SUIVEZ-NOUS

Culture

FICAM 2026 : Ça cartoon !

Pour sa 24e édition, le FICAM place la jeunesse au cœur de son pari et s’évertue à faire naître une véritable culture du cinéma d’animation au Maroc. Là où les productions locales restent rares, le festival passe de la consommation à la création, en invitant les plus grands à transmettre leur savoir. Un chantier obstiné, vital et déjà prometteur.

Publié le


Mis à jour le

Il était temps. Dans un paysage cinématographique marocain où le live-action truste encore les projecteurs et où les productions d’animation locale se font rares comme des cellulos originaux, le Festival international du cinéma d’animation de Meknès (FICAM), pour sa 24e édition du 15 au 20 mai 2026, assume son rôle de défricheur obstiné. Thème de cette année : «La jeunesse fait son cinéma d’animation». Passer de la consommation d’images qui bougent à leur fabrication collective, dans un pays et une région qui en ont sacrément besoin, là on peut dire que c’est un pari concret.

On ne va pas se raconter d’histoires. Le cinéma d’animation marocain est encore en chantier. Quelques essais prometteurs, des talents qui pointent le bout de leur crayon grâce au Grand Prix Aïcha, mais rien qui ressemble, pour l’instant, à une véritable scène ou industrie structurée. C’est précisément ce qui rend le FICAM indispensable, car ce festival ne célèbre pas un vide en le niant, il le comble patiemment. Chaque année, en invitant réalisateurs, producteurs, diffuseurs et techniciens de haut vol, le festival crée les conditions d’une transmission réelle. Masterclass, making of, résidences, ateliers…, on ne se contente plus d’admirer Kirikou ou les Triplettes, on apprend à les faire. Des vocations naissent là, dans les jardins de l’Institut français ou les ruelles de la médina. C’est lent, artisanal, parfois bancal. Mais c’est vivant.

La fabrique des imaginaires

L’ouverture rend hommage à Fayez Al Sabbagh, fondateur de Spacetoon. Pour des millions d’enfants du monde arabe, la signature «المستقبل شباب قناة» a été une madeleine sonore. Du doublage damascène de Dragon Ball Z aux aventures de Captain Majid, cet entrepreneur visionnaire a offert des récits qui ressemblaient, qui parlaient la même langue. La conférence inaugurale «Grandir avec les images» devrait rappeler à quel point l’animation n’est pas qu’un divertissement, mais une usine à subjectivités, un lieu où se forgent tolérance, liens familiaux et rêves partagés.

Michel Ocelot, «meuble du FICAM» comme il se définit lui-même avec humour, revient en fidèle. Avec Les Lapins 3 Oreilles (format innovant, flirtant avec la VR) et une grande leçon de cinéma, le papa de Kirikou transmet son exigence : «l’animation comme art du récit avant tout, du geste, du regard». Sa présence aux côtés de Sandra Desmazières, Antoine Lanciaux ou Pierre-Luc Granjon rappelle que, face aux algorithmes et à l’IA, l’artisanat sensible garde toute sa puissance.

Par ailleurs, la sélection Longs Compét’, jugée par un Jury Junior (idée aussi rare qu’excellente), aligne sept œuvres qui refusent le lissage édulcoré et brassent audace narrative, engagement et invention formelle.

Marcel et Monsieur Pagnol de Sylvain Chomet (France, Luxembourg, Belgique) ouvre le bal. Le réalisateur des Triplettes de Belleville et de L’Illusionniste signe un biopic animé poétique où le grand Marcel, au sommet de sa gloire, voit surgir son double enfantin pendant qu’il rédige ses souvenirs provençaux. Avec la voix de Laurent Lafitte, une méditation tendre et inventive sur la mémoire, la création et le passage du temps, d’après les Confidences de Pagnol.

Allah n’est pas obligé de Zaven Najjar (Belgique, Canada, France, Luxembourg) adapte avec cruauté et humour noir le roman d’Ahmadou Kourouma. Birahima, orphelin guinéen d’une dizaine d’années, raconte comment il devient enfant soldat en tentant de rejoindre sa tante au Libéria. Un film nécessaire sur la guerre, la survie et la résilience, qui ne prend pas les enfants pour des idiots.

Le secret des mésanges d’Antoine Lanciaux (France), en papier découpé, suit Lucie, 9 ans, qui découvre pendant des vacances un secret familial lié aux fouilles archéologiques de sa mère. Premier long métrage sensible et presque tactile du réalisateur, aux accents semi-autobiographiques, salué pour sa tendresse artisanale et sa technique.

