Chronique
Un tampon qui vaut 16 milliards !
Les transferts depuis l’Espagne pourraient ainsi passer de 1,5 à 3 milliards d’euros, soit environ 32 milliards de dirhams par an. L’Espagne ne représenterait plus 13%, mais près de 25 à 27% des transferts MRE.
C’est une décision qui, à première vue, concerne surtout l’Espagne. Et pourtant, elle pourrait produire un choc positif sur les finances du Maroc.
Le gouvernement espagnol vient d’officialiser une campagne de régularisation ciblant entre 500.000 et 800.000 sans-papiers. Une mesure sociale pour Madrid. Mais aussi, potentiellement, une bonne nouvelle économique pour Rabat.
Car parmi les premiers bénéficiaires figurent les Marocains. Ils constituent le premier contingent d’étrangers en Espagne, et surtout une part importante de la main-d’œuvre informelle.
Contrairement à d’autres nationalités dont les statuts sont souvent déjà régularisés, les travailleurs marocains restent fortement représentés dans les zones grises du marché du travail, comme nous l’explique Iñigo Moro, président de la Fundación porCausa, organisation espagnole spécialisée dans l’analyse des migrations et de leur impact économique.
Ils devraient donc être en première ligne de cette vague de régularisation. Sans chiffres précis, l’informel échappant par nature aux statistiques. Mais une chose est sûre : le volume sera significatif. Et ses effets pourraient dépasser largement la seule question migratoire.
Aujourd’hui, selon les données de la Banque d’Espagne consolidées par Eurostat, environ 1,5 milliard d’euros transitent chaque année de l’Espagne vers le Maroc, soit près de 16 milliards de dirhams, environ 13% de l’ensemble des transferts des MRE.
Un dirham sur huit envoyé par la diaspora vient d’Espagne. Ce chiffre pourrait rapidement doubler, estime Iñigo Moro.
Son raisonnement est simple : un travailleur sans papiers gagne moins. Il ne bénéficie ni du salaire minimum dans sa forme pleine, ni de protection sociale, ni d’assurance chômage. Il finance lui-même ses soins et vit dans une incertitude permanente.
Une fois régularisé, tout change : le salaire augmente, les droits sociaux s’ouvrent, les dépenses contraintes diminuent.
Une partie du revenu se libère. Et cette partie, très souvent, traverse le détroit. D’autant que cette population conserve, dans sa majorité, des attaches familiales fortes au Maroc.
Les transferts depuis l’Espagne pourraient ainsi passer de 1,5 à 3 milliards d’euros, soit environ 32 milliards de dirhams par an.
L’Espagne ne représenterait plus 13%, mais près de 25 à 27% des transferts MRE. Près d’un dirham sur quatre venant de la diaspora. Le saut est considérable.
L’impact ne s’arrêterait pas là. Les transferts MRE atteignent aujourd’hui environ 122 milliards de dirhams, selon l’Office des changes, en progression modeste de 2,6% en 2025.
Si les flux en provenance d’Espagne doublent, cela ajouterait 16 milliards de dirhams supplémentaires, portant le total à près de 140 milliards, soit une hausse de plus de 10% générée par un seul facteur.
Là où les transferts progressent habituellement à petits pas, une décision administrative à Madrid pourrait provoquer un véritable choc positif, capable d’impacter la balance des paiements et de soutenir la consommation.
Reste une condition essentielle, nous dit Iñigo Moro. Pour que cette mécanique fonctionne, encore faut-il que les démarches de régularisation aboutissent.
Et cela passe, en grande partie, par les administrations marocaines.
Les consulats du Royaume en Espagne seront en première ligne pour fournir les documents et attestations exigés par l’administration espagnole.
Leur capacité à absorber le volume de solli-citations à venir conditionnera l’accès des ressortissants marocains à cette régularisation.
Les consulats marocains ont rarement eu entre les mains un dossier aussi rentable. Chaque tampon apposé, chaque attestation délivrée, c’est autant de devises qui rentrent au pays.
La bureaucratie, pour une fois, pourrait rendre un grand service à l’économie.
