Influences
Brutalisme : Béton, mon beau souci
Alors que le film “The Brutalist”, ravive l’intérêt pour cette architecture radicale, son héritage au Maroc, porté par des figures comme Jean-François Zevaco, oscille entre admiration et abandon. Marqueur d’un modernisme audacieux, il lutte contre l’érosion du temps et l’indifférence urbaine.
Actuellement dans les salles, un film hors norme dans le paysage du cinéma américain : “The Brutalist”. Avec trois Golden Globes et dix nominations aux Oscars, cette fresque ambitieuse retrace le destin d’un architecte fictif, survivant de la Shoah et passé par le Bauhaus, qui émigre aux États-Unis après-guerre. Par sa durée, sa densité intellectuelle et son ampleur, le film, porté par Adrien Brody, détonne.
Hasard du calendrier ou non ? “The Brutalist” surgit alors que l’architecture qu’il met en scène, dont l’un des hérauts au Maroc fut Jean-François Zevaco, fait l’objet d’attaques politiques. Donald Trump, plus enclin aux tours de verre et aux casinos flamboyants, l’a jugé indigne de représenter l’Amérique. Son tort ? Ne pas être «beautiful».
Que du moche ?
Le brutalisme repose sur une écriture architecturale sans fioriture ni ornementation, une réponse directe au programme demandé, où la lisibilité des formes prime sur l’effet esthétique. Ce courant, qui tire son nom du béton brut, ne se limite pourtant pas à l’usage de ce matériau. Un bâtiment n’est pas brutaliste parce qu’il contient du béton brut, mais parce qu’il en fait la structure même du projet, en assumant pleinement sa matérialité et son aspect massif.
Les édifices brutalistes se caractérisent par des volumes simples et imposants, des lignes franches et une mise en avant des éléments techniques : poteaux apparents, dalles en porte-à-faux, pilotis, jeux d’ombres et de lumières créés par des percements minimaux. La construction met en avant des structures parfois complexes, avec des formes sculpturales rendues possibles par les avancées du coffrage et de la préfabrication.
Cette architecture-là s’est imposée sur tous les continents, marquant de son empreinte les décennies 1950 à 1970, avant d’être peu à peu abandonnée, voire rejetée. Dans l’histoire architecturale du Maroc, le brutalisme fut le langage d’un pays en reconstruction – notamment à Agadir, ravagée par le tremblement de terre de 1960.
Parmi les architectes qui sont restés au Maroc après l’Indépendance, seuls ceux qui croyaient en la construction d’un nouveau pays ont choisi d’y poursuivre leur œuvre. Des figures majeures, telles qu’Henri Tastemain, Éliane Castelnau, Patrice Demazières, Abdesslam Faraoui, Élie Azagury et Zevaco, ont marqué durablement le paysage architectural marocain par leurs réalisations visionnaires.
Esthétique massive
Flashback. Les urbanistes de Casablanca, sous la direction de Michel Écochard, ont travaillé sur le deuxième plan d’aménagement urbain avec pour ambition d’étendre la ville, de la moderniser et de résorber les nombreux bidonvilles qui la parsèment.
Visionnaire, Écochard s’est particulièrement penché sur la question du logement pour le plus grand nombre, notamment dans le quartier des Carrières Centrales, à Hay Mohammadi. C’est dans ce secteur que se sont concentrées les principales réalisations brutalistes de Casablanca, dont beaucoup ont depuis disparu.
Parmi elles, l’Office national du thé et du sucre, aujourd’hui démoli, était un témoignage de cette brève mais intense période où le brutalisme a marqué l’urbanisme marocain.
Ensuite, cette esthétique architecturale a permis la réalisation de bâtiments à la fois fonctionnels et expressifs : des marchés couverts où les préaux en béton modulent la lumière et protègent du soleil, des bâtiments administratifs où la structure porteuse s’affiche sans artifice, des immeubles d’habitation où l’organisation modulaire sert autant le confort que la rationalité constructive.
Plus qu’un style, le brutalisme est une méthode de conception où l’architecture ne cherche pas à séduire, mais à affirmer une vérité constructive. Considéré comme l’un des plus grands architectes du Maroc au XXe siècle, Jean-François Zevaco fascine autant qu’il interroge. Certains perçoivent son travail avant tout comme une œuvre plastique et artistique, avant même d’être architecturale.
À Casablanca, où tout prend racine pour lui en 1947, ses merveilles architecturales se dressent dans le labyrinthe des grandes artères, patinées par le temps et asphyxiées par les résidus d’un modernisme effréné.
Que reste-t-il de l’empreinte singulière de Zevaco ? De ces fulgurances sculpturales en béton, de ces claustras ciselés avec une précision d’orfèvre, de ces audaces structurelles défiant la pesanteur ? Que subsiste-t-il de cette grammaire architecturale visionnaire, née dans l’effervescence d’un après-guerre où le Maroc, encore territoire d’expérimentation, s’offrait comme un champ d’avant-garde ? En quatre haltes, exploration forcément partielle de ce «laboratoire de la modernité» exalté.
