SUIVEZ-NOUS

Société

Nora Bussigny : «On peut défendre la cause palestinienne sans verser dans l’antisémitisme»

Infiltrations, menaces, protection policière…, la journaliste franco-marocaine a enquêté au cœur des mobilisations pro-palestiniennes et des milieux militants radicaux. Dans son dernier livre, «Les nouveaux antisémites», elle montre comment un progressisme dévoyé, au nom de l’antisionisme, laisse prospérer l’antisémitisme. Chronique d’une enquête menée sous tension permanente.

Publié le

Il y a des lieux où l’on parle doucement, presque par réflexe. Nora Bussigny s’assoit, observe la pièce, jauge l’environnement. Le danger n’est jamais très loin, même quand il ne se voit pas.

Depuis le 7 Octobre, cette journaliste de 30 ans vit avec cette vigilance permanente, acquise à force d’immersions prolongées dans des espaces où elle n’était pas censée être. Amphis bondés, réunions militantes, cortèges chauffés à blanc : elle y est entrée incognito, dissimulée, parfois méconnaissable, pour comprendre ce qui se jouait sous la surface des slogans.

Quand l’attaque du Hamas survient, elle vient tout juste de publier «Les Nouveaux inquisiteurs», enquête déjà explosive sur les dérives du militantisme intersectionnel.

«J’avais participé, sans révéler que j’étais journaliste, à des dizaines de manifestations, de groupes de parole non mixtes et d’actions organisées par ces collectifs. L’objectif était de vérifier si le “wokisme” existe vraiment, s’il y a bien, sous couvert de progressisme, des radicalités militantes qui dérivent vers l’intolérance. Et la réponse est Oui».

Elle y décrivait un univers où les concepts (hiérarchies des oppressions, non-mixité, assignations identitaires) deviennent des instruments de tri, d’exclusion, d’ostracisation. Après le 7 Octobre, Bussigny change d’échelle. Même grille de lecture, mêmes réflexes moraux, mais appliqués au conflit israélo-palestinien.

«“Les Nouveaux antisémites” est en quelque sorte la suite directe», explique-t-elle. «Le même progressisme dévoyé, la même vision binaire, mais avec des conséquences beaucoup plus graves: l’antisémitisme qui s’installe tranquillement sous couvert d’antisionisme».

Depuis, ses enquêtes l’ont menée là où peu s’attardent longtemps : au point de bascule, quand une cause juste devient un alibi, quand l’émancipation se tourne en violence symbolique, puis réelle. Deux livres, un fil rouge : documenter comment une partie de la gauche radicale, enfermée dans ses dogmes, finit par piétiner les valeurs universelles qu’elle prétend incarner.

Pendant un an, vous avez vécu sous fausse identité dans l’ultragauche française. Quelle a été votre plus grande peur ?
Être démasquée comme une bleue lors d’une formation du collectif Urgence Palestine – que l’État veut dissoudre – pour apprendre à modifier et orienter les articles Wikipédia (…). Mais ce qui me hante vraiment, c’est Strasbourg, place Kléber, février 2025.

Après des heures de slogans glorifiant le Hamas, les militants hurlent devant un McDonald’s : «Vous mangez la chair des enfants palestiniens !». La terreur dans les yeux des enfants m’a glacée. J’ai écourté ma présence: défendre une cause, oui ; terroriser des enfants, jamais. C’est là que j’ai mesuré jusqu’où pouvait aller la dérive.

C’est là où vous avez compris que l’antisionisme pouvait basculer ouvertement en haine antisémite ? Était-ce un choc ou une évidence ?
Cela n’a pas été un choc brutal ni une évidence immédiate, mais une érosion subtile. Le tournant est venu le 7 Octobre. Mon premier réflexe a été de consulter les collectifs féministes que j’avais suivis.

Face aux images insoutenables de violences infligées à des Israéliens – surtout des femmes –, je n’ai pas seulement constaté un silence : j’ai vu une exaltation, une joie réelle.

