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Culture

L’écriture : Refuge ou champ de bataille

La désignation de Rabat comme capitale mondiale du livre 2026 par l’Unesco est une occasion d’explorer les raisons qui incitent à commettre l’acte d’écrire. Des emblématiques écrivains, aux illustres, en passant par ceux qui écrivent les premières pages, tous semblent unis par un même désir : s’engager.

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L’acte d’écrire est souvent perçu comme une pulsion mystérieuse, une force qui pousse l’individu à transformer ses pensées en mots. Si l’influence de la lecture sur l’acte d’écrire est indéniable, cette dernière peut également répondre à un besoin plus profond : celui de donner un sens à son existence.

Certains auteurs, tels que Roger Grenier, ont témoigné de l’emprise que l’écriture pouvait exercer sur eux, au point de devenir une véritable obsession. Cette dépendance à l’écriture, bien qu’extrême, illustre la place centrale qu’elle peut occuper dans la vie d’un individu.

Pour Loubna Serraj, «cela relève plutôt de l’ordre d’un besoin irrépressible, vital ou létal (voire les deux !), un besoin qui ne dépend pas de l’envie de voir ses écrits publiés. C’est plus… personnel». Elle exprime ainsi cette dimension presque instinctive de l’écriture, qui s’éloigne de la rationalité pour devenir une nécessité intérieure, indépendante des attentes extérieures.

De nombreux écrivains avaient déjà exprimé cette passion ardente pour les mots. Chacun, avec sa sensibilité propre, avait trouvé dans l’écriture un refuge, un moyen de dompter ses démons intérieurs. Montaigne écrivait pour conjurer la solitude, Pavese pour se protéger des affres de l’existence, Nerval pour apaiser ses angoisses.

Certains, comme Barthes, cherchaient l’amour dans les mots, tandis que d’autres, à l’instar de Casanova, tentaient de revivre leurs passions passées. Pour Beckett et Sartre, l’écriture était une nécessité, une fatalité presque.

Et tous, à l’unisson, aspiraient à laisser une trace indélébile, à graver leur nom dans le marbre du temps.
Au-delà de l’intimité, l’écriture se mue en un cri, un vibrant témoignage du monde. Elle devient une nécessité intérieure, un impératif de dire, de dénoncer les injustices, de faire entendre la voix de ceux qui n’en ont pas.

C’est un acte d’engagement, une quête de sens au cœur d’un univers souvent absurde. Dans ce contexte, Bouthaina Azami déclare : «Écrire par nécessité et par passion. Un besoin intérieur me pousse à comprendre et à transmettre des expériences humaines profondes, en particulier celles des peuples opprimés».

Mots pour maux
L’écrivain, miroir de son époque, ne peut rester indifférent aux tourments du monde. De Voltaire, ardente plume de la raison, à Sartre, chantre de l’engagement, en passant par Victor Hugo, poète de la révolte, la littérature a toujours été un lieu de combat.

Chaque écrivain, à sa manière, a choisi de prendre parti, de faire entendre sa voix, de porter les valeurs de son temps.
Le XXe siècle a vu l’émergence d’un écrivain engagé, prêt à tout pour servir ses idéaux. Mais l’histoire a montré les limites de cet engagement partisan, souvent au service de causes totalitaires. Le modèle sartrien, pourtant emblématique, s’est révélé fragile face aux défis d’une société de consommation où la culture de masse règne en maître.

Les écrivains marocains s’inscrivent dans une longue tradition d’engagement littéraire, mais avec une spécificité propre. Ils ne se contentent pas de décrire la société, ils la questionnent et la dénoncent.

Leurs œuvres, souvent marquées par une forte charge critique, témoignent des maux qui rongent la société marocaine, donnant une voix aux marginalisés et aux oubliés. Bouthaina Azami précise que «la découverte de la littérature francophone, et notamment la poésie d’Aimé Césaire, a révélé en moi la persistance des souffrances historiques et identitaires».

En lisant Césaire, notamment son Cahier d’un retour au pays natal, elle explique avoir été confrontée «à la douleur et à la résistance des peuples colonisés», ce qui a renforcé chez elle l’urgence d’écrire.

La littérature marocaine contemporaine s’est emparée de questions fondamentales, telles que la condition féminine, les droits de l’enfant et le sort des émigrés. En dénonçant les inégalités sociales, le sexisme, la corruption et les dérives du pouvoir, les écrivains marocains s’inscrivent dans une longue tradition de contestation.

Leur œuvre, loin de se limiter à un simple constat, est un appel à la justice et à l’égalité, un plaidoyer pour une société plus humaine.

Entre les lignes
L’écriture, pour les auteurs marocains, est à la fois un acte de résistance et de création. Ils ne sacrifient pas la beauté au profit de l’engagement, bien au contraire. Ils cherchent à donner une voix à ceux qui n’en ont pas tout en explorant les limites de l’expression artistique.