Structures imposantes
Primo, son manifeste absolu, celui qui lui valut à la fois l’éclat de la gloire et le tumulte du scandale, dresse encore sa silhouette sculpturale à l’intersection de trois artères majeures de Casablanca. Mais sous l’assaut vorace des enseignes mondialisées, la Villa Suissa s’est muée en un Bernard-l’hermite architectural, contrainte de dissimuler son audace sous l’apparat du commerce et les impératifs du consumérisme.
Conçue à l’origine comme un étendard flamboyant du succès de son commanditaire, le lotisseur Sami Suissa, elle devient, sous la main virtuose de Zevaco, une déclaration insolente, un pied de nez jubilatoire aux conventions figées.
D’une exubérance graphique sans compromis, la Villa Suissa défiait les normes architecturales de son temps. Avec ses flèches acérées, ses terrasses aux courbes audacieuses et son jeu de volumes en suspension, elle semble surgir d’un imaginaire, quelque part entre l’avant-garde pop et la fantasmagorie futuriste. À l’intérieur, la serrurerie visionnaire de Vincent Timsit déploie un cosmos métallique, un écrin d’élégance brute où l’expérimentation structurelle touche à l’extravagance.
Mais que reste-t-il de cette utopie moderniste ? Rebaptisée Villa Zevaco, la demeure n’a été préservée qu’au prix d’une concession mercantile : elle abrite désormais une enseigne de boulangeries-restaurants (Paul), théâtre feutré du rituel bourgeois du brunch, où se pressent les élégantes de Casablanca, fardées et alanguies sous les luminaires du consumérisme chic.
L’ironie est cruelle : ce chef-d’œuvre de radicalité architecturale, conçu comme un geste de rupture, s’épuise désormais dans le rôle passif de décor mondain, où l’audace n’est plus qu’un lointain souvenir.
Si la Villa Suissa, éclaboussée de notoriété, s’impose comme l’étendard éclatant du legs de Zevaco, la réalité de son patrimoine est, elle, bien plus précaire. Derrière ce mirage de reconnaissance, la majorité de ses œuvres se trouve reléguée aux marges de la conservation, oscillant entre l’oubli et la décrépitude.
Ainsi en va-t-il du remarquable marché de la rue d’Agadir, conçu en 1972 au cœur d’un quartier d’immeubles art déco défraîchis. Sous son enchevêtrement de préaux en béton, empilés avec une rigueur sculpturale, s’organisent quelques cellules de vente, découpées en modules circulaires d’une modernité si sidérante qu’elle semble défier le temps. L’effet est saisissant : utopie brutaliste et vestige futuriste, certes, abandonné à la banalité du quotidien.
Outre les établissements scolaires d’exception – Théophile-Gautier, Idrissi –, où l’on n’entre pas à la légère, quelques édifices signés Zevaco restent encore accessibles au public à Casablanca. Parmi eux, le siège d’AXA sur l’avenue Hassan II, dont la façade se déploie en une trame perforée de fenêtres losangées, effilées avec une précision presque ornementale.
Mais chez Zevaco, rien n’est gratuit. Son architecture refuse toute concession à l’effet facile, échappant aux séductions tapageuses du geste décoratif. Ici, pas de complaisance. Ces fenêtres ne se contentent pas d’être belles : elles orchestrent la lumière avec une intelligence souveraine, captant sa douceur d’un côté, filtrant son ardeur de l’autre, sans jamais sombrer dans le spectaculaire gratuit.
Pendant ce temps, la ville poursuit son ballet d’indifférence. Bus et tramways filent sur l’asphalte, absorbés dans leur propre rythme, laissant à l’œuvre de Zevaco le soin de dialoguer avec le temps, loin des regards distraits.
Pour les plus intrépides, ceux chez qui la quête frôle l’obsession, une visite des extraordinaires ateliers Vincent Timsit s’impose comme une épreuve initiatique. Véritable vaisseau amiral échoué sur le boulevard Moulay Ismaïl, ce chef-d’œuvre architectural semble surgi d’un imaginaire où la rigueur moderniste flirte avec la fantaisie.
Partout, l’ingéniosité foisonne, disséminée en indices discrets : une boîte aux lettres à six pans, des grilles de protection s’escamotant avec une élégance mécanique dans le sol, des détails ciselés où la fonction et l’esthétique s’entrelacent en un dialogue parfait.
Ici, rien n’est gratuit, rien n’est ornemental au sens vain du terme, tout est pensé, ajusté, animé d’une logique où le pragmatisme épouse la poésie. Mais, dans une ville qui bâtit en effaçant, combien de temps encore ces fragments de modernité défieront-ils l’indifférence ?

