Agriculture
En Couv’. Cheptel, Polémique «bêlement» politicienne
Deux enquêtes publiées dans la presse et un livre-enquête commis par un vieux routier de la première Chambre reviennent à nouveau sur un sujet usé et consommé : la subvention du mouton de l’Aïd. Avec une lecture biaisée des chiffres pourtant clairs.
Il y a un peu plus d’un an. En avril de l’année dernière, se basant sur un document remis aux parlementaires, le PPS prétend lancer une bombe: le gouvernement aurait accordé des subventions de 13 milliards de dirhams aux importateurs de moutons vivants, sans que cela se répercute sur le prix de la bête au souk et du kilogramme chez le boucher.
L’argument a de quoi séduire et ouvre une brèche pour que chacun y aille de son ingrédient, de manière à transformer une simple ligne comptable sur un document officiel en un scandale politique. Où le citoyen est induit en erreur…
À la base, le PPS, puis le reste de l’opposition parlementaire et des réseaux sociaux ont fait une confusion délibérée entre «dépenses budgétaires» et une «dépense fiscale» théorique. Ce qui a été décaissé effectivement par le gouvernement au titre de subventions directes accordées aux importateurs se chiffre à 438 MDH. C’est ce qui est sorti des caisses de l’État.
Or, le gouvernement a suspendu, par la même occasion, les droits de douane (200%) et la TVA à l’importation (20%). Ce qui, selon une lecture fiscale triviale, se traduirait par un manque à gagner théorique de 13,3MMDH. Sauf qu’avant cette exonération temporaire coïncidant avec l’Aïd Al-Adha (voir ci-contre) tout comme après la restauration des droits d’importation en 2025, aucun opérateur n’importe de moutons vivants. Et ce, pour la simple raison qu’il ne serait jamais compétitif.
Démonstration: actuellement, le prix au kilo affiché à la Bourse de Salamanque est de 5,2 euros pour un mouton d’environ 28kg. En y appliquant rien que les droits de douane et la TVA, l’agneau importé d’Espagne coûterait dans les 5.042 dirhams, sans frais de transfert ni marge d’importateurs et intermédiaires.
Soit le double du prix de référence de la race locale de Sardi, proposé autour de 87 dirhams dans les grandes surfaces. Le choix est vite fait. En conséquence, pas d’importation et donc pas de recette de douane ni de TVA, ni le fameux «manque à gagner» évoqué plus haut. Preuve que l’argument central de toute cette campagne ne tient pas.
On refait les calculs !
Qu’à cela ne tienne. Une année plus tard, la même polémique, mais avec des données légèrement différentes, refait surface.
Voici donc que le PJD brandit un soi-disant livre-enquête au Parlement, que certains médias ont gobé comme du petit lait.
Publié par Abdellah Bouanou, député de Meknès depuis 2002, le livre revient sur le même sujet sous un autre angle, d’autres chiffres – tout aussi contestables – mais avec la même trame de fond.
Des subventions, donc l’argent du contribuable, qui ne vont pas là il faut, mais dans la poche des «rentiers». On retiendra l’un des principaux indicateurs cités dans le document du PJD. Le chef de son groupement parlementaire à la première Chambre, qui en est à la fin de son cinquième mandat, y soutient que «les aides publiques couvrent effectivement 84% du prix d’achat du mouton», et que «le rendement de l’opération pour les importateurs dépasse dans certains cas 2500%».
En d’autres termes, les 500 DH de subvention forfaitaire par tête représenteraient 84% du prix d’un mouton de 40 kg prêt pour l’abattage, payé sur place 141,6 euros en se basant sur le cours à fin mars 2024 à la Bourse de Salamanque (3,54 euros/kg), année pendant laquelle près de 490.000 ovins ont été importés pour les besoins de l’Aïd.
Il suffit de refaire les calculs pour constater que la prime ne dépasse pas 33%, sans compter les frais de transport, d’alimentation et autres. Pas besoin d’aller plus loin pour s’apercevoir que la base du raisonnement est biaisée et les conclusions erronées.
Transparence et État d’institutions
L’autre «trouvaille» du député islamiste a trait au nombre d’entreprises créées ou ayant mis à jour leur raison sociale à la veille de cette opération. Le parlementaire trouve «scandaleux» que 51% des entreprises importatrices d’animaux vivants aient été créées après l’année 2022, «juste avant le lancement du dispositif d’aides», tout comme certaines entreprises existantes qui ont mis à jour leur raison sociale en y incluant l’importation des animaux vivants.
