Influences
Le vinyle n’a jamais CD
Le retour du vinyle semble inépuisable, tel un cycle inaltérable de disparition et de résurgence. Aujourd’hui, il ne se vend plus comme avant, ni au même public qu’il y a dix ou vingt ans. Collectionneurs, DJs et disquaires le remettent en lumière, mais face à la flambée des prix, reste-t-il accessible ou devient-il un objet de luxe ?
Alors que les disquaires refleurissent dans les grandes métropoles occidentales, Casablanca avait perdu son dernier magasin emblématique en 2018, avec la fermeture du magasin de Boujemaa Gam. Pourtant, l’intérêt pour le vinyle ne faiblit pas, y compris au Maroc.
Durant les seventies, le Maroc comptait une centaine de labels musicaux, chiffre qui a atteint 350 dans les années 90. Puis est venu le déclin, précipité par l’essor du numérique. Toutefois, depuis quelques années, des initiatives locales témoignent d’un regain d’intérêt.
À ce titre, l’événement «Souk l’Oustouwanat», organisé par la Fondation Hiba, est devenu un rendez-vous incontournable des collectionneurs et amateurs de disques vinyles. De même, le label Dikraphone s’est lancé dans la réédition de joyaux oubliés du patrimoine musical marocain, confirmant ainsi une tendance qui dépasse la simple nostalgie.
Un autre signe de cette renaissance est l’ouverture, il y a quelques années, de «People’s Choice – Record ShoP» à Casablanca. Situé au 12 rue Abou Omar Al Harite, ce magasin est le seul disquaire moderne de la ville. Spécialisé notamment dans la musique électronique, il propose également une variété d’autres genres musicaux.
Plus qu’un simple magasin, People’s Choice est un espace culturel où les amateurs de vinyles peuvent écouter des disques dans des conditions optimales, grâce à un système audio haute fidélité, tout en profitant d’une ambiance conviviale. Cette initiative illustre bien le regain d’intérêt pour le vinyle et l’envie d’en faire un véritable objet d’expérience et de partage.
Amour analogique
Ihssan, alias The Digger with Dusty Fingers, est l’un des collectionneurs et mélomanes des plus investis de Casablanca. «Les vinyles m’ont toujours fasciné. Je me souviens de la première chaîne Hi-Fi de notre maison et des disques que mon père avait achetés, dont l’inoubliable Tagada.
Dans les années 90, nous avons abandonné cette chaîne, et tous les disques ont disparu, ce qui m’a profondément marqué. Mon retour aux vinyles s’est fait en 2004, à une époque où ils étaient délaissés.
J’en trouvais dans les souks ou à Derb Ghalef et commençais à acheter ceux des groupes qui me passionnaient, comme le rock, avant d’explorer le disco, le funk ou l’afrobeat. J’ai ensuite investi dans du matériel vintage pour retrouver les sonorités de mon enfance et constituer une collection (de plus de 1.250 disques).
Aujourd’hui, je mixe occasionnellement, simplement pour partager cette passion», raconte-t-il. Avec sa collection impressionnante, Ihssan s’évertue à préserver et à valoriser les vinyles au Maroc. Son influence s’étend au-delà de sa propre collection, inspirant une nouvelle génération de passionnés à s’intéresser à ce format et à découvrir la richesse des sons analogiques.
Ensuite, parmi les figures incontournables de la scène électronique marocaine, on retrouve Chaou B, DJ et collectionneur passionné. «Mon attrait pour les vinyles de musique underground et électronique est né à l’adolescence, lorsque j’ai découvert des DJ mixant exclusivement en vinyle.
À 18 ans, j’ai commencé à constituer ma collection, malgré l’absence de disquaires spécialisés au Maroc. Je me procure alors mes disques à l’étranger ou via des plateformes comme Discogs, Juno.co et Deejay.de. Aujourd’hui, ma collection avoisine les 3.000 vinyles», souligne-t-il.
En effet, face au manque cruel des points de vente physiques, de nombreux Marocains se tournent vers le site Discogs Marketplace pour s’approvisionner en vinyles. Cette plateforme internationale permet d’accéder à un vaste catalogue de disques, souvent à des prix compétitifs.
Grâce à la diversité des vendeurs et aux options de recherche avancées, les amateurs de vinyles au Maroc peuvent y trouver des perles rares et compléter leurs collections.
En plus de ses performances remarquées dans divers festivals et clubs internationaux, Chaou B fonde en 2017 le collectif Rhytmics, dédié à la promotion de la house underground. Grâce à ses initiatives et à ses collaborations avec des artistes de haut vol, il contribue activement à la vitalité et à la diversité musicale du pays.
En intégrant le vinyle dans des performances live et en club, il sensibilise un public plus large à l’expérience du disque, renforçant ainsi son rôle dans l’écosystème musical marocain.
Vinyle, vidi, vici
Cette renaissance s’inscrit plus largement dans un mouvement mondial. En effet, la demande explose : selon un rapport publié par Exactitude Consultancy, le marché du disque vinyle devrait passer de 17,98 milliards de dollars en 2023 à 37,33 milliards de dollars en 2030, avec une croissance annuelle de 11%.
Cependant, cet engouement s’accompagne d’un paradoxe : plus le vinyle gagne en popularité, plus il devient difficile d’accès pour les jeunes générations en raison de la hausse des prix.
Les études récentes révèlent une statistique étonnante : une grande partie des acheteurs de vinyles ne possèdent pas de platine. Aux États-Unis, selon une analyse de Luminate Data, ce serait le cas de près de 50% d’entre eux, et 20% au Royaume-Uni, selon une étude de l’IFPI (Fédération internationale de l’industrie phonographique).
Ainsi, on achète désormais un disque comme un objet de collection, un souvenir, un produit dérivé, au même titre qu’un t-shirt ou un poster. L’industrie l’a bien compris : packaging soigné, éditions limitées, vinyles colorés, tout est fait pour séduire un public jeune, biberonné au e-commerce et aux achats en ligne via Bandcamp, Spotify ou lors des concerts.
Si l’engouement est là, la flambée des prix menace de raréfier cette passion. En 2020, alors que la consommation de vinyles continuait de grimper, leurs prix ont explosé. Aujourd’hui, un album neuf coûte entre 400 et 800 DH, une somme qui redéfinit le profil de l’acheteur.
Ainsi, le mélomane fauché se tourne vers le streaming, tandis que l’amateur de vinyle est perçu comme un collectionneur prêt à dépenser sans compter.
Pire encore, la fabrication même des disques devient un casse-tête. Hausse du coût des matières premières, délais de production atteignant parfois 18 mois, explosion des frais d’expédition : produire un vinyle est devenu un luxe.
Autrefois accessible aux mélomanes de tous horizons, le vinyle se transforme en un objet de prestige, réservé à une élite prête à investir des sommes conséquentes dans une collection.
Face à cette situation, une question se pose : le vinyle est-il encore un moyen d’écouter de la musique, ou un simple objet de collection ? Si le support importe peu, l’essentiel reste de soutenir la musique : «acheter des CD, télécharger légalement, aller aux concerts.
Car au fond, la musique ne se résume pas à son format, mais à l’émotion qu’elle procure», diront certains.
Ainsi, après avoir été le refuge des marginaux, des collectionneurs et des passionnés, le vinyle est en passe de devenir un luxe réservé à une élite.
Mais au-delà des chiffres, il continue d’incarner une certaine idée de la musique : un engagement, une expérience sensorielle et une manière de résister à la dématérialisation totale du monde sonore.
