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Société

Sexisme à l’école : Ces préjugés et stéréotypes qui ont la peau dure

L’école reproduit parfois les inégalités qu’elle est censée combattre. C’est ce constat, lucide et urgent, qui a poussé l’ADFM à lancer une campagne nationale de sensibilisation sur l’égalité filles-garçons à l’école.

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Dans une enquête réalisée au sein des établissements publics et dont les conclusions ont été présentées à la presse en début de semaine, l’Association démocratique des femmes du Maroc (ADFM) a tiré la sonnette d’alarme : de la répartition des tâches lors des activités scolaires à l’orientation imposée par genre, il apparaît que si les lois ont évolué, les mentalités, elles, tardent à suivre. Et les préjugés sexistes persistent.

Depuis plus de trois décennies, le système éducatif marocain s’est engagé dans un grand chantier de réformes, institutionnelles et juridiques, en faveur de l’égalité entre les sexes. Y compris en milieu scolaire. Et afin de contribuer à cette dynamique, explique Amina Lotfi, «l’association mène, depuis juin 2022, une initiative citoyenne : “École de l’Égalité”, comprenant diverses parties prenantes engagées dans les domaines de l’éducation, de la défense des droits humains et des médias».

L’objectif principal de cette initiative est de favoriser un environnement éducatif qui non seulement instruit les garçons et les filles, mais respecte fermement les principes des droits de l’Homme et de l’égalité des sexes.

L’ADFM part donc en croisade contre les stéréotypes et les préjugés qui ont la peau dure. Mercredi 2 juillet, elle annonce, lors de sa rencontre avec la presse, le lancement d’une campagne nationale pour sensibiliser les parents, les enseignants et les élèves à l’égalité en milieu scolaire.

Une initiative qui s’impose, car, poursuit Lotfi, «il est impératif de remettre en question les normes, les pratiques et les mécanismes qui perpétuent ces stéréotypes, préjugés et comportements sexistes».

Bien qu’il y ait eu des acquis certains et des avancées louables en faveur des filles, avec des taux de scolarisation dépassant ceux des garçons, des taux de réussite plus importants, des notes plus élevées et des parcours plus longs…, il y a toujours la persistance de plusieurs formes de sexisme au sein des écoles marocaines.

Celles-ci se manifestent essentiellement par la prévalence continue des stéréotypes de genre et des représentations dévalorisantes des filles et femmes dans les manuels scolaires et dans les pratiques des professionnels de l’éducation.

C’est ce qui ressort globalement de l’étude menée par l’ONG en vue d’identifier les stéréotypes et les préjugés existants en milieu scolaire. Cette enquête s’est déroulée dans 13 lycées des deux régions de Rabat-Salé-Kénitra et Casablanca-Settat. Soit une population de 50 élèves, 31 enseignants et 11 agents du personnel administratif.

Le corps des filles, danger pour l’ordre scolaire…
L’objectif de cette étude n’était pas, selon l’association, d’énumérer tous les préjugés et stéréotypes sexistes véhiculés dans les lycées, mais il s’agissait surtout de se focaliser sur ceux qui servent à légitimer les inégalités sexistes sur le genre au sein des lycées et qui ont des répercussions directes et/ou indirectes sur les parcours scolaires et professionnels des apprenants.

Globalement, l’étude révèle que «les lycées au Maroc restent, malgré les efforts déployés, un univers qui n’est pas exempt de sexisme. Plusieurs préjugés et stéréotypes sont encore véhiculés au sein de ces établissements et partagés par tous les acteurs dans les lycées». Quels sont donc les stéréotypes saillants ?

De prime abord, une conclusion «marquante» est à retenir : la «supériorité» des garçons en mathématiques et en science. Cette hiérarchisation des disciplines scolaires, basée sur le genre, a rapidement des conséquences en termes de performances scolaires et de représentations de soi.

En effet, les filles elles-mêmes s’estiment moins compétentes que les garçons. Ce qui conduit à penser que les sciences et les techniques sont un territoire masculin, alors que les lettres, les beaux-arts, les relations aux autres sont un domaine féminin.

Du côté des enseignants, certains pensent encore que les disciplines scolaires sont catégorisées de manière genrée, c’est-à-dire qu’elles sont perçues comme étant plus adaptées à un sexe plutôt qu’à un autre.

Ce stéréotype impacte inévitablement l’orientation scolaire et les parcours professionnels des filles. Par ailleurs, selon les conclusions de l’étude, les stéréotypes liés au corps et ceux relatifs aux traits de la personnalité sont les plus omniprésents en milieu scolaire et freinent encore l’égalité à l’école.

Les préjugés et les stéréotypes sexistes relatifs au corps sont non seulement omniprésents mais multidimensionnels, affectant différents aspects du corps des filles/femmes.

Ceci se manifeste au niveau du harcèlement sexuel dont tous les participants, filles et garçons, reconnaissent l’omniprésence dans l’espace scolaire. Les élèves, et indépendamment de leur sexe, pensent qu’il est la résultante de la manière qu’ont les filles d’être et de paraître.

Celles qui s’habillent à la mode sont des «filles provocatrices», «séductrices» et «filles immorales» et méritent le harcèlement qu’elles subissent. Ceci confirme l’idée selon laquelle le corps des filles/des femmes, par le pouvoir de «séduction», est encore perçu comme un danger et une menace pour l’ordre scolaire.

