Culture
Fihr Kettani : «Il est temps de faire des ICC un pilier structurant de l’économie marocaine»
Portée par une vision ambitieuse, la Fédération des industries culturelles et créatives (FICC) œuvre depuis 2017 à structurer et professionnaliser les ICC. Fihr Kettani, pour qui les ICC sont «une nécessité stratégique pour accompagner la transformation du Maroc, tant sur le plan économique que sociétal», nous dit tout !
À la tête de la Fédération des industries culturelles et créatives, Fihr Kettani nous détaille les chantiers engagés par ladite structure, qui fédère aujourd’hui 115 membres répartis en 13 filières, dont le gaming et la publicité.
Qu’est-ce que les Industries culturelles et créatives ?
Les Industries culturelles et créatives (ICC) englobent l’ensemble des activités économiques fondées sur la création, la production, la distribution ou la diffusion de contenus culturels et créatifs, qu’ils soient de nature artistique, patrimoniale, médiatique ou numérique. Cela inclut, par exemple, le cinéma, la musique, le design, les arts visuels, l’édition, les arts de la scène, l’événementiel, l’architecture, la mode, la publicité ou encore les jeux vidéo.
À la FICC, nous avons choisi d’adopter une définition alignée sur les standards internationaux, notamment ceux de l’Unesco, de l’Unctad ou encore de la Banque mondiale, tout en l’adaptant aux réalités du terrain marocain.
Cela signifie que nous reconnaissons à la fois la dimension économique de ces secteurs, en tant que leviers de croissance, d’export et d’emploi, et leur rôle fondamental dans l’affirmation de l’identité, la diversité culturelle et l’innovation sociale.
Depuis sa création en 2017, quels sont les principaux accomplissements de la FICC ?
L’un des premiers accomplissements majeurs de la FICC a été d’organiser le secteur en filières claires, en fédérant aujourd’hui 115 membres à travers le Royaume autour de treize filières distinctes, dont la plus récente, le gaming, qui a été intégré en 2024, le patrimoine, les métiers d’art et l’artisanat, la publicité et la presse et médias en 2025. Cette structuration a permis d’unifier les professionnels autour de problématiques communes, de mutualiser les expertises et de renforcer la représentativité des acteurs culturels auprès des institutions.
La reconnaissance institutionnelle a également été l’un des grands chantiers de la FICC. Deux conventions-cadres ont été signées avec le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, en 2019 et en 2022. Ce partenariat stratégique a notamment permis l’organisation des deux éditions des Assises nationales des ICC. Ces Assises ont marqué un tournant: elles ont permis d’installer une feuille de route partagée, de faire émerger des recommandations concrètes sur les aspects législatifs, fiscaux, financiers et d’export, et de renforcer la collaboration public-privé au service du secteur. En période de crise, notamment durant la pandémie de Covid-19, la FICC a joué un rôle de premier plan pour défendre les intérêts du secteur. Grâce à un plaidoyer réactif, elle a obtenu l’inclusion des ICC dans le contrat-programme de relance 2020-2022, au même titre que les autres secteurs stratégiques. Elle a participé à la négociation d’aides concrètes : moratoires bancaires, exonérations fiscales, prolongation des échéances et accompagnement des artistes et entrepreneurs durement touchés.
Sur le terrain législatif et fiscal, la FICC a été à l’initiative de plusieurs avancées. Elle a contribué à l’inscription de la culture dans la Loi-cadre de programmation fiscale en 2021, porté le chantier du statut juridique et fiscal de l’entreprise ICC, et accompagné la réforme de textes structurants, comme le Code du cinéma ou la législation sur les droits d’auteur et droits voisins. Deux études majeures, menées avec la Société fiduciaire du Maroc (SFM) et la Société financière internationale (SFI) du groupe Banque mondiale, viendront appuyer cette dynamique au 4e trimestre de 2025. À l’échelle internationale, la FICC a porté haut les couleurs du Maroc. Elle a co-développé le premier programme européen d’appui aux ICC avec l’Union européenne, signé des conventions avec Wallonie-Bruxelles International et les Pays-Bas, et pris part à de grands forums comme les Assemblées annuelles de la Banque mondiale et du FMI ou le Morocco Gaming Expo, etc. Mais au-delà des accomplissements, c’est l’élan collectif qui compte. La FICC a su rassembler artistes, entrepreneurs, institutions, partenaires internationaux…
Tous ceux qui croient que la culture n’est pas un supplément d’âme, mais une ressource économique, un levier d’inclusion, un moteur d’innovation et un facteur de rayonnement.
Aujourd’hui, dans un monde bouleversé par la transition numérique et l’irruption de l’intelligence artificielle, nous entrons dans une nouvelle phase. Forts de notre légitimité acquise et d’une dynamique exceptionnelle, nous avons la responsabilité de renforcer la professionnalisation, d’investir dans le capital humain et de libérer le potentiel exportateur des ICC marocaines. La FICC est prête et résolument tournée vers l’avenir.
