Culture
Zakaria Tmalah : «La bande dessinée marocaine est fragile, mais tient bon»
Le bédéiste et pédagogue décrypte pour LVE la scène du 9e art au Maroc, entre héritage fragmenté, influences extérieures et émergence de collectifs innovants.
Zakaria Tmalah est un bédéiste et artiste visuel marocain actif sur plusieurs fronts de la scène du neuvième art. Son travail, visible notamment sur des plateformes d’art en ligne où il présente des bandes dessinées comme «Tahta A’Ssifr», «Tentation Bleu» ou «Le KiDnappé» ainsi que des illustrations et couvertures, témoigne d’une esthétique engagée et plurielle au sein de la BD marocaine contemporaine.
Sur les réseaux sociaux et d’autres plateformes, il partage régulièrement ses créations et réflexions visuelles, contribuant à faire vivre un milieu encore fragmenté, mais en pleine effervescence.
Comment la BD a-t-elle commencé à exister au Maroc ?
Elle avait un pied partout et un autre nulle part. La BD existait dans les discours, dans les souvenirs d’enfance ou dans quelques fanzines militants, mais il n’y avait pas de réel lectorat structuré. Les lecteurs passionnés étaient là, mais suivre la production dans la durée et construire une collection étaient quasi impossible.
Quels freins ont retardé l’émergence d’une scène locale ?
Avant même de parler de scène marocaine, le pays était saturé de magazines jeunesse panarabes : «Majid», «Bassim», «Al-Arabi». Ces publications bon marché et massives ont défini ce qu’on attendait de la BD : un médium pour enfants, en arabe standard, avec des valeurs uniformisées. Cela a figé l’image de la bande dessinée comme art mineur, destiné à l’apprentissage plus qu’à l’expérimentation.
Peut-on dire que la BD marocaine a commencé avec Mouride ?
Non, bien avant lui, il y avait des pionniers comme Bouhali. Mouride a publié «On affame bien les rats» dans les années 1970. Sorti, alors qu’il était encore incarcéré.
Chaque planche a été transmise en cachette, par un proche ou un avocat, circulant de mains en mains à l’abri des regards. Plus tard, dans les années 1990, «Le Coiffeur» naviguait entre BD et caricature : un entre-deux qui servait à commenter la société, mais limitait les formes possibles.
Comment se sont structurés les différents modèles dans les années 80-90 ?
Deux logiques coexistaient : d’un côté, une production en français, très politique, destinée à un lectorat restreint et engagé. De l’autre, les magazines jeunesse arabes, massifs et réguliers, accessibles à tous.
Le rapport de force était clair : la production élitiste peinait à rivaliser avec la machine industrielle des publications pour enfants. Je me souviens d’acheter «Majid» en avance chaque lundi, impossible de suivre le rythme avec nos publications locales irrégulières.
La nouvelle génération apporte-t-elle un souffle nouveau ?
Absolument, mais elle ne surgit pas du néant. Beaucoup ont commencé dès 2004 avec la première promotion BD de l’École des Beaux-Arts de Tétouan. Depuis, une multitude de créations a émergé.
Des collectifs étrangers, comme Toktok en 2011, et des initiatives locales, comme le fanzine «Skefkef», ont inspiré cette dynamique. Des artistes comme Mohamed El Bellaoui, alias Rebel Spirit, ont vulgarisé la BD via les réseaux sociaux et contribué à structurer le milieu.
Quel rôle jouent les résidences et la recherche académique ?
Fondamental. Les résidences, les ateliers et les travaux de recherche ont permis de faire de la BD un champ culturel reconnu. En 2012, j’ai participé à une résidence en Espagne avec Omar Ennaciri et Brahim Raïs: chacun explorait un univers différent (mendicité, réchauffement climatique, adaptation de films d’action).
Deux Espagnoles étaient également impliquées, travaillant sur manga… Là où l’Espagne se concentrait sur un seul genre, nous explorions un large spectre de styles et de thématiques, reflet de la richesse culturelle du Maroc.
Les subventions ont-elles changé la donne pour les auteurs ?
Oui, mais avec des règles plus strictes. Les premiers soutiens du ministère de la Culture datent de 2013. Aujourd’hui, il faut une carte d’artiste, un projet détaillé phase par phase et un budget précis. Les montants dépassent parfois 200.000 DH, mais tournent généralement autour de 100.000 DH. Cela aide, mais la BD reste avant tout un travail de passion, exigeant et peu rémunérateur.
Que retenir de la BD marocaine aujourd’hui ?
Elle est minoritaire, fragile et souvent invisible, mais elle ne disparaît pas. Grâce aux collectifs, aux festivals, aux résidences et à la ténacité des auteurs, elle continue de se réinventer. La BD marocaine est en construction : elle tâtonne, se frotte au réel, et c’est peut-être là sa plus grande force.

