocaine aux Pays-Bas. Pour lui, le terme même de «Mocro Maffia» est non seulement mal choisi, mais discriminatoire. En connaisseur de ces réseaux, il nous éclaire sur leurs arcanes.

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Aux Pays-Bas, c’est l’un des avocats privilégiés des membres de gangs marocains, depuis qu’il a réussi à faire libérer l’un de leurs cadres. Il nous explique comment ils sont embrigadés et quelles sont leurs chances de s’en sortir.
Oui, il a été prénommé ainsi en référence à Vito Corleone, héros légendaire du Parrain. Les gangs de la Mocro Maffia, il les connaît de très près et il nous apprend à les connaître un peu mieux.

Les diverses condamnations de Taghi et compagnie ont-elles eu, selon vous, un effet dissuasif sur la criminalité et l’existence de ces gangs ?
Je ne pense pas que cela ait eu un effet dissuasif. La cocaïne continue d’inonder les rues et de nouvelles cargaisons de drogue arrivent régulièrement au port. Si la police élimine un grand trafiquant de drogue, on trouve toujours un autre qui attend de prendre sa place.

Tant que le marché européen est insatiable en matière de drogue, il y aura toujours des gens qui voudront en tirer profit. Le gouvernement et la police ne parviendront jamais à éradiquer totalement les gangs, ils essaient donc seulement de contrôler la criminalité autant que possible.

Donc vous ne pensez pas que la Mocro Maffia a des chances, même infimes, de disparaître ?
Je ne le pense pas. La pauvreté et les logements insalubres existent toujours, et les jeunes veulent avancer dans la vie et gagner de l’argent rapidement. Les gens seront arrêtés et condamnés, mais les jeunes soldats de la rue ambitieux font toujours la queue, attendant leur tour pour essayer de grimper les échelons de la criminalité.

Bien que de nombreux jeunes membres de la mafia aient été arrêtés et condamnés à des peines de prison à vie, il existe encore de nombreux jeunes prêts à commettre des crimes horribles pour un peu d’argent. La criminalité ne disparaîtra jamais.

Comment des personnes comme Taghi influencent les membres des gangs ?
En général, on peut dire qu’il faut être violent et impitoyable pour atteindre le sommet de la pyramide internationale de la drogue.

Lorsque la police a arrêté par le passé un jeune tueur à gages, elle a trouvé à son domicile des DVD de la série «Il Capo Dei Capi» qui raconte l’histoire de Toto Riina, le chef de la mafia sicilienne qui a dû être très violent pour atteindre le sommet. Il a été constaté à de très nombreuses reprises que ces DVD de la vieille culture mafieuse violente italienne étaient populaires parmi les jeunes membres de gangs.

Quels sont les profils des jeunes Marocains qui rejoignent ce qu’on appelle la Mocro Maffia ?
La plupart du temps, ce sont des Marocains de deuxième ou même de troisième génération. Leurs parents sont venus travailler dans des usines, effectuant des travaux que les Néerlandais ne voulaient pas faire eux-mêmes. Souvent, le gouvernement néerlandais a regroupé les Marocains de première génération dans certains quartiers de villes, comme par exemple à Amsterdam.

Leurs enfants ont parfois grandi dans la pauvreté, mais ont aussi vu les possibilités de s’enrichir dans la société occidentale, très ouverte et tolérante à l’égard de la consommation de drogue. En raison de leur origine, de nombreux jeunes Marocains de la deuxième génération ont été ouvertement discriminés aux Pays-Bas et ils ont eu le sentiment de ne pas être traités équitablement et de ne pas avoir les mêmes opportunités dans la vie que les autres enfants d’origine occidentale.

Certains d’entre eux ont fini par choisir une vie de crime pour gagner un peu de respect et de richesse dans ce qu’on appelle la «Mocro Maffia». Je pense par ailleurs que ce terme de «Mocro Maffia» est mal choisi et discriminatoire, car dans cette «mafia marocaine», il y a de nombreuses cultures différentes et certainement pas seulement des criminels marocains.

