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Influences

Les douars entre richesse socioculturelle et invisibilité institutionnelle

L’importance de ces unités communautaires au Maroc est mise en lumière par un trio d’éminents chercheurs qui ont présenté un aperçu des défis et des opportunités liés aux douars, soulignant la nécessité d’une compréhension approfondie et d’une valorisation des initiatives locales.

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Souvent méconnus, les douars (on parle de 32.000, voire 42.000 entités, selon les dernières estimations), sont au cœur des débats socioculturels au Maroc. Ils représentent l’unité sociale, économique et territoriale de base de l’organisation sociale, unissant leurs habitants par des liens et des valeurs partagées qui leur permettent de surmonter les difficultés tout en créant un fort sentiment d’appartenance. Véritables gardiens du patrimoine naturel, matériel et immatériel, leur préservation est au cœur de plusieurs programmes gouvernementaux. Cependant, malgré leur importance, les douars manquent d’une existence institutionnelle ou d’une reconnaissance administrative claire, semblable à celle des collectivités territoriales comme les communes.

Mohamed Tozy, professeur des universités et directeur délégué à la recherche à Science Po Aix, Samira Mizbar, socioéconomiste et docteur en dynamiques comparées des sociétés en développement, et Mohamed Mahdi, professeur de sociologie rurale et membre de l’association Targa Aide et du CRESC, ont tous affirmé qu’il existe un «déficit de connaissance» concernant les dimensions du lien social au sein des douars. C’était lors du webinaire intitulé «Les douars entre patrimoine socioculturel et dilution institutionnelle», organisé par l’initiative citoyenne OTED, jeudi 10 octobre. Pour une mise en œuvre efficace des politiques publiques, il conviendrait d’approfondir cette compréhension du douar. Car le manque de connaissance complique les efforts de reconstruction et d’aménagement du territoire, comme l’a montré le récent séisme qui a mis en exergue le rôle crucial joué par les douars et leurs habitants dans le développement et la préservation du patrimoine.

La redéfinition des douars et de leur rôle
Dans le Maroc d’aujourd’hui, les dynamiques sociales et le développement local sont au cœur des enjeux auxquels font face les communautés. Au cours des discussions sur la citoyenneté, des voix s’élèvent pour revendiquer une réévaluation des politiques publiques, un soutien accru aux initiatives locales et une valorisation du patrimoine socioculturel. Ce constat est particulièrement pertinent pour les douars, des entités communautaires essentielles à la richesse socioculturelle du pays.
Historiquement, le douar était intrinsèquement lié au pastoralisme, se présentant comme un lieu de vie centré sur la protection des animaux. Avec une configuration circulaire des habitations et des tentes autour du troupeau, le douar a constitué, dès le XVIIe siècle, une forme d’organisation communautaire et d’autogestion, intégrant des lieux clés comme la mosquée et le cimetière. Cependant, au moment de l’indépendance, l’État marocain a entrepris de réduire l’influence de ces entités traditionnelles, optant pour la commune comme niveau de représentation politique.

Cette décision a mené à l’invisibilisation progressive du douar sur le plan politique et administratif, bien qu’il ait continué à jouer un rôle crucial dans la gestion locale, notamment à travers l’entretien des infrastructures. Aujourd’hui, le douar réémerge dans certains programmes de développement, comme le recensement national et les projets d’électrification. La récente révision du modèle de développement marocain vise également à réévaluer le douar en tant qu’unité territoriale, en mettant en avant son importance patrimoniale et historique.

Tozy a souligné l’existence d’un «déficit de connaissance» concernant les dimensions du lien social au sein des douars. Ce manque d’information complique non seulement les efforts de reconstruction et d’aménagement du territoire, mais met également en évidence un décalage préoccupant entre le droit à la production agricole et le droit à la vie quotidienne. Il plaide pour une activation des compétences acquises par les populations locales afin de rétablir un équilibre entre les droits fondamentaux des citoyens et les réalités socioéconomiques.

Les défis sont d’autant plus grands dans un contexte où l’agriculture et l’agropastoralisme, bien qu’essentiels à la subsistance, ne sont pas les seuls facteurs à considérer. L’amélioration des infrastructures et des services publics est essentielle pour encourager les individus à retourner dans leurs régions d’origine, conditionnée par un accès facile à l’éducation et aux soins de santé.

Vers un développement endogène
En réponse à ces défis, Mohamed Mahdi évoque les «initiatives locales» qui émergent souvent dans des contextes négligés par les institutions. Son expérience à Targa, où il a facilité la signature d’une convention entre la commune et des partenaires locaux, illustre les obstacles rencontrés face à des structures parfois inefficaces. Mahdi fait remarquer que certaines régions ont réussi, grâce à des initiatives de développement endogène, à accomplir en quelques années ce que les communes n’avaient pas réalisé en quarante ans. Il souligne que des projets, tels que le Plan Maroc Vert et l’aménagement des routes, représentent des avancées significatives. Parallèlement, certains jeunes parviennent à créer leurs propres projets économiques sans intervention directe de l’État, mettant en avant le potentiel des «dynamiques locales». Mahdi insiste sur la nécessité d’accompagner ces initiatives citoyennes plutôt que d’imposer des solutions, car elles se révèlent souvent plus efficaces que les approches institutionnelles.

Samira Mizbar a également souligné l’importance d’une compréhension «dynamique du patrimoine», qui évolue avec le temps. Elle évoque les interactions historiques entre systèmes agricoles et sociaux, insistant sur le fait que le changement climatique et la rareté des ressources doivent être pris en compte dans les discussions sur le patrimoine. Mizbar plaide pour l’implication citoyenne dans les processus de changement sociétal et de développement, affirmant que la préservation du patrimoine ne peut se faire sans une intégration réelle de ces dynamiques dans la vie quotidienne.

Face au dynamisme, des défis institutionnels
Les défis auxquels sont confrontés les douars sont également mis en lumière par Mohamed Mahdi, qui exprime ses doutes sur l’efficacité des institutions communales. Bien qu’il reconnaisse la valeur de certains projets de développement endogène, il note que les initiatives locales ont permis d’accomplir des progrès significatifs en dehors du cadre institutionnel. Mahdi insiste sur le fait que le développement endogène est possible grâce à des acteurs locaux engagés plutôt qu’à des approches imposées. Ces efforts témoignent d’une volonté de changement et d’une capacité d’auto-organisation au sein des communautés. La réhabilitation des rituels culturels est essentielle pour maintenir le lien social et renforcer l’identité communautaire. La question des douars au Maroc est indissociable de la nécessité de renforcer les connaissances sur leurs dynamiques sociales et culturelles. La reconnaissance institutionnelle ne devrait pas être l’objectif unique, il est important d’encourager l’engagement local, de valoriser leurs contributions et de préserver le patrimoine culturel de manière dynamique. Le chemin vers une véritable équité nécessite un dialogue continu et une volonté de repenser les approches traditionnelles du développement.
Ainsi, un développement harmonieux repose sur la collaboration entre institutions et acteurs locaux, sur la valorisation des ressources humaines et culturelles ainsi que sur la reconnaissance des dynamiques endogènes. En mettant l’accent sur la connaissance, la valorisation et l’action, il est possible de bâtir un avenir où les communautés retrouvent leur voix au sein de la société marocaine.