Loin des clichés qui réduisent l’engagement littéraire à une simple propagande, ils offrent une littérature complexe, exigeante, qui interroge notre société. Malgré les difficultés, ils persistent à écrire, convaincus que la littérature peut être un vecteur de changement.

Dans cette optique, Loubna Serraj voit la littérature comme «un miroir, fidèle ou pas, de ce qui nous traverse en tant qu’êtres humains: nos élans émotionnels, nos recoins les plus obscurs, nos actes de bravoure, nos indignations ou nos lâchetés». Elle souligne ainsi la dimension universelle et introspective de l’écriture, capable de refléter les multiples facettes de l’humanité.

L’écriture et la lecture représentent, pour Leïla Bahsaïn, sa façon d’être présente au monde. «J’ai tôt compris que la vie jamais ne m’offrirait d’espace de liberté plus grand que celui que m’offre une page blanche. Quand j’écris, c’est mon équilibre que je joue. Cela me plaît de me risquer à cette forme de langage capable de transcender le réel, et d’exprimer l’ineffable. Écrire, je ne connais pas de plus haute expression de sincérité, d’authenticité», nous dit-elle.

Hicham Lasri, quant à lui, voit dans l’écriture un moyen de se connecter à ses racines, de partager ses émotions et de dire les vérités qui lui tiennent à cœur. Ces deux auteurs, parmi tant d’autres, témoignent de la vitalité de la scène littéraire marocaine où l’écriture est vécue comme un acte de résistance, un moyen de donner du sens à l’existence.

Si l’écrivain du passé se voyait comme un phare éclairant les ténèbres, celui d’aujourd’hui est plutôt un explorateur naviguant dans un océan de doutes. Il ne prétend pas détenir la vérité absolue, mais il cherche à comprendre, à déchiffrer les mystères du monde. Face à l’horreur des conflits, comme celui qui ravage la Palestine, il ne peut se taire. Son écriture devient alors un acte de résistance, un cri de révolte.

Loin des discours convenus, l’écrivain explore les marges de la société, offrant un refuge à ceux qui en sont exclus. Il propose une esthétique de la résistance, une invitation à penser autrement le monde. Son œuvre, tout en étant profondément ancrée dans son temps, transcende les clivages politiques et idéologiques.

«Mon écriture est animée par un désir de réconciliation avec moi-même et les autres à travers les mots. J’écris pour guérir des blessures identitaires et redonner une voix à ceux qui ont été réduits au silence», conclut Bouthaina Azami. Face aux injustices, nos écrivains choisissent la résistance par les mots.


Le livre, l’éternel compagnon
À l’ère du numérique, où l’information est consommée à une vitesse effrénée, la place des livres semble se réduire dans nos vies quotidiennes. Pourtant, pour beaucoup, ils demeurent une source précieuse de réflexion et d’évasion.

«Le monde d’aujourd’hui n’a, selon Valérie Morales-Attias, que faire de la lecture. On ne lit plus le journal. À la place, on dévore rapidement l’information numérique. Celle-ci n’est pas toujours négligeable, certes, mais que voulez-vous retenir de sérieux dans un tel déferlement d’informations immédiates et aussitôt remplacées ? À tout savoir en un instant, on se persuade vivre plus vite, plus éclairés, plus brillants…

C’est ainsi qu’on abandonne la profondeur des choses, celle où bouillonne l’insondable vie humaine. Heureusement, elle apparaît parfois dans les livres. Les bons livres. Les grands livres. Les grands auteurs. Et tout au fond, on découvre la caverneuse liberté qu’ils nous enseignent».

«Ceux qui prédisaient depuis des années la disparition des livres se sont fourvoyés. Le déclin du livre constitue, en vérité, une perte irréparable pour la société tout entière. C’est un appauvrissement général.

Aucune intelligence artificielle ne pourra jamais remplacer le livre, et encore moins la littérature. Seule cette dernière est en mesure de retranscrire avec justesse et profondeur l’ensemble des savoirs et des émotions humaines, dans toute leur complexité et leur vérité», affirme catégoriquement Leïla Bahsaïn.

Hicham Lasri joue la même partition. Selon lui, «il y aura toujours une forme de réinvention» du livre, car certaines personnes ressentent un besoin viscéral de toucher les objets. Cette sensation physique, que les écrans ne peuvent reproduire, crée un lien unique avec le monde. Il compare cette expérience à celle d’écouter un vinyle plutôt qu’un fichier numérique : le même morceau, mais une émotion différente.

«Je ne crois pas à la disparition des livres de nos vies, quel que soit le développement des nouvelles technologies. Toutefois, leur démocratisation dépend aussi, voire surtout, d’une volonté politique de rendre la culture livresque accessible à tous et à toutes et pas une chasse gardée d’une élite, quelle que soit son importance», conclut Loubna Serraj.