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Siham Benchekroun : «Il est temps de réparer les nombreuses injustices qui pénalisent les femmes»

La romancière revient sur les enjeux de la réforme du Code de la famille et la nécessité pour le Maroc de consacrer enfin l’égalité entre les hommes et les femmes.

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Vingt ans après la dernière réforme du Code de la famille, l’heure est venue d’opérer un nouveau virage, radical souhaitons-le, car la société marocaine a changé et la Constitution aussi. Si la loi suprême, adoptée en 2011, consacre l’égalité entre les hommes et les femmes, celles-ci continuent de subir moult inégalités, que ce soit en matière d’héritage, ou encore à travers la loi du taassib. Le temps est donc venu pour en finir avec cet anachronisme. Et qui mieux que Siham Benchekroun, féministe et autrice du livre «L’héritage des femmes» (Ed. Empreintes), peut nous éclairer sur l’urgence de cette réforme et son utilité pour la société tout entière.

Le Roi Mohammed VI a appelé à accélérer la réforme du Code de la famille. Estimez-vous que le temps soit venu de réviser une Moudawana qui date de 2003 ?
La perspective d’une révision imminente du Code de la famille réjouit tous ceux qui ont à cœur la défense des droits des femmes et des enfants, et donc, in fine – contrairement à ce qu’avancent les partisans du statu quo -, la protection de la famille marocaine. Oui, cette réforme était attendue et nécessaire. Car le décalage dans notre pays entre le rôle des femmes, leur statut social et leurs droits s’est creusé. Les discriminations sont manifestes. Elles se maintiennent en opposition à la Constitution marocaine de 2011 qui consacre l’égalité entre les hommes et les femmes, notamment au niveau civil et économique. Il est temps, en effet, de réparer les nombreuses injustices qui pénalisent les filles, les épouses, les veuves, les mères. On ne peut pas bâtir une société stable et équilibrée dans le déni de l’équité et de la justice. En l’occurrence, les droits des citoyens ne peuvent pas dépendre de leur sexe. Cela vaut aussi bien pour les femmes que pour les hommes évidemment.

Vous avez consacré un livre à l’héritage en islam. Des inégalités persistent en matière d’héritage entre les femmes et les hommes au Maroc. Pensez-vous que l’islam constitue un frein à une pleine égalité entre les sexes ?
Je ne le pense pas. Mais plutôt que de donner une opinion, prenons un exemple. Il est parlant : celui de la Turquie. Dans ce pays, la très grande majorité de la population est musulmane. Ce sont essentiellement des sunnites, comme nous. C’est une donnée statistique, objective. Or, ce pays pratique une égalité successorale entre les filles et les garçons depuis un siècle ! Les frères et les sœurs héritent de manière égale lorsque leurs parents décèdent. C’est une autre donnée objective. En quoi cela a-t-il empêché les 85% de musulmans de ce pays de rester musulmans ? Malgré cette réforme de l’héritage, les familles turques n’ont pas sombré dans le chaos social dont les divers prédicateurs nous menacent. Prenons un autre exemple, celui de la Tunisie, pays musulman sunnite aussi. Depuis 1959, soit depuis plus de 60 ans, le taassib a été aboli: en l’absence de frères, les filles héritent sans la participation d’héritiers mâles de la famille. Pourtant, les Tunisiens sont aussi musulmans que nous… En réalité, c’est en tant que musulmans que beaucoup d’entre nous appellent à la justice sociale et à l’équité effective. Les versets coraniques sont nombreux et explicites à ce sujet. Islam et injustice ne peuvent pas être compatibles !

De nombreux religieux estiment que le Coran est catégorique en matière d’héritage, où il stipule que le frère hérite d’une part double de celle de sa sœur. L’ijtihad est-il possible dans ce cas de figure selon vous ?
Curieusement, on a admis et on continue d’admettre l’ijtihad pour beaucoup de sujets: les sanctions corporelles, l’esclavage, le prêt avec intérêt, la répudiation, la polygamie, et tant d’autres, bien que les versets coraniques les concernant sont clairs, mais pas pour les questions d’héritage. Pourquoi cette exception ? Pourquoi la distribution des biens d’un défunt serait-elle plus sacrée que d’autres aspects de la vie sociale ? Pourquoi, par exemple, pour des interdits coraniques «catégoriques», tels que l’alcool ou les relations sexuelles hors mariage, les mêmes détracteurs se montrent souples et évasifs, sous prétexte de contexte, de modernité, d’évolution de la société, mais quand il s’agit d’égaliser la succession avec leurs sœurs, leurs discours changent radicalement ? Maintenant, je voudrais revenir à cette notion d’ijtihad que certains disent impossible dans ce domaine. Un fait n’est pas connu, et j’invite les lecteurs à le méditer : les règles de succession ont connu divers changements depuis le temps de la Révélation. Les Compagnons du Prophète eux-mêmes (Abou Bakr Assiddîq, Omar Ibn Al Khattab, Ali Ibn Abou Tâlib…) ont eu recours à l’ijtihad pour modifier ces règles au nom de l’intérêt général (al maslaha al âmma), et se sont distancés de ce fait du Texte sacré. Plusieurs exemples sont publiés dans le livre «L’héritage des femmes» auquel vous avez fait référence. Qui oserait contester aujourd’hui leurs décisions ?

