Culture
«Mira» de Lakhmari : La rupture qui n’en est pas une ?
Nour-Eddine Lakhmari troque la cacophonie urbaine pour le silence écrasant des forêts. Avec «Mira», son dernier film, le réalisateur continue de filmer la solitude et la quête de sens qui traverse toute sa carrière. Mais cette fois, loin des klaxons et des néons, c’est la nature qui parle, et qui frappe.
On aurait voulu croire à un virage sec, une embardée radicale. Après les néons brutaux de Casanegra, Zero et BurnOut, voilà Nour-Eddine Lakhmari planté en pleine forêt, à filmer des arbres glacés comme des spectres norvégiens. On s’est emballé: «Rupture !» dit-on, ravis d’avoir flairé un revirement poétique à plus de 2.000 mètres d’altitude.
Et puis non. Ou plutôt si, mais pas comme on l’imagine. Car Mira (le récit d’une gamine de 13 ans qui sauve des oiseaux piégés et cherche sa place dans un village où migrants clandestins, institutrices et grand-mères naviguent entre tradition et rêves de liberté) ne rompt rien. Il prolonge. Il élargit. Il creuse plus profond.
Le décor change, le nerf reste
Lakhmari l’avoue lui-même avec une franchise presque désarmante. Il cite Fellini: «Chaque cinéaste ne fait qu’un seul film». Une boucle sans fin. On croit varier, dévier, surprendre. En réalité, on revient toujours au même endroit. À l’aveu plus ou moins planqué que, «consciemment ou non, on rejoue sans cesse la même partition: nos névroses en sourdine, nos traumas en filigrane, la même histoire qui insiste.
Dans mon cas, le sujet crève l’écran : la solitude. Cette sorte de boussole déréglée qui pousse à chercher une réponse – ou au moins une direction – à toutes ces questions qu’on trimballe depuis trop longtemps.
Courts, longs, films urbains, pas urbains…, peu importe le décor : c’est toujours cette même odyssée intime, cette enquête sur ‘’où on est’’ et ‘’où on va’’. Une quête obstinée, presque têtue, pour attraper un bout de sens avant qu’il ne s’évapore», affirme-t-il. Voilà, c’est dit : Mira n’est pas une déviation. C’est une persistance rétinienne.
Le même film, un autre vertige
Lorsqu’on interroge Lakhmari sur ce supposé changement de registre, il coupe court. «Est-ce que c’est une rupture ? Pas vraiment. Plutôt une ligne qui se prolonge, un fil qui se déroule sans casser : la ville, le désert, la forêt…
Les décors changent, mais le sujet reste le même. Je parlais de solitude tout à l’heure : la forêt, elle, m’a ouvert une autre porte, presque spirituelle. Un huis clos à ciel ouvert, paradoxal, où l’on se retrouve enfermé avec soi-même au milieu des arbres.
Elle m’a offert un terrain de jeu différent: un face-à-face entre les personnages et ce qui les dépasse, cette nature qu’on finit par oublier comme on oublie un proche trop discret. On y vit, on y respire, mais on ne la regarde plus. Jusqu’au jour où quelque chose cloche, où le réel nous gifle, et alors seulement on recommence à voir, vraiment voir, la nature autrement. Une réconciliation forcée, mais salutaire», explique Nour-Eddine.
La forêt n’est pas un décor : c’est un personnage, une présence, un juge qui étouffe et libère. Mais avant la révélation poétique, il y a eu la galère concrète. Et Lakhmari ne la romantise pas. «Plus les contraintes s’empilent, plus l’envie de foncer se réveille. Plus l’obstacle se dresse, plus la tentation de le franchir devient viscérale. Et la forêt, évidemment, était un obstacle majuscule: perchés à 2.000 mètres, à remonter une falaise avec le matos, les acteurs, la fatigue, la déshydratation en embuscade», dit-il.
Et puis, au milieu de cette épreuve physique, quelque chose bascule : «Il y avait un truc presque magique: cette lumière qui se glissait entre les arbres comme une confidence chuchotée.
On aurait dit un dialogue silencieux, une conversation obstinée entre nous et la forêt. Impossible d’y rester hermétique: elle vous attrape, vous parle, vous façonne. Elle vous influence sans même demander la permission», souffle-t-il.
Ce dialogue avec la nature, certains y verront une nouveauté dans son cinéma. Lui réfute la thèse du masque.
«Ces arbres, ces plumes, ces oiseaux, ce vent…, oui, ça me parle. Et non, ce n’est pas un nouveau masque que j’enfile. Les ruelles me parlaient, les klaxons me parlaient, l’urbain me parlait. La ville ne m’a jamais intimidé. Cette fois, c’est la forêt qui prend la parole. Et je peux vous assurer une chose : son silence pèse aussi lourd que le vacarme d’un carrefour en heure de pointe. Le bruit de la ville, on sait qu’il vient des humains. Le souffle du vent dans la forêt, lui, c’est la nature à l’état brut. Plus dur, plus violent, plus vrai. Un son qui ne se contente pas de vous frôler : il tente de traverser votre poitrine pour atteindre le cœur même de votre âme», affirme-t-il.
Le silence qui hurle
Pas une fuite : un transfert. Une intensité qui change de fréquence. Et ce n’est pas tout. Car au-delà du silence, il y a ce qu’il appelle un «néant sonore», un vide presque métaphysique qui devient un acteur à part entière du film.
«Ce qu’on entend, c’est un néant sonore. Un vide qui résonne, percé de cris, pas des cris qui effraient, non, des cris qui vous renvoient à vous-même. Dans une grande ville comme Casablanca, le vacarme est permanent. Trop de bruit, trop de flux, trop de gestes enchaînés. On n’a plus le temps de reculer, de se retourner, de se demander qui on est vraiment. Le silence de la forêt, lui, ouvre un gouffre. Il est immense, écrasant, presque cosmique. Et ce vide-là, cette absence assourdissante, vous force à vous regarder droit dans les yeux. À plonger dedans. À fouiller à l’intérieur. C’est rude, brutal même, mais impossible d’y échapper», analyse-t-il.
On comprend alors: le film ne cherche pas seulement à raconter une histoire, il cherche à ébranler. Au fond, la vraie rupture est là : pas dans le passage de Casablanca aux arbres du Moyen Atlas, mais dans cette façon de faire du silence un coup de poing.
Lakhmari continue de filmer la solitude, l’errance, l’intranquillité. Mais cette fois, il enlève les béquilles sonores. Il nous laisse face au vide. Et le vide, chez lui, n’est jamais neutre: il pense, il mord, il éclaire.
Mira, en vérité, n’est pas une bifurcation : c’est un approfondissement. Une manière de creuser le même sillon avec un outil plus tranchant. Moins de bruit, plus de vérité. Moins de ville, plus d’âme. Le même film, peut-être, mais filmé depuis un précipice.