Et ce, selon lui, «pour capter l’aide publique et dominer la chaîne de valeur de l’importation à la distribution en passant par l’engraissement». La réalité est qu’avant 2023, personne n’importait des ovins vivants destinés à l’abattage (les droits d’importation étant de 220%), l’activité n’existait pas de fait.
Certes, il faut le souligner, pendant sept ans, entre 2015 et 2022, le Maroc a importé, sans frais de douane, en moyenne 20.000 ovins et 3.000 bovins par an (génisses laitières et caprins). Mais, il s’agit d’animaux destinés à la reproduction et non à l’abattage.
Et en toute logique, il fallait donc créer des entreprises spécialisées et réviser les statuts d’autres pour pouvoir soumissionner aux avis d’importation lancés par le ministère sur la base d’un cahier des charges. Cela d’autant plus qu’avec une nouvelle entreprise, ce sont des emplois potentiels et surtout des impôts, des taxes et autres charges fiscales qu’il faut verser à l’État.
De toutes les manières, et par souci de transparence, la liste des importateurs éligibles, soit un total de 160, a été publiée sur le portail de l’ONICL, au fur et à mesure de l’avancement de l’opération.
Les élucubrations de Bouanou ne s’arrêtent pas aux supposées subventions destinées à enrichir ce qu’il appelle «les nouveaux frakchiyas», voleurs de bétail. Il va jusqu’à remettre en cause les chiffres du cheptel national en prenant souvent des raccourcis pour interpréter leur évolution, sans parler des critiques infondées à propos du Plan Maroc Vert.
Pourtant, les statistiques rendues publiques par le ministère de l’Agriculture (voir ci-contre) sont sans équivoque: elles font état d’un cheptel national reconstitué à hauteur de 40 millions de têtes au mois d’avril 2026 et démontrent la pertinence des choix du gouvernement dans la gestion de ce secteur qui occupe une place centrale dans la stratégie de développement agricole. Mais aussi sa capacité à mettre en place les mesures adéquates pour atténuer les effets de la crise sur les élevages et les éleveurs.
Relais médiatiques : Incompétence ou mauvaise foi ?
Certains médias se sont contentés de reproduire les chiffres et les faits biaisés avancés par Abdellah Bouanou sans prendre la peine de les vérifier. C’est le cas de nos confrères de «TelQuel» qui ont commis un dossier truffé de contradictions, sans doute extraites du prétendu brûlot de Bouanou,
dont ils étaient fiers de décrocher l’exclusivité.
À titre d’exemple, on peut citer ce passage où l’article évoque «une consigne orale du ministère (de l’Agriculture), transmise par l’Association nationale ovine et caprine (ANOC), suspend l’opération» d’insémination artificielle. Or quand on sait que l’insémination artificielle concerne les bovins et que l’ANOC n’opère que dans le secteur des ovins et caprins, le raisonnement tenu frôle le ridicule.
Parfois, l’article verse même dans la désinformation malsaine, comme lorsqu’il affirme que «la subvention de 500 dirhams par tête sera prorogée jusqu’au 5 juin 2025, alors même que Mohammed VI avait déjà appelé, en février, à renoncer au sacrifice de l’Aïd faute de cheptel suffisant». Une donnée erronée, puisqu’en réalité, la subvention a été renouvelée jusqu’à juin 2024 et non pas 2025.
Le florilège d’erreurs ou d’imprécisions se poursuit à travers cette confusion entre l’effectif du cheptel ovin (32,8 millions de têtes) et les disponibles pour l’abattage de l’Aïd (1,7 million de têtes) lorsque les journalistes d’investigations parlent d’un «facteur 19 en six mois, entre février et août 2025».
Quand ils affirment également que «pendant sept ans, entre 2015 et 2022, le Maroc importe en moyenne 20.000 ovins et 3.000 bovins par an», ils omettent de préciser qu’il s’agit d’animaux (génisses laitières et caprins) destinés à la reproduction sur cette période et non à l’abattage. L’écart est de taille entre les deux catégories et ne peut échapper au sérieux et à la vigilance d’un journaliste d’investigation. (F.I.)

