Influences
Derby Casablancais : Ultras’sensible !
À Casablanca, le Derby a viré au silence. Les Ultras, ces artisans enragés des gradins, ont boycotté la fête, laissant le WAC et le RCA orphelins. Leur communiqué claque comme un manifeste : ras-le-bol d’un stade martyrisé, d’une ville snobée, d’une jeunesse bâillonnée. Plongée dans leur saga, entre tifos grandioses et combats de l’ombre, où supporter n’est pas un loisir, mais une cause qui fait trembler.
Casablanca, 12 avril. Le Stade Mohammed V, d’habitude plus bouillant qu’un concert de Nass El Ghiwane, roupille comme une salle d’attente Tectra. Le Derby, ce choc mythique entre le WAC et le RCA, a fait pschitt, ambiance salle des fêtes un lendemain de cuite. Pas un tifo, pas une torche, pas un décibel.
Les Winners, Green Boys et Eagles, ces chefs d’orchestre des tribunes, ont plié les gaules. Leur communiqué, un pavé qui sent la poudre, hurle la colère d’une jeunesse qu’on muselle. Retour sur les derbys où Casa vibrait comme un sound system, virée dans leur QG où supporter est une cause, et autopsie d’un boycott qui sonne plus fort qu’un millier de fumées.
Remontez le temps, camarades. Les derbys d’avant, c’était du délire, une rave géante où Casablanca lâchait tout. Octobre 2019 : les Winners, sacrés «meilleurs ultras du monde» en 2022 par Ultras World, transforment la Curva Nord en blockbuster avec un dragon 3D tout droit piqué à «Game of Thrones», les fumées rouges noyant le ciel façon fin du monde.

Les Winners enflamment le choc face au voisin du RCA avec un dragon 3D rugissant dans un océan de fumigènes. Show XXL en 2e mi-temps du 8e de finale (aller) de la Coupe arabe 2019/20.
En face, les Green Boys balancent La Cantatrice chauve d’Ionesco et une banderole qui tacle les rouges, pendant que la Magana crache «F bladi delmouni», un cri devenu viral en 2018, scandé de l’Algérie aux ruelles de Gaza. En 2017, les Eagles dégainent 1984 d’Orwell pour narguer les keufs ; en 2019, leur tifo «Room 101» fait trembler les autorités.
En 2023, pour le Mondial des clubs, les Winners sortent «Free Souls», une toile qui fait chavirer le Mohammed-V. Chaque match était un happening, un opéra destroy où des milliers d’âmes s’enflammaient.
Les rues s’embrasaient dès l’aube : défilés de drapeaux, tambours qui faisaient vibrer Derb Sultan, la Médina, Hay Mohammadi. Les capos changeaient la foule en un poing levé. Fumées, mosaïques, écharpes brandies comme des étendards : le Derby, ce n’était pas un match, c’était un soulèvement. Les stades sont des scènes où les supporters jouent les premiers rôles.
À Casa, les Ultras étaient les Banksy du béton, leurs tifos des installations éphémères qui scotchaient le globe. Les RS explosaient, Ultras World s’agenouillait. «On venait voir ce bordel magnifique», lance Faycel d’Amore e mentalita (Algérie).
Organisation en béton armé au service de la passion
Les Ultras, nés en 2005 avec les Green Boys et les Winners, ce n’est pas juste des fans. C’est une cause, une fièvre héritée des stades italiens. «Les joueurs peuvent foirer, perdre, dérailler, mais nous, on reste là, droits dans nos pompes», balance un ponte des Green Boys.
À Casa, ils incarnent les clubs: Winners pour le Wydad, Green Boys et Eagles pour le Raja. Forts de leurs milliers d’adhérents, ils font des tribunes un théâtre insurrectionnel.
Leur mantra ? Soutien à bloc, zéro compromis. Pas un kopeck des clubs, juste des cotisations (50 à 250 DH) et des ventes d’écharpes, sweats, casquettes – un business qui brasse gros, comme le confesse un des noyaux des Winners.
Leur repaire ? Des hangars clandestins où naissent les tifos. «On y laisse notre peau», grogne Reda, 28 ans, mécano le jour, Winners la nuit. «Ça bosse en mode guérilla : certains cousent, d’autres découpent, les costauds charrient. Une toile de 500 mètres carrés, c’est 50 paires de mains, trois nuits blanches, 20.000 à 60.000 DH».

En 8e de finale retour de la Coupe arabe, la Curva Sud claque un portrait 3D d’Alex DeLarge, icône d’Orange Mécanique.
Les Green Boys rigolent en repensant à leur Orange Mécanique de 2021 : «300 banderoles peinturlurées à Derb Sultan, planquées pour pas que les rivaux nous crament», raconte Youssef, 24 ans, étudiant en socio. Les Eagles, eux, jouent les stratèges avec des coups comme leur tifo 1984. «On savait qu’on jouait gros, mais la tribune a kiffé», murmure Karim, graphiste incognito.