Où en est le développement des filières des ICC ?
Trois axes majeurs fédèrent l’ensemble des filières : l’accès au financement, la professionnalisation des compétences et la modernisation du cadre législatif et réglementaire. Ces leviers sont aujourd’hui au cœur des actions engagées avec nos partenaires publics et privés, au Maroc comme à l’international.
Mais le chantier d’envergure qui mobilise actuellement toute la Fédération est sans conteste celui du statut de l’entreprise culturelle et créative. Ce projet structurant vise à sortir les acteurs du secteur d’une zone grise juridique et fiscale qui freine leur développement. L’objectif est de doter les opérateurs culturels d’un cadre adapté à la réalité hybride de leurs activités, à mi-chemin entre création, production et entrepreneuriat. Ce statut permettra notamment de faciliter l’accès aux financements, de clarifier les obligations fiscales et sociales et de renforcer la crédibilité des entreprises ICC auprès des institutions financières, des bailleurs de fonds et des partenaires publics. Il s’agit là d’une avancée attendue de longue date, que la FICC mène en partenariat avec l’Union européenne.
Quels sont les principaux défis rencontrés ?
Depuis sa création, la FICC a dû faire face à plusieurs défis de fond, qui reflètent la complexité et la spécificité du secteur des industries culturelles et créatives. Le premier obstacle a été, sans doute, la reconnaissance même du secteur en tant que levier économique à part entière. Pendant longtemps, la culture a été perçue comme un secteur à vocation artistique ou patrimoniale, mais rarement comme un domaine créateur de valeur, d’emplois et d’innovation. Il a fallu convaincre, argumenter, démontrer et construire une légitimité à travers des actions concrètes.
Le deuxième défi majeur a été celui du cadre juridique et fiscal, largement inadapté à la réalité des entreprises culturelles. Beaucoup d’opérateurs exerçaient dans un vide réglementaire, entre structures associatives fragiles, auto-entrepreneuriat limité ou statuts classiques inopérants pour des activités hybrides. Cette absence de cadre a longtemps freiné l’accès au financement, complexifié les démarches administratives et affaibli la structuration du tissu économique culturel. C’est précisément pour répondre à cette problématique que la FICC pilote aujourd’hui le chantier du statut de l’entreprise ICC, afin d’ouvrir une nouvelle ère de professionnalisation et d’inclusion économique.
Le financement, quant à lui, reste un enjeu central. Le secteur a longtemps souffert d’un manque de lisibilité auprès des banques, des investisseurs ou même des dispositifs publics. Les modèles économiques des ICC, souvent fondés sur l’intangible, le prototypage ou le temps long, ont du mal à entrer dans les grilles d’analyse classiques du risque financier. La pandémie de Covid-19 a d’ailleurs mis en lumière cette fragilité systémique. Néanmoins, des avancées notables ont été obtenues ces dernières années, notamment grâce à la mobilisation de la FICC pour intégrer les ICC dans le contrat-programme national de relance, ou encore à travers la signature d’accords avec des institutions comme Tamwilcom et la SFI.
Enfin, un autre défi important a été celui de la fragmentation du secteur lui-même. Les ICC rassemblent une grande diversité de métiers, de profils, de tailles d’entreprises, avec des intérêts parfois divergents. Il a fallu créer une culture commune, fédérer les énergies, construire un langage partagé et installer une gouvernance sectorielle capable d’incarner cette pluralité. La structuration des treize filières au sein de la FICC ainsi que la mise en place de feuilles de route spécifiques à chaque filière ont permis de poser les fondations d’un dialogue constructif et d’une action coordonnée.
Aujourd’hui, ces défis demeurent, mais ils sont mieux identifiés, mieux compris, et surtout portés collectivement. Le chemin parcouru témoigne d’une résilience exemplaire du secteur et d’une volonté partagée d’en faire un véritable moteur de développement durable, inclusif et tourné vers l’avenir.
Quelles réformes juridiques et fiscales la FICC souhaite-t-elle prioriser ?
La question du cadre juridique et fiscal est au cœur des priorités de la FICC. Elle constitue une condition sine qua non pour permettre aux industries culturelles et créatives de se structurer, d’attirer des investissements, de créer de l’emploi qualifié et de jouer pleinement leur rôle dans le développement économique et social du pays. La réforme centrale actuellement portée par la Fédération concerne la création d’un statut juridique et fiscal adapté à l’entreprise culturelle et créative. Ce statut est indispensable pour sortir les opérateurs culturels d’un entre-deux juridique – entre modèle associatif, auto-entrepreneuriat ou structures commerciales non adaptées – qui freine leur accès au financement, à la commande publique ou à la reconnaissance institutionnelle. Cependant, la FICC avance sur ce sujet avec méthode. Nous attendons les conclusions de l’étude en cours, confiée au cabinet SFM avec le soutien de l’Union européenne, pour nous prononcer de manière structurée et documentée. Cette étude, dont les résultats sont attendus pour la fin 2025, doit permettre de formuler des propositions opérationnelles pour définir les contours du futur statut, identifier les régimes fiscaux à adapter et proposer un cadre harmonisé compatible avec le droit marocain.
