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Influences

Les hammams baignent en eaux troubles…

On compte environ 19.000 hammams traditionnels, modernes et SPA. Le secteur compte quelque 220.000 travailleurs dont la quasi-totalité ne sont pas salariés. La fermeture décrétée n’est pas pour plaire aux professionnels.

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Les hammams et SPA sont contraints, depuis le 29 janvier, à une fermeture hebdomadaire partielle tous les lundis, mardis et mercredis. Cette mesure prise par les pouvoirs publics dans le cadre d’une rationalisation de la consommation d’eau est applicable à l’ensemble des hammams et SPA du pays. Cependant, pour l’heure, elle n’est véritablement effective que dans certaines villes. On notera également que dans certaines préfectures, les hammams ne se sont pas encore pliés à cette décision. Décision qui est jugée «illogique» par les professionnels. «Le secteur ne s’est toujours pas remis des répercussions de la crise sanitaire, puisqu’il a enregistré une baisse d’activité de 70% et ceci pour plusieurs raisons, notamment la hausse des tarifs et la peur des gens de tomber malades. Cette suspension partielle d’activité va également avoir un sérieux impact sur cette activité», explique Lhssen Akzbib, président de l’Union générale des travailleurs des hammams traditionnels et modernes de la région de Casablanca-Settat. Même son de cloche au Syndicat national des propriétaires des hammams et douches de Casablanca dont le président Abderrahmane Hadrami souligne «les craintes des professionnels quant à l’avenir de ce secteur qui restent sceptiques vis-à-vis de l’efficacité de cette mesure pour la réduction de la consommation d’eau».

Le bain maure est omniprésent dans la vie quotidienne des Marocains. Pas de fête, ni de cérémonie religieuse ou autre où le hammam ne soit présent : la veille du vendredi, avant un mariage, un accouchement, une circoncision, les fêtes religieuses ou Ramadan. Et il fait vivre des milliers de personnes.

État des lieux
Le secteur, sous la tutelle du ministère de l’Artisanat, de l’économie sociale et solidaire, compte 19.000 hammams traditionnels, modernes et SPA. La majorité des hammams traditionnels ont une moyenne d’âge de quarante ans. En moyenne, un hammam emploie 6 à 10 personnes qui travaillent un jour sur deux en shift de 6 personnes dans les bains traditionnels et de 10 dans les bains modernes. Ces travailleurs («kessalas»), estimés à 220.000, ont exercé dans l’informel jusqu’en 2021. «Après la crise sanitaire, lorsque les hammams ont repris leur activité, nous avons revendiqué l’inscription de ces travailleurs au Registre national de l’Artisanat. Ce qui a été fait et ceci leur a permis aujourd’hui de bénéficier de la couverture médicale», explique Hadrami. Il est à noter que ces employés n’ont pas, en dehors des caissiers et du personnel du «fernatchi», le statut de salarié. Très peu de propriétaires et gérants de bains maures donnent un petit pécule aux «kessalas». Ces derniers sont payés par les clients. «L’argent est mis par chacun des «kessalas» dans une cagnotte qui est partagée en fin de journée. Dans les hammams modernes et SPA, les propriétaires prennent 5 DH sur chaque jeton de savonnage ou gommage.Parfois, les clients donnent un pourboire que le «kessal» garde pour lui», indique Lhssen Akzbib. Et d’ajouter : «Les revenus journaliers sont modiques pour une durée de travail de plus de douze heures. En moyenne, les travailleurs repartent le soir, dans le meilleur des cas, avec 100 ou 120 DH. Tout comme on peut rentrer bredouille chez soi». Dans les bains traditionnels, les «kessalates», pour augmenter leurs revenus, vendent des foulards, des brosses, du henné, des gants de bain ou encore du savon noir. Un petit business qui a été récupéré, pour des raisons d’organisation, semble-t-il, par les propriétaires des hammams et confié aux caissiers.

fréquentation en baisse
La suspension hebdomadaire des hammams va, de l’avis des professionnels, davantage réduire les revenus de leurs travailleurs non salariés. Ceux-ci verront, suite à cette mesure, la durée de leur travail passer de quatre à deux jours par semaine seulement. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, «il n’y aura pas obligatoirement foule les jeudis, vendredis et les week-ends leur permettant de se rattraper», explique Akzbib qui ne manque pas de souligner la baisse de l’activité des hammams depuis 2021. Un recul estimé à 70% par rapport à la période pré-Covid. En semaine, 20 à 30 personnes viennent au hammam par jour et elles sont tout au plus 70 à y venir les samedis et dimanches.