Leur force, c’est l’orga. Cellules par quartier, réunions secrètes, collecte de fonds : chaque groupe est autonome, mais soudé par des valeurs – fraternité, résistance, parfois un zeste de foi, comme l’emblème des Winners, clin d’œil aux Fidaï palestiniens.
Ils ne squattent pas que les gradins : ils surveillent les entraînements, causent aux autorités, font plier des pontes. En 2012, les Green Boys dégagent Hanat du Raja; les Winners taguent «Akram, dégage !» pour virer le boss du WAC. «On protège l’âme du club», jurent-ils, syndicalistes des pavés.
«Notre priorité, c’est l’intérêt du pays»
Ce samedi, les Ultras ont choisi de se retirer. Après des discussions à huis clos entre les trois groupes – Winners, Green Boys et Eagles –, ils ont décidé, ensemble, de boycotter le Derby. Lors d’une rencontre avec les autorités, ils ont expliqué leur position, un choix réfléchi, tout en restant discrets pour ne pas aggraver les tensions dans une ville déjà sous pression.
«Notre priorité, c’est l’intérêt du pays, sans calculs ni arrière-pensées», affirment-ils dans un communiqué qui détaille leurs raisons avec précision.
D’abord, le Stade Mohammed V, symbole malmené. Trois rénovations en huit ans avec des budgets conséquents. «D’autres villes ont vu pousser des stades modernes en un rien de temps, alors pourquoi Casablanca reste à la traîne ?», demandent-ils. Les travaux, ralentis par des retards, ont perturbé la saison, au point que les compétitions majeures étaient presque jouées ailleurs.
Ensuite, les restrictions. Depuis septembre, les Ultras font face à des interdictions de déplacements sans explications claires, à des décisions administratives qu’ils jugent incohérentes, à des traitements inégaux selon les régions. «On nous met en avant pour la CAN 2025, mais le reste du temps, on nous tient en laisse», constatent-ils avec amertume.
Pis y’a Casablanca, reléguée au second plan. Le poumon économique et sportif du Maroc se sent négligé. «Des clubs moins en vue bénéficient de stades flambant neufs, pendant que nous n’avons rien, hormis un projet éloigné à 50 kilomètres, à Ben Slimane». Les équipes locales, faute d’infrastructures, doivent se déplacer, certaines salles privilégiant des événements festifs aux matchs du WAC ou du RCA.
Snobée pour le Mondial 2030, Casa ne recevra que des rencontres secondaires pour la CAN 2025. «Comment vanter un stade légendaire sans un seul match de l’équipe nationale ?» La frustration est palpable parmi les habitants, fiers de leur héritage foot.
Et puis, une justice perçue comme sévère. L’article 507 frappe durement : des jeunes, parfois à peine majeurs, écopent de longues peines de prison. «Nous travaillons à éliminer les comportements problématiques», assurent-ils.
Mais ils regrettent que les autorités misent sur la répression plutôt que sur des solutions de fond. «Les dérapages nuisent à notre image, mais ils naissent d’un manque d’espaces pour canaliser l’énergie des jeunes. Faute d’alternatives, ils se tournent vers nous. La délinquance, elle, existera toujours, avec ou sans ultras».
Sans oublier les critiques médiatiques. Certains, accusés de parti pris, les dépeignent sous un jour sombre, remettant en cause leur patriotisme. «Nous, qui représentons le Maroc dans les stades du monde sans attendre de récompense, refusons ces jugements», répondent-ils, blessés, mais fermes. «Nous ne sommes pas des décorations pour valoriser l’image de quiconque», concluent-ils.
Quand le silence des tribunes fait plus de bruit
Ce boycott, ce n’est pas juste des gradins vides. C’est un «sursaut pour secouer les consciences», un miroir tendu à Casa, au Maroc, à une fédé qui parade pendant que ses mômes galèrent.
Sans les Ultras, le Derby n’était qu’un 1-1 lamentable, devant des tribunes à moitié pleines de badauds. Leur absence rappelle 2016, quand une baston – deux morts, 76 blessés – avait poussé l’État à les bannir. Ils avaient répondu, en graffitis : «Les Ultras vivront».
Ce 12 avril 2025, Casa a perdu son pouls. Les Ultras, plus qu’une bande, une cause, ont montré qu’ils ne sont pas là pour faire tapisserie. Soit ! Et quand ils reviendront, ce ne sera pas pour décorer les tribunes – ce sera pour les rallumer. Avec leurs fresques éphémères, leurs voix fendues de ferveur, et ce chant qui dit tout : «Wydadi Testa Alta / Forza campeón / Dalé Curva Canta / Hermosa canción», mais cœur battant.
