Culture
L’art africain fait son miel
Le marché de l’art africain se porte-t-il bien ? Quelle place la scène marocaine occupe-t-elle dans cet écosystème en pleine expansion ? Aperçu à travers la cote de certains artistes exposés lors de la récente Foire 1-54.
Tenue fin janvier, la Foire 1-54 s’affirme encore une fois comme un rendez-vous incontournable pour les galeries et collectionneurs du monde entier. «Cette sixième édition a été particulièrement remarquable, tant par sa diversité que par la richesse de ses participants.
Avec plus de 30 exposants venus de 14 pays, dont 10 galeries marocaines, la Foire a consolidé Marrakech comme un hub culturel majeur en Afrique.
La participation de galeries internationales, telles que Space Un de Tokyo et Hunna Art du Koweït a enrichi l’événement en apportant de nouvelles perspectives», observe Nadia Ammor, directrice associée de L’Atelier 21. Un équilibre d’autant plus significatif que, depuis sa création, 1-54 s’attache à offrir une vision unifiée de l’art africain.
«Ma participation à 1-54 répondait à une volonté d’ouvrir davantage la galerie sur un marché international et d’offrir une visibilité accrue aux artistes que je représente. Aujourd’hui, lorsque l’on évoque l’art africain, notamment dans les mentalités occidentales, et parfois même marocaines, on pense d’abord à l’Afrique subsaharienne.
Pourtant, le Maroc est pleinement africain, et ses artistes doivent être reconnus en tant que tels», rappelle Abla Ababou, propriétaire de la galerie éponyme.
Vitalité
«La scène artistique marocaine a occupé une place centrale lors de cette édition, avec 10 galeries marocaines participantes, mettant en lumière la créativité et le dynamisme des artistes locaux.
Cela a renforcé leur visibilité et consolidé la place du Maroc dans le marché de l’art africain contemporain, affirmant Marrakech comme un acteur clé de la scène culturelle internationale (…) Cette édition de 1-54 a bien illustré la santé florissante du marché de l’art africain et le rôle central du Maroc dans cette dynamique», insiste Ammor.
Cette édition de la Foire 1-54 Marrakech a une fois de plus attesté de la vitalité du marché de l’art marocain, dont la dynamique ne cesse de s’affirmer. «Le marché marocain s’affirme de plus en plus sur la scène africaine, porté par des artistes de talent qui gagnent en notoriété et s’imposent dans des institutions prestigieuses. Prenez Fatiha Zemmouri, actuellement exposée au Guggenheim Abu Dhabi.
Cette reconnaissance témoigne d’un véritable tournant : les artistes marocains se distinguent aujourd’hui par leur professionnalisme et la qualité de leur travail», précise Ababou.
Quand bien même un simple regard sur certains stands des galeries marocaines à La Mamounia et DaDa suffirait à saisir l’effervescence qui anime la scène artistique, les prix affichés viendraient surtout confirmer la vitalité du marché.
Kendell Geers, artiste sud-africain dont l’œuvre interroge l’identité et la violence sociale, voit ses pièces se négocier à hauteur de 380.000 DH. Fihr Kettani, l’un des maîtres de céans de la Galerie 38 (Casablanca), qui a également mis en avant Younes Khourassani, Yacout Hamdouch, Ghizlane Agzenaï, Mohamed Hamidi et Meriem Benkirane, se réjouit aussi de l’attrait grandissant pour la scène marocaine qui, selon lui, «continue de s’affirmer avec des œuvres qui captivent et interpellent.
Nous avons permis à ces artistes d’être découverts par un public international, ce qui est essentiel pour leur carrière».
Et d’ajouter : «Le marché est en pleine croissance, et les ventes ont globalement répondu à nos attentes. Cela traduit un intérêt grandissant pour l’art africain, aussi bien sur le plan local qu’international».
Audaces
Pour sa part, So Art Gallery (Casablanca) a misé sur une sélection audacieuse réunissant Aidan Marak, Ange Dakouo et Adjei Tawiah. Ce dernier, qui utilise des éponges en nylon pour conférer une texture unique à ses compositions, voit ses œuvres se vendre autour de 250.000 DH.
«Le marché de l’art africain contemporain ne cesse de gagner en vitalité, porté par des initiatives telles que la réouverture du Musée d’Art contemporain africain Al Maaden (Macaal) à Marrakech. Cette dynamique s’est traduite par des ventes très satisfaisantes lors de cette édition.