La sacralité des textes ne risque-t-elle pas de poser problème ?
De nos jours, des versets du Coran «catégoriques» concernant la succession ne sont pas appliqués. À l’exemple du verset 180 de la sourate 2 (Al Baqara) qui ordonne un testament en faveur des parents : «Il vous a été prescrit, lorsque se présente à l’un de vous la mort et qu’il laisse des biens, le testament en faveur des père et mère et des plus proches, convenablement. Ceci est un devoir pour les gens pieux». Ce verset obligeant au testament n’est pas pratiqué conformément à son sens littéral clair. De plus, il est rarement cité. Par contre, on récite volontiers des hadiths sur les limites du testament (pas pour les héritiers et pas plus d’un tiers). Pourquoi ? Des interprétations «humaines» ont prévalu et des décisions ont été prises.
On est en droit de les questionner. N’est-il pas nécessaire de connaître et d’étudier tous les versets coraniques traitant de la succession, lorsque l’on fait référence au texte sacré, avant de trancher sur la notion de «catégorique» ?

Le taassib suscite également la controverse. Mais certains estiment qu’il est plus facile à abroger. Pourquoi ne pas commencer par éliminer le taassib ? Cela constituerait un premier pas…
Pour une grande partie de l’opinion publique, dès que l’on parle d’héritage, on considère à tort que c’est du texte coranique qu’il s’agit. Hélas, beaucoup de nos lois de succession ne proviennent pas du Coran, mais de décisions humaines et de coutumes, parfois tribales, à l’exemple du taassib. Rappelons d’abord ce que c’est que cette loi du taassib : au Maroc, lorsque des filles perdent leur père et n’ont pas de frère(s), elles n’ont pas le droit d’hériter sans qu’un mâle, le plus proche du défunt (oncle paternel, cousin ou autre), vienne hériter avec elles.
Cela crée des situations violentes et injustes où des co-héritiers (contrairement à l’esprit de cette tradition) viennent réclamer leur part dans un patrimoine auquel ils n’ont pas contribué, sans assumer la moindre obligation vis-à-vis des veuves et des orphelines. Pour revenir à votre question : le taassib n’ayant pas de fondement coranique, sa suppression pourrait en effet susciter moins de résistance. Et oui, ce serait un premier pas formidable, car beaucoup de parents n’ayant pas de fils sont concernés. Certains choisissent de se déposséder de leur vivant en cédant leurs biens à leurs filles. C’est violent.

Comment procéder alors ?
En 2018, à la suite de la parution de mon livre, j’avais rédigé une pétition contre le taassib, à laquelle mes co-auteurs et au total une centaine de personnalités de la société civile ont adhéré. Lancée sur le net, elle avait récolté 1.000 signatures par jour durant la première semaine. C’est dire que, lorsqu’ils ne se pensent pas en conflit avec leurs convictions religieuses, les gens adhèrent sans hésiter. Car il y a malheureusement des méconnaissances sur les origines et la constitution de nos règles de succession, et des peurs que l’on peut comprendre. C’est pourquoi l’information est capitale dans ce débat. C’est ce qui nous permet de quitter un registre uniquement émotionnel. Si les émotions prennent le pas sur la raison, on ne discute plus, on n’écoute plus. On n’avance pas.

Êtes-vous optimiste quant à l’issue de cette réforme ?
Aucune résistance n’empêchera les prises de conscience. Les hommes et les femmes d’aujourd’hui sont différents de ceux des siècles passés. La revendication à l’égalité des droits et des chances est inscrite dans l’Histoire du monde. Les modifications sociales ont tôt ou tard imposé des modifications juridiques. Bien sûr, cela peut prendre du temps et ce temps n’est pas facile à supporter, c’est pourquoi nous militons sans relâche. Mais lorsque la volonté politique est claire et importante, l’espoir est possible. Je suis optimiste.