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Edito

Sacrifier le bon sens sur l’autel de la haine politique

Le populisme contemporain fonctionne malheureusement ainsi : simplifier jusqu’à la caricature, transformer des mécanismes complexes en histoires de trahison et réduire l’économie à une série de conspirations permanentes.

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Après avoir longtemps distribué des indignations politiques à la chaine avec l’assurance de ceux qui confondent conviction et décibels, Abdellah Bouanou semble avoir trouvé une nouvelle vocation : expert national du cheptel.

Le tribun trublion de l’opposition s’improvise subitement analyste des marchés bovin, ovin et caprin. À ce rythme, on risque de le voir publier une étude sur la psychologie du mouton Sardi ou les secrets de la reproduction dans les étables.

Son document consacré à «la crise du cheptel national» ressemble moins à une étude économique qu’à un pamphlet rédigé entre deux montées de tension partisane.

Les chiffres s’y empilent avec l’élégance approximative d’un montage des réseaux sociaux un soir d’élections. Les accusations pleuvent, les raccourcis abondent et les conclusions sont assénées avec cette certitude majestueuse propre aux professionnels de la manipulation politique.

Le clou du spectacle reste évidemment le fameux chiffre obsolète des 13 milliards de dirhams. Présenté comme un cadeau scandaleux offert à quelques importateurs privilégiés grâce à la suspension des droits de douane et de la TVA sur le bétail vivant, le récit est redoutablement efficace.

Il coche toutes les cases du feuilleton populiste parfait : un État qui abandonnerait des milliards, des opérateurs qui s’enrichiraient discrètement et un citoyen condamné à regarder son pouvoir d’achat fondre. Politiquement, le récit peut fonctionner, économiquement, il s’écroule…

Car ces 13 milliards relèvent surtout d’une fiction comptable construite sur une hypothèse absurde: celle selon laquelle les importations auraient eu lieu dans les mêmes proportions avec des droits de douane maintenus à 200%.

Or, aucun opérateur rationnel n’aurait importé du bétail dans de telles conditions. Une taxe confiscatoire sur une activité économiquement impossible ne produit pas des recettes ; elle produit surtout… l’absence d’activité. Cette évidence élémentaire semble malheureusement s’être perdue quelque part entre deux envolées indignées.

Le populisme contemporain fonctionne malheureusement ainsi : simplifier jusqu’à la caricature, transformer des mécanismes complexes en histoires de trahison et réduire l’économie à une série de conspirations permanentes.

Et quel meilleur terrain que le mouton de l’Aïd pour rallumer les passions ? L’agneau cesse alors d’être un animal d’élevage pour devenir un accessoire de campagne.

Le plus inquiétant dans cette séquence n’est pourtant pas le pamphlet lui-même. Après tout, la vie politique produit régulièrement ce genre de littérature indignée dont la durée de vie dépasse rarement le prochain emballement médiatique.

Le plus préoccupant réside plutôt dans la manière dont une partie de la presse a relayé le document avec une étonnante légèreté. Des chiffres ont circulé sans véritable vérification, des interprétations ont été présentées comme des faits établis et les approximations se sont transformées en vérités médiatiques à force de répétition.

Le paradoxe final est peut-être là : à force de vouloir tout lire à travers le prisme de la haine politique, certains finissent par sacrifier le bon sens lui-même.