L’intérêt croissant des collectionneurs, tant locaux qu’internationaux, pour les œuvres présentées, témoigne de la reconnaissance grandissante des artistes africains», relève Nadia Ammor, directrice associée de L’Atelier 21.
«Les cinq artistes que nous avons exposés (Najia Mehadji, Safaa Erruas, Margaux Derhy, M’barek Bouchchichi et Mallick Welli) ont rencontré un vif succès», précise-t-elle.
Une reconnaissance qui se traduit notamment par la cote des œuvres de Bouhchichi, dont le travail interroge l’identité et l’invisibilisation des corps noirs, négociées entre 93.000 et 155.500 DH.
De son côté, Abla Ababou Galerie (Rabat) a mis en lumière Hakim Benchekroun, Ilias Selfati, et Fatiha Zemmouri. Pour acquérir une œuvre de Benchekroun, dont le travail capture la mélancolie des architectures coloniales abandonnées, il faut compter 45.000 DH.
«Je tenais à m’éloigner des attentes souvent projetées sur l’art marocain», tient à rappeler Ababou. «Il ne s’agit pas de flatter un regard occidental friand d’exotisme, mais de montrer une création contemporaine ancrée dans son époque».
Qui plus est, parmi les galeries marocaines les plus établies, Loft Art Gallery (Casablanca) a choisi de mettre en avant un line-up exclusivement marocain. «Nous sommes ravis de l’accueil réservé à notre stand cette année.
Les ventes ont été excellentes. Aux côtés des œuvres d’Amina Agueznay, nous avons présenté Bouchra Boudoua, Nassim Azarzar et Samy Snoussi pour la première fois à 1-54, un pari audacieux qui s’est révélé un franc succès.
La foire a parfaitement répondu à nos attentes en attirant un public international sur le territoire marocain», déclare Yasmine Berrada, co-fondatrice de Loft Art Gallery. Inscrivant son travail dans une exploration des motifs et des ornements des camions de transport marocains, Nassim Azarzar a vu ses œuvres proposées à 50.000 DH.
Alliés
Bien que le Maroc ait occupé une place de choix, les galeries du reste du continent ont également brillé. Le Violon Bleu Gallery, situé à Sidi Bou Saïd (Tunis), a consacré un stand aux modernes du Maghreb avec des figures comme Aly Ben Salem, Farid Belkahia, Hassan El Glaoui et Chaïbia Talal. Une gouache d’Aly Ben Salem était estimée à 207.000 DH.
Galerie Farah Fakhri (Abidjan, Côte d’Ivoire) a exposé Collin Sekajugo, Charles-David Gnangoran et Tahar Jaoui, ce dernier ayant vendu ses toiles entre 114.000 et 145.000 DH. Galerie 1957 (Accra, Ghana/Londres) a présenté un accrochage collectif où figuraient notamment les œuvres de Kelvin Haizel, affichées à 110.000 DH.
La Foire ne se limitait pas aux galeristes africains : plusieurs galeries venues d’Europe, d’Asie et des Amériques ont renforcé les échanges. Loeve&Co (Paris, France) a mis à l’honneur Roland Dorcély, peintre haïtien dont les œuvres se sont négociées entre 207.000 et 310.000 DH.
«Nous avons présenté trois artistes modernes à la Foire 1-54 Marrakech, le Haïtien Roland Dorcély, le Français Alex Burke et le Congolais Marcel Gotène, et nous sommes globalement très satisfaits du retour commercial et critique de notre participation», souligne Nicolas Nivelet, Gallery Manager, Art Fairs, Sales chez Galerie Loeve&Co.
Alors que Galerie 208 (Paris, France) a proposé Mahi Binebine, eL Seed et Armand Boua, qui voit ses pièces se vendre à 186.500 DH, Space Un (Tokyo, Japon) a consacré un solo show à Aliou Diack, dont les toiles se sont échangées à 165.500 DH.
«Cette édition illustre parfaitement l’effervescence de la scène artistique africaine. Les échanges entre artistes, galeristes et collectionneurs ont été riches et prometteurs», estime Kettani.
Si la Foire reste un espace de rencontre artistique, elle est aussi un lieu où se joue l’avenir du marché de l’art africain. «Voir autant d’acteurs du monde de l’art se rassembler pour mettre en lumière les artistes africains est un signal fort. Cela témoigne d’une véritable dynamique et d’un effort collectif pour affirmer la place du Maroc sur la carte de l’art africain», conclut Ababou. L’art africain s’impose, sans conteste. Reste à voir à quel prix.