Olivia et le tremblement de terre invisible d’Irene Iborra Rizo (Espagne, France, Suisse, Belgique, Chili), en stop-motion, raconte une gamine de 12 ans confrontée à la précarité qui transforme son quotidien bouleversé en aventure avec son petit frère et des voisins hauts en couleur. Puissant et imaginatif.

Amélie et la métaphysique des tubes, de Maïlys Vallade et Liane-Cho Han, adapte le roman d’Amélie Nothomb : une petite Belge née au Japon explore le monde avec Nishio-san. Poétique et philosophique.

Arco d’Ugo Bienvenu plonge dans une science-fiction optimiste : en 2075, Iris rencontre Arco, garçon venu d’un futur où le voyage temporel est possible. Premier long métrage du dessinateur et animateur, salué pour sa vision colorée et pleine d’espoir.

La mort n’existe pas de Félix Dufour-Laperrière (France, Canada) clôt la sélection avec un conte tragique et fantastique sur l’impossibilité de la violence.

Côté grand public et écrans larges : Zootopia 2, Super Mario Galaxy, Les Bad Guys 2, Planètes de Momoko Seto (sans dialogue, poème cosmique) ou Hola Frida d’André Kadi.

Bâtir l’écosystème

Le vrai pouls du festival bat dans ses «coulisses de la création». C’est là, loin des projecteurs et des tapis rouges, que le FICAM® révèle sa véritable nature : un atelier géant, une ruche de transmission où s’invente concrètement l’avenir du cinéma d’animation au Maroc et dans la région. Le Forum des métiers, centré cette année sur « l’emploi et la formation », devient le creuset des discussions les plus cruciales. Autour de la table, Mohamed Ghazala, André Kadi, Yves Bouveret, Yassine Lahrichi et d’autres professionnels auscultent sans complaisance les écarts entre les bancs des écoles et les exigences des studios. Hybridation des formats, réalités économiques du terrain, coproductions internationales, place de l’intelligence artificielle : on ne parle pas seulement technique, on parle d’un écosystème à bâtir.

Dans cette même dynamique d’immersion, la Compétition VR, déjà dans sa troisième édition, affirme la volonté du festival de ne pas rester à la traîne des écritures immersives. Work in progress, making of détaillés (comme celui du Secret des mésanges d’Antoine Lanciaux, où l’on découvre les coulisses fascinantes de la fabrication des pantins, des décors, de l’animation image par image et du compositing) et expositions inédites dévoilent l’envers du décor. Les « Un Thé à la menthe avec… », ces rencontres informelles et conviviales, transforment l’Institut français en café des artistes où réalisateurs, producteurs, monteurs et compositeurs échangent sans filtre avec le public. Tout est pensé pour que plus de 200 élèves et étudiants formés cette année ne restent pas de simples spectateurs, mais deviennent acteurs de leur propre imaginaire.

Génération FICAM porte cette transmission à son paroxysme. L’édition 2026 célèbre à la fois une décennie de résidence francophone d’écriture pour le film d’animation et vingt ans du Grand Prix Aïcha. Retours sur parcours, projections commentées et témoignages croisés avec Anne Le Normand, Fabrice Mongiat, Widad Chraibi, Aziz Oumoussa, Anas Doujdid et d’autres figures emblématiques transforment l’admiration en pratique, l’expérience en legs vivant.

Et puis, il y a la ville elle-même, irriguée comme jamais. Projections en plein air au cœur de la médina, à Dar Lakbira, dans le quartier d’Anassi ou jusqu’à Moulay Idriss Zerhoun; le fameux Pique-nique FICAM avec son film en 3D et son repas partagé dans les jardins de l’Institut; les séances «Trop classe le ciné !» réservées aux groupes scolaires; les ateliers «Fais ton cinéma !» où les plus jeunes manipulent déjà personnages et prise de vue image par image. Du Théâtre Mohammed El Mennouni au Cinéma Caméra, des places publiques aux ruelles animées, le festival sort des murs pour devenir une respiration collective.

Grâce à des partenariats assumés avec Animatex en Égypte, Beirut Animation Nights au Liban et l’association canadienne N.A.W.A.L., Meknès s’impose un peu plus chaque année comme une plateforme, un carrefour arabe et africain où les énergies se rencontrent et où les récits à venir se préparent.

Alors que les industries culturelles et créatives cherchent encore leur souffle, le FICAM fait mieux et ne promet pas de miracle immédiat. Il est là à créer les conditions pour qu’un jour, les histoires marocaines, maghrébines et arabes s’animent avec la même vitalité que celles qui viennent d’ailleurs. Trait après trait, vocation après vocation. C’est dire que le FICAM fait sa révolution frame par frame.