SUIVEZ-NOUS

Société

Maroc : Trajectoires féminines, tournants de l’histoire

Les Marocaines ont, depuis près de 70 ans, investi tous les champs : ciel, université, tribunaux, entreprises, stades et scènes littéraires. Pionnières, militantes, dirigeantes ou icônes culturelles, elles ont contribué à transformer la loi, le regard et les structures. Leurs trajectoires racontent une même dynamique : celle d’un pays qui évolue…

Publié le


Mis à jour le

Depuis l’Indépendance, l’histoire du Maroc s’est écrite aussi au féminin. Discrètement parfois, spectaculairement souvent, des femmes ont investi des espaces qui ne leur étaient pas destinés et ont contribué à redessiner les contours du possible.

Elles ne forment pas un mouvement homogène ni une génération unique. Elles viennent d’horizons sociaux, culturels et professionnels différents. Pourtant, leurs trajectoires racontent une même dynamique : celle d’un pays en transformation.

Certaines ont ouvert la voie dans des domaines où la présence féminine relevait de l’exception. D’autres ont structuré des combats de longue haleine pour faire évoluer les mentalités et les lois.

D’autres encore ont imposé leur talent sur les scènes artistique, sportive ou intellectuelle, donnant au Maroc un rayonnement nouveau. Toutes ont déplacé les lignes, chacune à sa manière. Leur influence ne se mesure pas uniquement aux fonctions occupées ou aux distinctions reçues. Elle se lit dans les imaginaires qu’elles ont transformés.

Voir une femme piloter un avion au début des années 1950, enseigner la sociologie et questionner les rapports de pouvoir, plaider pour une réforme du droit de la famille, diriger une organisation patronale ou porter les couleurs nationales sur les terrains internationaux : autant d’images qui, décennie après décennie, ont élargi l’horizon collectif.

Ces parcours ne disent pas que l’égalité est acquise. Ils montrent en revanche qu’elle s’est construite par étapes, grâce à des figures qui ont accepté l’exposition, la controverse ou la solitude.

En retraçant huit trajectoires emblématiques, ce dossier propose une lecture générationnelle de l’émancipation au Maroc : celle d’un mouvement continu, fait d’audace individuelle et d’évolution structurelle. Une histoire qui est encore en train de s’écrire.

La Princesse Lalla Aïcha, pionnière de la diplomatie et de l’émancipation féminine

Le 9 mars 1947. La Princesse Lalla Aïcha, fille aînée de feu Mohammed V, accompagne son père à Tanger et prononce le célèbre discours appelant à la scolarisation des jeunes filles et à leur participation à la vie active. Ce moment est considéré comme un tournant historique dans l’émancipation féminine au Maroc.

La Princesse a soutenu la scolarisation et l’éducation des filles et le développement des associations féminines à travers l’Union nationale des femmes marocaines, dont elle a été présidente. Son action s’inscrit dans une vision moderniste : former des femmes capables de participer à la construction du Maroc indépendant.

Nommée ambassadrice durant les années 60, sous le règne de feu Hassan II, elle représente le Royaume au Royaume-Uni, en Grèce et puis en Italie. Sa présence diplomatique contribue à installer l’image d’une femme marocaine active sur la scène internationale. Une avancée majeure dans le monde arabe où, à l’époque, les femmes diplomates étaient quasi inexistantes.

Son discours, sa présence publique, ainsi que sa carrière diplomatique ont contribué à normaliser l’idée qu’une femme marocaine pouvait parler en public, représenter son pays et assumer des responsabilités internationales. Elle reste aujourd’hui une figure fondatrice du leadership féminin institutionnel au Maroc.

Touria Chaoui, la femme qui a touché les nuages
En 1951, Touria Chaoui entre dans l’histoire en devenant la première femme pilote du Maroc et l’une des rares du monde arabe. Elle n’a alors que 16 ans. En 1950, elle intègre l’aéroclub de Casablanca, encouragée par son père, à une époque où l’aviation est un domaine réservé exclusivement aux hommes et aux Européens.

Dans un pays, encore sous le protectorat, son brevet de pilote est un événement inédit, presque irréel pour l’époque. Jeune, déterminée et aux commandes d’un avion, elle devient un symbole d’audace et de modernité. À travers elle, c’est toute une autre représentation de la femme marocaine qui émerge : instruite et capable d’investir les domaines techniques les plus exigeants.

Mais son destin est brutalement interrompu. Le 1er mars 1956, à l’âge de 19 ans, elle est assassinée dans un contexte politique tendu à la veille de l’Indépendance du Maroc.