Comment s’effectuent les débuts dans les gangs ?
Ils se lancent dans la criminalité parce qu’ils y sont avant tout attirés par d’autres jeunes, parfois des amis ou des frères, qui gagnent beaucoup d’argent en faisant de la contrebande ou en vendant du haschisch ou de la cocaïne. Ils voient parfois cela comme leur seule possibilité de gagner beaucoup d’argent dans la vie parce qu’ils ont le sentiment de ne pas être acceptés dans la société néerlandaise. Ils traînent dans des salons à chicha où ils discutent de plans pour gagner de l’argent.

Ils mènent une vie très libre la nuit et s’éloignent des gens normaux qui travaillent dur et qui ont un emploi légal. Ils mettent également leur famille en danger, car les membres des gangs peuvent tirer sur des membres innocents de cette famille en représailles de leurs «méfaits».

De quels types de crimes parle-t-on ? Jusqu’où peuvent-ils aller ?
Dans la Mocro Maffia, nous parlons d’une gamme de crimes allant des vols de distributeurs automatiques de billets au transport et à la vente de drogue, en passant par des meurtres extrêmement violents. Parfois, les choses peuvent aller très vite. En trois mois, quelqu’un peut passer du vol d’une moto à l’assassinat d’un homme en plein jour avec une Kalachnikov.

Et quelle est la nature de leurs liens avec ces gangs ? Le sentiment d’appartenance est-il important ?
Parfois, on peut même dire qu’il y a des liens familiaux avec le crime, parce que leur oncle ou leur frère est dans la mafia marocaine. Le sentiment d’appartenir à une fraternité est très important pour eux. En tant qu’hommes, ils veulent être valorisés et avoir le sentiment d’appartenir à quelque chose, et d’être respectés dans leur propre société.

Le plus triste est que lorsqu’ils sont arrêtés, leur famille ressent de la honte envers la société marocaine. Ils ont par exemple honte lorsqu’ils vont à la mosquée. Ils ont peur d’être jugés et méprisés par d’autres familles marocaines, à cause des méfaits de leurs proches qui commencent à faire la une des journaux néerlandais, avec leurs photos, accusés de toutes sortes de crimes horribles.

Quand les jeunes intègrent la mafia, il est très difficile et risqué pour eux de quitter ce monde. Au sein de la Mocro Maffia, il existe l’omerta, le code du secret qui interdit de parler de ses camarades de crime et des crimes que l’on a commis avec eux. Si vous voulez quitter ce monde, les autres criminels auront peur que vous en parliez à la police et ils pourront prendre des précautions pour s’assurer que vous resterez silencieux pour toujours.

Connaissez-vous des repentis qui en sont sortis et, idéalement, s’en sont sortis ?
Oui, bien sûr. Un vieux dicton marocain dit que l’argent noir disparaît dans la nuit. Pensez à la drogue, à l’alcool, au jeu et à la prostitution. Certains jeunes Marocains retournent à l’islam et pensent que la vie de crime est haram. Ils savent que la vie dans la Mocro Maffia les conduit soit au cimetière soit en prison, et ils pensent très fort à leurs mères, alors en deuil.

On peut dire qu’ils grandissent et deviennent plus sages. Et ils veulent rendre leurs parents fiers, épouser une femme marocaine décente, avoir des enfants et vivre une bonne vie, bien que modeste, en dehors du crime, et uniquement basée sur les valeurs familiales traditionnelles.

Personne ne naît mauvais, parfois les gens se demandent quel est le bon chemin, mais ils finissent par retrouver le chemin du bien. Ils font le Hajj, montrent des remords pour leurs péchés et espèrent être pardonnés pour ce qu’ils ont fait dans leur vie. Il n’est jamais trop tard pour se repentir.