En parallèle, la FICC suit avec une attention particulière la révision de la loi n° 68-16 relative à l’artiste et aux professions artistiques, initiée par le ministère de la Jeunesse, de la culture et de la communication. Ce chantier est d’autant plus important qu’il touche aux fondements de la reconnaissance professionnelle des artistes, à leur protection sociale, et à la clarification du cadre contractuel dans lequel ils évoluent. La Fédération y contribue activement en formulant des propositions visant à mieux prendre en compte la diversité des profils, la spécificité des activités créatives, ainsi que les nouvelles formes de travail dans le secteur.
Toutes ces réformes, qu’elles soient fiscales, sociales ou sectorielles, doivent converger vers un objectif commun : construire un environnement fiable, lisible et incitatif pour libérer le potentiel des ICC marocaines, professionnaliser leurs opérateurs et faire de la culture un pilier stratégique du développement national.
Comment voyez-vous l’avenir des ICC au Maroc ?
Nous voyons les ICC comme un levier structurant pour l’économie nationale. D’abord en termes de création de valeur et d’emplois, notamment pour les jeunes, les femmes, les indépendants et les territoires en quête de modèles de développement inclusifs. Ensuite parce qu’elles contribuent à la diversification de l’économie, en s’appuyant sur des ressources inépuisables : les idées, les talents, les récits, les traditions, les images et les sons du Maroc.
Leur impact dépasse largement l’économique. Les ICC participent à la construction du récit collectif, à la transmission des identités, à l’attractivité de notre pays, à son positionnement dans le monde arabe, en Afrique et dans l’espace méditerranéen. Elles sont un vecteur puissant de soft power, à l’image de ce qu’ont su bâtir d’autres pays à travers le cinéma, la musique, la mode, l’édition ou encore le design.
Ce que nous espérons à la FICC, c’est qu’à l’horizon 2030 les ICC soient pleinement reconnues comme un secteur stratégique de l’économie marocaine, au même titre que l’agro-industrie, le tourisme ou l’automobile. Cela suppose de consolider les réformes engagées, de renforcer les politiques publiques, d’élargir l’accès au financement, de promouvoir l’export et, surtout, de parier sur le capital humain : artistes, techniciens, entrepreneurs culturels, ingénieurs créatifs, chercheurs, médiateurs… Ce sont eux les véritables bâtisseurs de cette économie du sens.
Nous sommes convaincus que les industries culturelles et créatives ont le pouvoir de réconcilier croissance économique et émancipation individuelle, cohésion sociale et diversité, innovation et mémoire. C’est cette vision que nous portons avec rigueur et enthousiasme : faire du Maroc un hub culturel vivant, qui allie rayonnement créatif et performance économique.
Quelle est la portée de la Caravane nationale «Comprendre les ICC» ?
La Caravane nationale «Comprendre les ICC» constitue aujourd’hui l’un des dispositifs les plus structurants portés par la FICC pour ancrer durablement les industries culturelles et créatives dans les régions. Conçue comme une tournée itinérante de sensibilisation, de formation et de mobilisation, elle vise à rapprocher la Fédération des dynamiques locales, à renforcer les écosystèmes régionaux et à fédérer les acteurs autour d’un langage commun et d’objectifs partagés.
Déployée en partenariat avec l’Union européenne et les antennes régionales de la CGEM, la Caravane s’appuie sur un maillage régional stratégique et mobilise l’ensemble des parties prenantes : opérateurs économiques, autorités locales, établissements de formation, institutions culturelles, jeunes créateurs et entrepreneurs. Cette dynamique permet d’adapter chaque étape aux spécificités locales, en tenant compte des priorités régionales et des potentiels de structuration.
Chaque étape propose un programme sur mesure articulé autour de trois leviers : la formation, l’accompagnement stratégique et l’accès au financement. À cela s’ajoute une réflexion transversale sur les mutations en cours, notamment le rôle de l’intelligence artificielle dans les processus de création, de production et de valorisation.
L’étape inaugurale, tenue à Rabat en juillet 2025, a porté sur le périmètre économique des ICC, les dispositifs d’accompagnement existants et les enjeux liés à l’intelligence artificielle, avec une masterclass dédiée et des retours d’expérience d’experts nationaux et internationaux.