Pour un gommage dans les hammams traditionnels, un client paie 25 à 50 DH, en plus du ticket d’entrée qui est de 15 DH depuis 2021. Et les plus généreux donnent 100 DH. Dans cette catégorie de bains, les tarifs ne sont pas fixés, contrairement aux hammams turcs ou encore les SPA. Dans les premiers, le tarif d’un gommage et savonnage coûtera entre 100 et 150 DH, ticket d’entrée compris. Si le client demande un massage, cela lui coûtera 200 DH. Dans les SPA, les tarifs varient entre 300 et 1.000 DH. À «moulate rezma», appelée aussi «guellassa» (personne en charge des sacs des clients dans la salle de déshabillage et qui n’est pas payée par le propriétaire), le client donne un dirham !

La modicité des revenus de ces employés ne peut que s’aggraver, selon les professionnels, qui estiment par ailleurs que «la fermeture hebdomadaire aura un impact financier et social certain sur les travailleurs. Et la vraie question qui se pose aujourd’hui est de savoir si réellement elle permettra une économie d’eau». Les représentants des propriétaires de bains et les syndicats restent sceptiques quant aux répercussions de la fermeture de trois jours sur la consommation d’eau. Ils estiment que d’autres mesures peuvent être mises en place. «Un rapport a été élaboré par les professionnels contenant plusieurs mesures, notamment techniques, qui pourraient rationaliser la consommation d’eau.». «Une réunion avec les pouvoirs publics pour discuter les propositions est prévue». Pour le Syndicat des travailleurs des hammams, «des mesures organisationnelles sont nécessaires et pourraient aider à la maîtrise de la consommation d’eau : limiter le temps d’une séance à 1h30 minutes pour les femmes et trente minutes pour les hommes». Par ailleurs, il est également suggéré d’interdire l’utilisation des seaux personnels et d’utiliser ceux du hammam dont la capacité est de 7 litres chacun. Les seaux ramenés par les clients ont une capacité de 12 litres. Il n’y a pas d’estimation exacte de la consommation d’eau dans les hammams. On avance qu’elle serait de 60 à 130 m3 par jour. Aussi, un hammam utilise 1 à 2 tonnes de bois par jour. Le kilogramme de bois coûte entre 0,80 centime et 1,20 dirham en fonction de la qualité. Eau et bois représentent 75% des charges.


La petite histoire du hammam…

L’histoire du hammam, également appelé bain maure (en référence à l’Espagne musulmane d’Al-Andalous) ou bain turc, est ancienne. Elle remonte à l’époque gréco-romaine, notamment lorsque l’Empire romain s’étendait jusqu’à l’Orient. En effet, l’architecture des bains grecs et des Balnéa romains a inspiré l’architecture et le concept de ces bains de vapeur. Toutefois, alors que les Romains et les Grecs construisaient de grands thermes publics au centre-ville, les Arabes préférèrent en construire plusieurs, plus petits, disséminés à travers la ville. Symbole culturel du Maroc, tout comme la médersa et la mosquée, le hammam était une composante essentielle de l’ensemble architectural d’une cité musulmane. Mosquée et hammam allaient de pair. Sa construction relevait, selon un Dahir de 1935, du ministère des Habous et des affaires islamiques. Celui-ci délivrait l’autorisation de bâtir nécessaire, assortie d’un «cahier des charges» qui prescrivait les normes d’architecture, d’hygiène et de prestation de service. Si cette obligation est devenue obsolète dans les grandes villes, elle perdure encore dans les petites villes. Le propriétaire du hammam faisait partie des notables de la ville, c’était une référence, un arbitre, un consultant et sa présence était souhaitable dans les cérémonies de mariage ou d’enterrement. Ajoutons qu’une partie des recettes du hammam allait aux déshérités, en échange du bois et de l’eau livrés gratuitement par le ministère de tutelle. Aujourd’hui, les hammams sont sous la tutelle du ministère de l’Artisanat et de l’économie sociale et solidaire. Les dépenses de fonctionnement, notamment l’eau et le bois, sont à la charge des propriétaires et gérants des hammams.