Influences
Les nouveaux maîtres du jeu : Quand la scène gaming marocaine se raconte en mode virtuel
Ils ne veulent pas seulement divertir. Ils veulent faire ressentir, comprendre, transmettre. Au Morocco Gaming Expo à Rabat, trois talents marocains ont captivé les visiteurs avec leurs créations hybrides, entre technologie, culture et narration. Focus sur trois talents en devenir.
À première vue, Aya Es-Saadaoui ressemble à une jeune architecte passionnée de patrimoine. Mais derrière son regard tranquille se cache une pionnière du jeu vidéo immersif à portée inclusive. Avec Inclusive Medina, elle transforme la médina de Fès en terrain d’exploration virtuelle, fidèle à la réalité mais pensée pour accueillir tous les publics, valides ou non.
Casque de réalité virtuelle vissé sur la tête ou simple manette en main, le joueur se promène dans un décor fidèlement reconstitué, guidé par des personnages inspirés d’artisans locaux. «Je voulais que chacun puisse vivre la médina, même sans y avoir accès physiquement», explique-t-elle.
Un projet à la croisée de l’architecture, de la narration et de la technologie, soutenu par plusieurs institutions culturelles. Aya et son équipe ont également modélisé des monuments emblématiques comme la mosquée Al Quaraouiyine. Dans ce jeu narratif, deux avatars guidés par intelligence artificielle accompagnent le joueur dans une exploration ludique et éducative ponctuée d’énigmes.
Le décor, fidèle à la réalité grâce au scan 3D, devient un outil de transmission, de mémoire et d’émotion. Une manière nouvelle de faire vivre le patrimoine, pixel par pixel. «Nous œuvrons à la digitalisation des sites patrimoniaux marocains dans une optique de valorisation et de préservation du patrimoine.
Pour cela, nous utilisons des techniques de scan 3D afin de reproduire fidèlement ces lieux, tout en générant des contenus exploitables dans le développement de jeux vidéo éducatifs et narratifs. Ces jeux permettent une navigation immersive et fluide au sein des sites, tout en restant fidèles à la réalité historique et architecturale», souligne-t-elle.
Et de poursuivre: «Un exemple concret est le travail réalisé autour de la mosquée Al Quaraouiyine. À partir d’une modélisation précise du site, nous avons conçu un jeu narratif centré sur l’histoire de Fatima El Fihriya, fondatrice de la mosquée.
Le joueur y évolue à la troisième personne, guidé par deux avatars à intelligence artificielle, et progresse dans l’univers du jeu en résolvant des énigmes et des puzzles intégrés au parcours».
Ayman Jbari : L’art du frisson poétique
Changement de décor, direction Tétouan. Là-bas, un autre nom agite la scène vidéoludique marocaine : Ayman Jbari. Autodidacte et passionné, il a fondé AJB Studio en 2017, avec une idée bien arrêtée : créer des jeux narratifs à forte empreinte artistique.
Minimalisme graphique, ambiance sonore léchée, storytelling onirique… Chaque production est une expérience à part entière, où le joueur contemple autant qu’il interagit. Avec des titres comme Uncursed, Martha’s Dolls, Poké Khabar ou encore la trilogie The Moroccan Castle, le studio s’est construit une solide réputation dans l’univers indépendant.
D’autres projets comme Error, Regretting ou Escape confirment la signature AJB : une esthétique soignée et une ambition internationale. Mais toujours un ancrage marocain assumé. Présent lors du Morocco Gaming Expo, Ayman est venu présenter ses créations, tester le marché et tisser des liens avec investisseurs et développeurs.
«Le but, c’est de montrer ce que nous savons faire, mais aussi de créer une vraie dynamique de groupe. Les talents sont là, les compétences aussi, il faut juste les connecter», assure-t-il. Son rêve ? Une scène marocaine unifiée, où la créativité locale peut rayonner à l’international.
Car, selon lui, tout est là: une jeunesse curieuse, des histoires à raconter et un besoin de s’exprimer à travers des formats nouveaux. «On essaie de fusionner notre culture avec celle du jeu vidéo pour créer une identité marocaine forte dans cet univers», poursuit-il. Et le pari semble bien gagné.
Issam Chentoui : La force du collectif
À Rabat, Issam Chentoui apporte une autre touche à cette fresque numérique marocaine. Architecte spécialisé en bioclimatique, il est également le fondateur d’Artisty.ma, une plateforme de co-création dédiée aux jeux vidéo.
Son constat est sans appel : trop de développeurs marocains travaillent en solo et peinant à faire éclore leurs idées. Il propose donc une alternative collaborative, ouverte aux codeurs, artistes, scénaristes et musiciens.
Avec Artisty.ma, l’objectif est clair : mutualiser les talents, décloisonner les disciplines et créer des œuvres collectives, plus riches, plus ambitieuses. «Il faut sortir de l’isolement, créer des passerelles entre les créateurs.
C’est comme ça qu’on fera émerger une vraie industrie», affirme-t-il. Issam travaille sur plusieurs projets, tous imprégnés de culture marocaine. Street Adventure, son premier jeu en monde ouvert dans Marrakech, est en gestation depuis cinq ans.
Un autre projet, Match Fl Houma, sorte de FIFA marocaine, se déroule dans un quartier populaire, tandis que The Lost Key, en partenariat avec le musée MohammedVI d’art contemporain, mêle musique, narration et réalité virtuelle.Rien n’est facile.
Les délais sont longs, les ressources limitées. Mais Issam y croit. «La création prend du temps. Mais si on arrive à bâtir une communauté, à travailler ensemble, alors tout devient possible.»
Ce trio ne représente qu’un échantillon d’une scène émergente qui gagne en visibilité. Depuis le lancement du Morocco Gaming Expo et la montée en puissance d’initiatives publiques autour du numérique, le pays s’imagine en hub régional du jeu vidéo. Entre inclusion, art et patrimoine, les développeurs marocains tracent un chemin original, engagé et singulier.