Sous couvert d’un engagement soi-disant décolonial, on en venait à célébrer tortures et viols simplement parce que les victimes étaient israéliennes. Là, la raison bascule dans la déraison. Justifier de tels actes au nom d’une cause, c’est renoncer à tout principe féministe universel.

Comment expliquez-vous que des militantes féministes applaudissent des massacres commis par le Hamas ? Quels mécanismes idéologiques transforment l’empathie en complicité ?
J’y consacre une large part du livre, notamment les premiers chapitres, où je laisse longuement la parole à des militantes féministes – juives ou non – et à des militants LGBT.

L’enjeu ? Comprendre comment, quand on est LGBT par exemple, on peut soutenir le Hamas, alors que ce mouvement applique la Charia à Gaza et traque, torture et exécute les homosexuels.

Tout repose sur une lecture soi-disant décoloniale, nourrie d’intersectionnalité –, un outil passionnant, mais détourné par des militants radicaux en hiérarchie rigide des luttes.

On y classe les individus en deux camps binaires : d’un côté les «racisés» – j’exècre ce terme –, c’est-à-dire les personnes non blanches, comme moi d’origine marocaine, qui serions par essence des victimes; de l’autre les Blancs, forcément privilégiés, forcément oppresseurs. Dans ce cadre manichéen, le Palestinien est l’opprimé, le Hamas le résistant, l’Israélien le colon.

L’empathie ne circule qu’en un sens : celle envers les Palestiniens est souvent transformée en complicité avec le Hamas. L’empathie légitime pour les civils souffrants est instrumentalisée pour faire passer le soutien à une organisation terroriste pour une posture progressiste.

Vous affirmez que l’antisionisme est un «sas» vers l’antisémitisme pur. Peut-on encore défendre la cause palestinienne sans tomber dans le piège ?
Je suis convaincue qu’on peut défendre la cause palestinienne sans tomber dans l’antisémitisme. Dans le livre, je raconte une manifestation à Angers, organisée par l’AFPS (Association France Palestine Solidarité – Ndlr).

Après tant de rassemblements soi-disant «pour la Palestine», où l’on finissait par soutenir le Hamas ou d’autres organisations terroristes, je m’attendais au pire. Mais cette fois, aucun appel au terrorisme : les manifestants réclamaient même la libération des otages israéliens et précisaient que soutenir la «résistance palestinienne» signifiait défendre une identité et un peuple, pas la lutte armée.

Dès lors qu’une manifestation dénonce la souffrance des Palestiniens sans glorifier le terrorisme ni l’islamisme radical, son engagement est pleinement légitime.

Vous décrivez l’antisémitisme comme un fil rouge de l’ultragauche et de l’islamisme radical. Comment ces alliances improbables se forgent-elles ?
L’ultragauche aujourd’hui est un mélange hétéroclite : écolos radicaux, mouvements anti-flics, Black Blocs, décoloniaux… Tous partagent un rejet absolu de l’État et des institutions démocratiques, exactement le fer de lance des Frères musulmans et des groupes islamistes radicaux.

L’alliance objective se noue autour d’un ennemi unique: «le sioniste», où tous les tropes antisémites classiques resurgissent sans complexe. Cette convergence ne s’arrête pas à l’extrême gauche : l’ultradroite participe aussi (…).

En France, Alain Soral, condamné pour antisémitisme et homophobie, est cité comme référence par certains militants radicaux, ses dérives effacées parce qu’il frappe le même ennemi. Une mécanique totalitaire à la Orwell permet à ces mondes a priori incompatibles de marcher main dans la main.

La «guillotine digitale» transforme les réseaux sociaux en tribunal populaire antisémite…
Pour moi, Block Out – prolongement direct de la campagne BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions – Ndlr) – a été le détonateur de la radicalisation d’une partie de la génération Z. Son principe : exercer une pression massive sur les célébrités, influenceurs et créateurs de contenu pour qu’ils boycottent Israël et ostracisent ceux qui refusent.