Une propension accrue dans le rural et le périurbain
Cette perception inégalitaire des corps a des répercussions profondes sur l’égalité entre les sexes en légitimant les inégalités sociales sous couvert de complémentarité. En ce qui concerne les préjugés liés à la personnalité, la population sondée a encore tendance à associer certains traits de personnalité et caractéristiques spécifiques aux femmes, reflétant leur nature bienveillante et empathique.

D’autres traits sont souvent liés aux hommes, soulignant leurs tendances affirmées et compétitives illustrant la complexité ́ de l’expérience humaine et du comportement social.

Lorsque l’on prend en compte cette distinction fondamentale entre les hommes et les femmes en termes de caractéristiques personnelles, cela conduit à leur assigner des rôles, des qualités et des positions particulières au sein de la société. Ce qui pourrait influencer leurs motivations de choix des parcours scolaires dès le lycée.

Sur la base de ces conclusions, la persistance de ces préjugés et stéréotypes sexistes relatifs aux corps et aux traits de personnalité dans l’espace scolaire peut, selon Lotfi, «influencer et altérer la perception des compétences et capacités des filles et des garçons ainsi que leurs choix d’orientation». Ce qui participe à la perpétuation d’une forte ségrégation entre les sexes dans les filières.

Depuis longtemps, les lycées au Maroc se présentent comme une institution fondée sur le principe de mixité entre les sexes et le partage des espaces scolaires. L’étude souligne, sur la base des visites des établissements, qu’il est clair que cette mixité est fortement formelle, tandis que la non-mixité reste la caractéristique dominante.

Pour preuve, les filles préfèrent travailler entre elles de même que les garçons et les filles se séparent dans leur positionnement au sein des classes.

Cette non-mixité dans les espaces scolaires prouve, selon l’association, que cette situation «continue de constituer une norme prévalant au sein d’une part significative de la société marocaine, si l’on considère les célébrations non mixtes, visites entre familles, espaces sociaux et religieux, etc.».

Situation économique et niveau d’instruction pris en compte
L’enquête laisse apparaître une propension au sexisme dans les milieux rural et périurbain. Il est indéniable que, bien que l’éducation exerce une influence déterminante dans la lutte contre les stéréotypes et préjugés sexistes, d’autres enjeux liés à la vulnérabilité, notamment la situation économique, le niveau d’instruction des familles et les infrastructures, doivent également être pris en compte.

Cette étude a révélé que les garçons souffrent plus que les filles de contradictions et de paradoxes, incluant la domination d’un dualisme entre les idées et croyances traditionnelles conservatrices, d’une part, et les attitudes et conceptions modernes, d’autre part. Ainsi, plusieurs garçons ont exprimé des attitudes égalitaires et positives en déclarant que la société change et que les rôles traditionnels des deux sexes devraient être revus.

D’autres réponses confirment néanmoins que les représentations inégalitaires sont toujours là, puisque certains garçons, surtout des milieux rural et périurbain, ont exprimé davantage d’adhésion aux clichés masculinistes.

Dans son étude, l’ONG ne s’est pas contentée d’énumérer le stéréotypes mais a également émis des recommandations, notamment l’introduction des mécanismes d’évaluation régulière dans les projets d’établissements, l’encouragement des bonnes pratiques, l’implication des garçons dans l’élaboration des campagnes de sensibilisation, l’établissement de partenariats avec la société civile et les associations et, enfin, l’institutionnalisation de l’égalité entre les sexes dans le système éducatif via la mise en place d’un dispositif intégrant toutes les mesures et tous les mécanismes pour promouvoir l’égalité entre les sexes à tous les niveaux du système éducatif.


Qu’en pensent les enseignants ?
Il ressort de l’enquête que les perceptions des enseignants sur l’égalité sont tributaires de la matière enseignée. Ainsi, trois tendances ont été identifiées :
Les enseignants de français, anglais, maths, PC, SVT et philosophie tendent à percevoir l’égalité comme principe devant régir les rapports entre les sexes. Pour leur part, les enseignants de l’éducation islamique considèrent que l’égalité ne devrait pas être substituée à l’équité et à la complémentarité prônées par la religion.

Selon eux, l’islam a instauré la justice entre les individus en accordant à chacun des sexes les droits qui conviennent à sa nature. Ainsi, pour un professeur de cette matière, «Alqiwama est une responsabilité dont la femme n’a pas les capacités nécessaires sur le plan biologique, psychologique et même financier».

Par ailleurs, certains enseignants de philosophie et d’histoire-géo ont évoqué la nécessité de concilier les perceptions religieuses avec les valeurs universalistes en matière d’égalité, «sans renoncer aux fondements religieux de l’État».
La coexistence de ces trois visions distinctes ne peut qu’engendrer des ambiguïtés chez les élèves, car chaque enseignant, lorsqu’il en a l’opportunité, discutera de l’égalité selon sa propre perspective.

D’autre part, ces diverses perceptions rendent plus complexe, voire impossible, selon l’ADFM, la mise en place de projets communs visant à promouvoir l’égalité au sein des établissements scolaires.