Touria Chaoui n’a pas eu le temps de construire une longue carrière. Pourtant, son geste fondateur demeure. Elle incarne la génération des pionnières, celles qui ont ouvert des portes fermées aux femmes. Son nom reste associé à un Maroc aspirant à l’indépendance et à une transformation sociale. Elle est un symbole de liberté, d’audace et de modernité.

Nawal El Moutawakil, quand le Maroc devient médaillé olympique

Le 8 août 1984, Nawal El Moutawakil entre dans l’histoire en remportant la médaille d’or au 400 mètres haies aux Jeux olympiques de Los Angeles. Elle devient ainsi la première femme arabe et africaine championne olympique. À 22 ans, son exploit dépasse la performance sportive: il bouleverse les représentations tant au Maroc qu’à l’international.

El Moutawakil n’est pas alors seulement une championne, elle est devenue un symbole national. Par sa détermination et sa discipline, elle a démontré que l’excellence féminine pouvait s’imposer sur les plus grandes scènes. Sa victoire intervient dans un contexte où le sport féminin est encore peu médiatisé. Elle ouvre ainsi la voie à la reconnaissance des sportives marocaines.

Après sa carrière d’athlète, elle s’engage dans l’action institutionnelle. Membre du Comité international olympique, elle devient ministre de la Jeunesse et des sports en 2007-2009 dans le gouvernement de Abbas El Fassi.

Consolidant son rôle dans la gouvernance du sport mondial, elle participe également à l’organisation de grands événements sportifs. Son parcours relie performance, leadership et représentation. Trois dimensions qui continuent d’inspirer les nouvelles générations.

Aïcha Ech-Chenna, une militante sans peur et sans honte
En 1985 est née à Casablanca Solidarité féminine pour les mères célibataires et leurs enfants. Avec cette association, Aïcha Ech-Chenna brise le tabou, sans honte aucune, des mères célibataires et aussi l’hypocrisie sociale autour de la sexualité, du viol, de l’inceste et de la prostitution.

Ech-Chenna a profondément marqué le paysage social marocain. Infirmière de formation et assistante sociale, elle découvre sur le terrain la détresse des mères célibataires confrontées à la précarité et au rejet familial.

Son association est alors une approche novatrice : offrir à ces femmes non seulement un soutien moral, mais aussi une formation professionnelle et une autonomie économique.

Distinguée par son franc-parler et son courage, qui lui ont valu le surnom de «Mère Teresa du Maroc», Ech-Chenna a lutté, cinquante ans durant, pour transformer le regard porté sur ces femmes, à défendre leurs droits et la reconnaissance de leurs enfants nés hors mariage, qui ont été longtemps privés d’état civil.

La pression d’Ech-Chenna et d’autres militantes aboutit, en 2004, à la réforme du Code de la famille qui accorde enfin aux mères célibataires le droit de choisir un nom pour leurs enfants. Jusqu’alors, la législation empêchait les enfants nés hors mariage d’avoir un nom de famille sans l’autorisation du père. Elle déplace ainsi cette question du registre moral vers celui de la justice sociale.

Figure reconnue et respectée bien au-delà du Maroc, Ech-Chenna a reçu plusieurs distinctions internationales. Son héritage est double : une institution toujours active et un combat qui a contribué à inscrire l’inclusion au cœur des politiques publiques.

Zoulikha Nasri, première conseillère de sa majesté
En 1998, après un bref passage au secrétariat de l’Entraide nationale, feue Zoulikha Nasri a été choisie par feu Hassan II pour intégrer le cercle de ses conseillers. Un clin d’œil royal aux femmes.

Originaire de la ville d’Oujda et issue d’un milieu modeste, elle avait une grande affinité pour les conditions de vie des Marocains. Ce qui en fait le profil idéal pour mettre sur les rails la Fondation Mohammed V pour la solidarité. Ce qui lui a permis de développer un réseau de soutien aux personnes en situation difficile.
Par ailleurs, cette militante féministe a joué un rôle primordial dans l’élaboration de la Moudawana de 2004. Elle a également contribué, dans le cadre de la Fondation

Mohammed V, à la lutte contre l’analphabétisme des filles rurales. Et ce, grâce à la réalisation du projet «Dar Taliba» pour remédier à la problématique de l’éloignement de l’école. Cause première de l’abandon scolaire en milieu rural.

Mais Dame Nasri n’a pas que cette casquette sociale, elle a commencé sa carrière, au début des années 90, au ministère des Finances en tant que directrice des Assurances et de la prévoyance sociale. En 2010, le Roi Mohammed VI lui a confié les dossiers suivis par Abdelaziz Meziane Belfkih, décédé la même année. Puis, elle a supervisé les projets du Plan solaire et de la ligne TGV.