S’ils résistent, ils sont «annulés» sur les réseaux: pertes financières, chute des partenariats, effondrement des revenus publicitaires. La «guillotine numérique» transforme l’antisionisme radical en coercition sociale de masse : ne pas s’aligner publiquement équivaut à une mise à mort professionnelle. Une illustration frappante de la dérive d’une cause prétendument progressiste vers l’intolérance la plus brutale.

La Gen Z semble particulièrement poreuse aux discours ultraradicaux…
Pour la génération Z, les réseaux sociaux – et surtout TikTok – sont devenus la source d’information numéro 1. Mais ces plateformes exposent à une désinformation massive et à des contenus tronqués, résumés en une minute pour l’algorithme.

Résultat: l’esprit critique peine à se développer et la radicalité s’installe. Preuve : en France, les deux personnalités politiques les plus suivies par les moins de 25 ans sont Rima Hassan (La France Insoumise) et Jordan Bardella (Rassemblement national).

Deux extrêmes qui captent l’attention, enfermant les jeunes dans des bulles où seuls l’excès, l’émotion brute et le slogan choc circulent. Sans nuance ni contradictoire, se forge une vision binaire du monde, où l’antisémitisme décomplexé sous couvert d’antisionisme devient partie intégrante.

Jusqu’où le journalisme d’immersion peut-il influencer la sphère politique et sécuritaire ?
Mes investigations et celles de confrères, comme Emmanuel Razavi, spécialiste du Moyen-Orient, servent souvent de repères concrets pour des avocats et enquêteurs.

En France, face à la pénurie de moyens, police et justice ne peuvent pas tout couvrir : nos travaux, rigoureux, permettent d’identifier les profils les plus préoccupants. Je pratique l’immersion, mais je m’appuie surtout sur des sources ouvertes : veille intensive des réseaux sociaux, milliers de captures d’écran, archives conservées.

Très peu de témoignages anonymes : soit je suis sur place et je documente, parfois en filmant, soit je trace numériquement. C’est ce qui tient le mieux devant un tribunal.

Comment faire face à cette «longue marche vers le chaos» ?
Sensibiliser aux répercussions concrètes du conflit. Exemple : à Courbevoie, une fillette de 12 ans a été violée par ses camarades de classe à cause de sa judéité, traitée de «sioniste».

Pas un cas isolé : les agressions antisémites se multiplient, souvent sous prétexte de «dénoncer» la situation en Palestine. Des groupuscules extrémistes récupèrent le conflit pour propager haine et violence (…). Critiquer Israël ou défendre la Palestine n’est pas puni ; on l’est lorsqu’on appelle à reproduire en France le «déluge d’Al-Aqsa», comme si l’on appelait à «refaire le Bataclan».

Une manipulation qui confond empathie légitime et soutien au terrorisme tue le débat et alimente la chasse aux Juifs.

Depuis la parution de votre livre, vous êtes sous protection policière et menacée en ligne…
Oui, j’ai une protection policière dès que je m’exprime en public. J’ai reçu des menaces de mort et des torrents d’injures, d’autant que je suis Franco-Marocaine : on m’insulte, me traite d’«arabe de service», de «sale arabe», de traîtresse à ma communauté.

Cela ne me musellera pas: je continuerai à exercer mon métier, impératif. Mais j’ai peur (…). J’ai dû porter plainte contre un député français qui m’a mise en danger en diffusant l’adresse de ma rédaction, cible de menaces ensuite.

Diffamée et harcelée, attaquée par un représentant élu, je mesure l’ampleur du danger pour l’avenir de notre société : quand ceux qui font les lois piétinent leurs principes pour intimider une journaliste, où sommes-nous ?

«Les nouveaux antisémites», Nora Bussigny, 272 pages. Éditions Albin Michel, 2025.