Qualifiée de Dame de fer, elle ne reculait devant rien et atteignait ses objectifs. Ce qui a fait d’elle une conseillère à part qui, dit-on, avait l’oreille du Roi.

Fatéma Mernissi, l’icône du féminisme musulman
En 1995, elle fonde, en collaboration avec l’Association démocratique des femmes du Maroc, le premier centre d’écoute pour les femmes victimes de violence au Maroc. Nommé Espace de solidarité et d’écoute, ce centre a été une étape majeure du militantisme de terrain de Fatéma Mernissi à travers lequel elle a concrétisé sa volonté d’offrir une voix aux femmes silencieuses en les accompagnant dans leurs démarches juridiques et sociales.

Sociologue, écrivaine et féministe marocaine, Mernissi est la seule marocaine à figurer au classement de 2012 des 100 femmes les plus influentes du monde arabe réalisé par le magazine Arabian Business. Elle est classée à la 15e place en 2013. Son éducation dans un milieu familial traditionnel et conservateur a beaucoup impacté son travail de chercheuse.

Elle a ainsi longtemps bataillé pour l’émancipation de la femme arabe et marocaine. Écrits, ateliers et débats publics, tout est bon pour aborder les problèmes des femmes. Elle a fondé les «Caravanes Civiques» où peut s’exprimer toute la société civile désireuse de démocratie.

A son actif également, le collectif «Femmes, Familles, Enfants». La sociologue consacre ses recherches aux rapports de pouvoir au genre et à l’évolution des sociétés musulmanes. Son héritage dépasse le Maroc : ses œuvres sont traduites en plusieurs langues et ont marqué le débat sur l’émancipation des femmes.

Ni militante partisane ni figue institutionnelle, Mernissi demeure une référence majeure de la réflexion sur modernité et tradition.

Latéfa Jbabdi, la voix des réformes et de l’égalité
1992, le Roi Hassan II reçoit au Palais royal des représentantes du mouvement féministe et des associations ayant porté la pétition pour la réforme du Code du statut personnel lancée en 1991. Figure emblématique du mouvement féministe, Latéfa Jbabdi fait partie de la délégation.

La présidente de l’Union de l’action féminine, une des principales associations féminines, s’impose dès les années 1980 comme l’une des principales artisanes des avancées juridiques en faveur des droits des femmes.

Militante de longue date, elle participe activement à la structuration du plaidoyer associatif, notamment autour de la réforme du Code de la famille. Ce qui fait d’elle une des actrices de la mobilisation qui a abouti, en 2004, à la promulgation de la Moudawana. Son action s’inscrit dans une stratégie de dialogue institutionnel combinant mobilisation citoyenne, expertise juridique et travail parlementaire.

Députée à la Chambre des représentants, Jbabdi poursuit son engagement sur les questions d’égalité, de lutte contre les discriminations et de participation des femmes. Elle est aussi intervenue sur les enjeux liés aux libertés publiques et aux conventions internationales.

Son parcours illustre une forme d’engagement durable : celui d’une militante devenue actrice institutionnelle sans renoncer à l’exigence de réforme. À travers la mobilisation de Jbabdi, c’est l’idée d’un changement construit par le droit et par la persévérance.

Chaïbia Talal, symbole de l’émancipation par l’art
Autodidacte et visionnaire, Chaïbia Talal s’est imposée dans un monde artistique dominé par les hommes. Elle grandit dans un environnement rural : mariée à 13 ans à un homme beaucoup plus âgé et devient veuve à quinze ans avec un enfant à charge.

Malgré toutes ses épreuves, elle conserve une connexion profonde à son imaginaire. À 25 ans, elle commence à peindre dans les années 60, suite à un rêve qu’elle décrit comme une révélation.

Elle est l’une des figures les plus singulières de l’art marocain moderne. Sans formation académique, elle développe un style spontané et libre qui tranche avec les codes artistiques établis. Repérée par les critiques, son œuvre est rapidement exposée au Maroc, puis à l’étranger, notamment en Europe.

Si son art est souvent rattaché à l’art naïf, Chaïbia a toujours refusé les étiquettes. Elle peint des scènes de femmes, de fêtes, de maternité et d’émotions collectives. Les femmes y apparaissent visibles, colorées, occupant de l’espace et rarement effacées.

Son parcours prouve que le talent peut surgir hors des circuits académiques et que la création féminine peut s’affirmer sans autorisation.